
Essai de Joanna Russ
Essayons de répondre à la question posée en titre. Puisqu’il n’est pas question « d’interdictions formelles », voyons quelles sont « les obstructions informelles » (p. 25) qui torpillent l’écriture des femmes.
- Le renvoi au mariage et à la maternité est un incontournable : femme, tu seras épouse et mère, et c’est déjà bien assez.
- Si elle n’a pas le temps parce qu’elle doit travailler et/ou s’occuper de son foyer, la femme n’aura pas le temps d’écrire.
- Et si elle est pauvre, sans moyens pour se former ou acheter du papier, ouf, on est sauvé !
- Un peu de moquerie, beaucoup de condescendance, c’est la conduite minimale à tenir face aux productions des femmes.
- Évidemment, il faut toujours accuser les autrices d’entretenir une féminité déviante, voire perverse et pervertissante.
- Le découragement de toute velléité d’écriture féminine doit être systématique. Et puis, c’est pour leur bien, à ces pauvres femmes.
- Le sexisme institutionnel et la culture machiste sont des fondamentaux à ne pas négliger.
- Il est très efficace de soupçonner la femme de ne pas avoir écrit son texte, ou du moins pas seule.
- Souvent, le plus simple est encore d’attribuer l’œuvre d’une femme à un homme : il saura en faire meilleur usage.
- Après tout, une femme qui écrit se rapproche plus de l’homme que de la femme, donc nions ou diminuons sa féminité.
- On peut aussi dire qu’il est choquant qu’une femme écrive sur tel ou tel sujet, même sujet qui serait évidemment traité avec génie par un homme.
- Il y a la fameuse relégation des écrits féminins à l’intime : que connaissent-elles d’autre que leur intérieur, les femmes ?
- N’oublions pas que les sujets sur lesquels les femmes écrivent sont bien peu dignes d’intérêt.
- Si une femme ose s’affirmer, elle est bien entendu peu aimable, voire carrément hystérique, éventuellement folle ou frustrée et aigrie.
- Et puis, qu’est-ce qu’elles y connaissent, à ces sujets, les femmes ? Même si ce sont des sujets éminemment féminins, un homme en parlerait bien mieux.
- Dans le meilleur des cas, une femme ne peut produire qu’un seul grand texte, certainement pas une œuvre.
« Pour perpétuer à la fois le sexisme et le racisme et pour préserver ses privilèges, il suffit d’adopter une attitude morale, ordinaire, banale, voire polie. » (p. 42) La liste pourrait continuer, toujours sur un don très acide. Au fil de son état des lieux, Joanna Russ présente aussi les stratégies pratiquées par les femmes, au fil des siècles, pour écrire, envers et malgré tout. De génération en génération, les femmes se lisent entre elles, au-delà des époques et des langues, elles se nourrissent des textes de leurs consœurs et osent produire, parfois au détriment de leur santé physique et/ou mentale. « Et pourtant elles écrivent. » (p. 40)
Cet essai a été publié en 1983 aux États-Unis et tout récemment traduit en français : si ce n’est pour les références littéraires qui, logiquement, ne dépassent pas les années 1980, le texte n’a pas pris une ride. C’est autant la preuve d’une réflexion de qualité que la confirmation que l’oppression patriarcale recule très lentement. Impossible de ne pas penser au texte de Linda Nochlin, Pourquoi n’y a-t-il pas eu de grands artistes femmes ? Il y a toujours eu des autrices et elles se sont toujours inscrites dans une tradition et un héritage féminins, aspirant pourtant à l’universalité. Leurs œuvres ont été invisibilisées parce qu’elles n’étaient généralement pas conformes au goût de l’élite, mais elles ont toujours été là. À nous de les chercher et de les valoriser ! « L’ignorance ne s’apparente pas à de la mauvaise foi, contrairement à la persistance dans l’ignorance. » (p. 79) Ignares de tous les pays, renseignez-vous !
En fin d’ouvrage, Joanna Russ compile des citations qu’elle n’a pas pu placer dans sa démonstration et je trouve ça génial ! Je propose souvent des extraits à la fin de mes articles, comme un peu plus de matière à réfléchir.