Miss Mack

Nouvelle de Michael McDowell.

Miss Mack est la nouvelle institutrice d’une des classes de l’école élémentaire de Babylon. Impossible de ne pas la remarquer : elle est monumentale et avale des litres de Coca-Cola. Son amitié avec la délicate Janice, institutrice tout comme elle, est assez surprenante. Les deux femmes passent pourtant de délicieux week-ends dans une cabane perdue dans les bois, à pêcher sur le lac et à se reposer. Cela ne plaît pas du tout à un homme qui a des vues sur la jolie Janice. Pour la nuit d’Halloween, il prépare un terrible tour à l’imposante institutrice qui ne se doute pas que son havre de paix deviendra son éternel tourment. « Je suis restée seule ici des tas et des tas de fois. » (p. 12)

Ah, la mesquinerie des hommes et la malveillance des mères ! Avec cette nouvelle, Michael McDowell explore une terreur qui me glace souvent. Je n’en dis pas plus pour ne pas divulgâcher l’intrigue, mais brrrrr, je n’aurais pas dû lire ce texte avant d’aller me coucher ! Et à mesure que je découvre les nouvelles gratuitement publiées au format numérique par Monsieur Toussaint Louverture, je m’étonne que cet éditeur qui publie méthodiquement toute l’œuvre de Michael McDowell n’ait pas encore produit un recueil de ces courts textes horrifiques. L’amitié de l’auteur avec Stephen King devient de plus en plus évidente tant je trouve de similitudes dans la facilité avec laquelle les deux hommes explorent les plaisirs jouissifs de l’horreur narrative.

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Écarlate

Texte de Christine Pawlowska.

Christine est une adolescente exaltée, farouchement lyrique et opposée à l’idée même de s’assagir pour entrer dans le moule adulte qui semble attendre tous·tes ses congénères. « J’étais animée par le sentiment du sacrilège, sentant confusément que seul ce qui est sacré mérite qu’on le bafoue. » (p. 32) Elle déteste autant qu’elle aime sa mère et elle adore Melly, son amie plus que sœur. Christine refuse la tiédeur et la facilité : tout doit être grandiose, sublime ou terrible. « Rien ne me suffit et il faut que je déborde jusque dans d’autres dimensions. » (p. 47) Elle abhorre son corps qui se féminise et qui, dans le sang, s’animalise, perdant la transparence pure de l’enfance. Incapable, hélas, de figer le temps dans sa perfection insouciante, Christine est dégoûtée de tout, tendue à faire éclater ses nerfs et sa tête. « Je ne suis pas versatile. Je vis de tous côtés, mal peut-être, mais en toute sincérité. » (p. 33) Le mot n’est jamais dit, mais la dépression la submerge : dans son hypersensibilité, l’adolescente n’aime que la nuit et la pluie, elle refuse de vivre le jour et fuit la lumière, elle se lance à corps perdu dans l’étude, voulant souler son cerveau de savoir pour faire taire les hurlements de désespoir.

L’écarlate, c’est cette couleur, cette lumière brûlante qui éclate derrière des paupières serrées fort sur le rêve ou la colère. Je comprends pourquoi le texte a eu un tel succès à sa sortie et je m’étonne qu’il soit si longtemps tombé dans l’oubli. Christine Pawlowska a crié son intimité, elle a saigné ses douleurs sur des pages trop propres et son incantation retentit toujours follement. J’ai lu ce texte d’une traite, souffle suspendu, me reconnaissant dans certaines des frénésies de cette toute jeune femme qui résistait de tout son être à la médiocrité et au conformisme. « Je lisais beaucoup trop et n’étais pas raisonnable. Mais combien j’étais riche ! » (p. 36) Combien ai-je lu, étant jeune, me persuadant que cela élevait mon âme maigre vers de plus hautes sphères… Je vais beaucoup prêter ce livre, je sais qu’il va résonner dans de nombreux cœurs amis.

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Au déclin de Halley

Nouvelle de Michael McDowell.

M. Farley voyage beaucoup avec sa petite valise. Il consigne méthodiquement toutes ses dépenses, toutes ses rencontres, toutes les informations de sa journée. « On ne devrait pas oublier les choses. Sinon on risquait de les répéter. Et si, par inadvertance, on prenait des habitudes – eh bien, on risquait d’avoir des ennuis. » (p. 8) M. Farley change souvent d’identité et on le comprend : il a une activité pour le moins risquée et salissante, aux revenus aléatoires. Et à mesure que l’on découvre son histoire, on ne peut que s’étonner de sa longévité, sa très étonnante longévité.

Réinventer un mythe littéraire, ce n’est pas donné à tout le monde ! Michael McDowell fait ça avec brio dans cette nouvelle qui dévoile très progressivement la vraie nature du protagoniste. Je suis presque frustrée que ce texte ne soit pas un roman, même court, parce que j’aurais aimé suivre un peu plus ce détestable et fascinant personnage !

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Les bonbons d’Halloween

Nouvelle de Michael McDowell.

Daniel Killup est un vieux bonhomme acariâtre qui malmène son fils pourtant dévoué et patient. Il tient farouchement à sa tranquillité et méprise à peu près tout et tout le monde. « Je déteste Halloween. Je déteste qu’on me dérange. On sonne à la porte et ça ne s’arrête jamais. Ça me rend dingue. » (p. 7) Son fils a beau le mettre en garde et l’inviter à plus de gentillesse envers le voisinage, le vieillard est une méchante tête de mule. « Si tu n’es pas gentil avec les enfants ce soir, tu auras mérité tout ce qu’ils pourront te faire. » (p. 8) Voilà une mise en garde aux allures de malédiction…

Comme pour Dans la penderie, Michael McDowell a écrit ce texte en reprenant le scénario d’un épisode de la série Tales From The Darkside, qu’il a également écrit. Mais contrairement au premier texte, cette nouvelle m’a peu convaincue. Tout est très attendu, avec des ficelles assez grossières. Cependant, pour une personne friande d’Halloween comme je le suis, je prends cette histoire que des gamins pourraient raconter pour se faire peur. Et je note d’acheter des bonbons à donner aux mômes du quartier, cet automne…

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L’histoire du lapin fantôme

Conte de Richard Adams.

Un an est passé depuis l’installation d’Hazel, Fyveer, Dandelion et des autres lapins dans la garenne de Watership Down. Une nouvelle génération est née dans le Nid d’abeilles et la petite colonie a intégré les lapins d’Effrefa après la terrible bataille. L’un d’eux raconte une histoire de jeunesse, terrifiante et aux allures de mise en garde. « Votre seul espoir est de fuir, mais encore faut-il comprendre le danger à temps. » (p. 13)

Moi qui aime tant les lapins et Halloween, je me suis régalée avec cette historiette qui marie deux mondes qui me sont chers.« De toute ma vie, je n’ai jamais connu de lapin qui ait vu un fantôme. / Tu en connais un. » (p. 7) Que Krik me croque, j’ai bien hâte de lire les autres textes courts de Richard Adams ! Les éditions Monsieur Toussaint Louverture ont annoncé la parution des Contes de Watership Down pour l’automne 2026 : je suis dans les starting-blocks !

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Dans la penderie

Nouvelle de Michael McDowell.

Gail, étudiante en architecture, se réjouit de trouver enfin une chambre à louer alors que le semestre a commencé. Elle est certes un peu éloignée de l’université, mais la demeure est splendide. Le propriétaire et habitant du reste de la maison n’est pas des plus aimables, mais le loyer est raisonnable. Il y a bien cette penderie, dans la chambre, qui est étrange par sa petite taille et sa porte coincée, mais vraiment, c’est une chance d’avoir une chambre où poser ses livres. Une chance, vraiment ? « La chose à l’intérieur de la penderie avait compris que Gail était réveillée. » (p. 9)

L’auteur a écrit ce texte en reprenant le scénario d’un épisode de la série Tales From The Darkside, qu’il a également écrit. Cela donne une petite histoire horrifique dont la fin est assez attendue, mais qui reste de très bonne facture. Une poignée qui se tourne depuis l’intérieur d’un placard, une porte qui ne s’ouvre que quand elle le souhaite et des grattements suspects la nuit, cela ne peut que produire un délicieux frisson d’angoisse ! Michael McDowell a déjà prouvé qu’il s’y connaît en placard terrifiant, dans un des tomes de Blackwater

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Watergang

Roman de Mario Alonso.

Paul a douze ans. Quand il en aura treize, il écrira son roman, un texte qui parle de Middelbourg, de sa sœur enceinte, de son père parti, de sa mère qui porte tout à bout de bras. « Les mots, je les réserve pour mon roman. Surtout ceux qui fâchent. » (p. 8) Paul mange peu, parle peu, dort peu, mais il donne le change pour ne pas paraître trop bizarre. Le gamin court dans les polders, il cache ses carnets dans la terre et il renomme le monde. Paul porte sur le monde un regard acéré qui dépasse l’évidence : au-delà du jaune et du rose qui se livrent bataille, il y a l’infinie palette des terres gagnées sur la mer, les nuances subtiles de la monotonie qui composent une gamme chromatique explosive. « Ne suis-je pas ce garçon qui dort les yeux ouverts et qui voit tout et qui sait tout ? Ne puis-je donc pas voir plus loin que la nuit ? » (p. 91) Middelbourg est trop petite pour l’enfant, l’Angleterre n’est pas si lointaine, mais elle est un autre univers dont s’échappent les chansons des Beatles.

Les narrateurs changent souvent d’un chapitre à l’autre. Paul et sa sœur Kim prennent souvent la parole, mais parfois, une voix inattendue s’élève, celle du watergang ou encore celle d’une couleur. Le style est dynamique et enchanteur, poétiquement cru par moment. « Je ne parle pas de cet amour pour mauvais roman, de cette faim qui épaissit les sauces, non, je parle de ce qui naît entre deux êtres qui se taisent et dont les yeux se ferment quand les mains se tiennent. Voilà de quoi manque ma sœur. On ne peut que tomber amoureux d’une fille qui se cache sous ses draps. » (p. 19 & 20) Watergang, c’est finalement le roman qu’écrit Paul : il se rédige sous nos yeux, la page étant l’esprit en ébullition du garçon. Quand une histoire doit naître, elle n’attend pas un anniversaire : elle se déverse, elle déferle comme la vague qui noie les polders. « Les mots s’étaient frottés à plus intenses qu’eux. » (p. 181)

Après avoir découvert Mario Alonso avec Les gens qui meurent et Femme de cabane (qu’il est urgent que je chronique ici !), j’ai été emportée par son roman de terres humides, de digues et de cieux bas. Je garde pour la fin une phrase qui m’a percé le cœur par sa justesse. « Il arrive que l’on vive côte à côte sans prendre la peine de se préparer un passé commun. » (p. 115)

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Un assassin blanc comme neige

Recueil de textes de Christian Bobin.

Chaque page déploie une poésie philosophique, voire philosophale tant une alchimie se crée entre tous les éléments convoqués par l’auteur. Une fois encore, Christian Bobin présente sa foi simple, directe, naïve, lumineuse et heureuse, loin des ors et du faste. Le poète ne peut que croire, lui qui assiste chaque jour à la renaissance de la beauté et qui s’émerveille de toutes les petites choses.

  • Le pas d’un chat.
  • Le simple mystère de la mort.
  • Le Creusot et les nuages.
  • Les couleurs de Matisse et la musique Bach.
  • Les monastères et les églises.
  • Les vieilles personnes.
  • Les cerises et leurs fleurs.
  • Les saint·es anonymes.
  • Le bleu et l’or, couleurs sœurs sur la palette du beau.

Quelques mots, et Christian Bobin m’installe dans son monde de l’infiniment quotidien et du joli rien. Quelques pages, et je m’apaise dans une parenthèse de délicatesse.

« Il y aura toujours une pluie pour jouer du clavecin ou un merle pour composer une fugue. » (p. 11)

« L’étirement d’un chat est un livre de sagesse qui s’ouvre lentement à la bonne page. » (p. 18)

« J’ai été un lièvre au paradis. » (p. 43)

« Lire, c’est ajouter au livre, découvrir, en s’y penchant, son propre visage dans la fontaine de papier blanc. » (p. 52)

« Bientôt le mariage des oiseaux. Je me demande quelle tenue choisir. » (p. 58)

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House of Windows

Roman de John Langan.

Où est Roger Croydon, universitaire spécialiste de Dickens ? Un soir, son épouse Veronica raconte le plus étrange des récits. De son premier mariage, Roger a eu un fils, Ted : il aimait tendrement ce garçon qui, en grandissant, a déçu tous ses espoirs. La rupture, violente et aux airs de malédiction, s’est faite définitive quand le garçon est mort dans une mission militaire. Dès lors, la maison familiale, Belvedere House, devient le terrain d’angoissantes hallucinations, tant pour Veronica que pour son époux. « L’excès de fenêtres ne semblait jamais admettre assez de lumière pour chasser les ombres. » (p. 25) Une présence hante la demeure, c’est certain, et elle charrie de lourds nuages de colère et de culpabilité. Veronica explore le passé des lieux et de ses anciens occupants et Roger développe une fixation macabre pour Kaboul, où Ted a disparu. Un prix demande à être payé et c’est Belvedere House qui s’en fait l’implacable collecteur. « Les morts sont terrifiants. […] Ils sont avides. Ils sont toujours affamés. Ils prennent tout ce que vous avez à leur donner, et ça ne leur suffit pas. Ça ne suffira jamais. […] Vous ne pouvez pas rendre les morts heureux. » (p. 129)

Je me découvre une fascination croissante pour les maisons hantées ou maudites en littérature : Model Home de Rivers Solomon ou encore La maison biscornue de Gwen Guilyn ont récemment fait mes délices. « Les maisons pouvaient-elles tomber malades ? […] Pouvaient-elles attirer l’attention d’une maladie ? » (p. 239) Comme dans The Fisherman, John Langan enchâsse les histoires pour perdre ses lecteur·ices, puis les ramener à l’intrigue principale avec toutes les clés de compréhension. House of Windows est un très honnête roman d’horreur, efficace et bien mené, un page-turner qui a bien occupé 3 heures de train !

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Les âmes féroces

Roman de Marie Vingtras.

Le corps de Leo, 17 ans, est retrouvé dans le fleuve. Qui s’en est pris à cette adolescente calme et discrète ? « Avec le genre humain, on n’est jamais sûr de rien. » (p. 9) Une année s’écoule après le meurtre, quatre saisons racontées par une voix différente. Il y a d’abord la shérif : elle sait ce que le monde peut faire aux femmes, la sienne étant durablement marquée par la rage d’un homme. Suit l’accusé, celui qui a forcément commis le crime : c’est dans sa nature. Ensuite, c’est Emmy, l’amie, la presque-sœur de Leo qui raconte la relation fusionnelle depuis la prime enfance. Enfin parle, le père, désormais seul, pour toujours confronté à l’absurdité de l’absence.

De l’autrice, j’ai préféré Blizzard, mais ce roman reste très fort. Avec les changements de narrateur·ices et les mois qui s’écoulent, le drame s’intensifie alors qu’il a déjà eu lieu : il révèle de terribles pulsions. « Il faut toujours qu’il y ait un sale type pour vous gâcher la vie. » (p. 121) D’un chapitre à l’autre, on voit se dessiner différentes formes de maternité : malmenée, empêchée, coupable, renoncée, refusée, lassée, etc. Toutes renvoient à des enfances blessées. Et Mercy est une ville trop petite pour garder les secrets et protéger les espoirs.

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Ce que ton regard promet

Récit de Chloe Dalton.

L’autrice a choisi de passer le confinement dans la campagne anglaise, loin de Londres. Lors d’une promenade, elle trouve un lapereau de quelques jours, abandonné, et le ramène chez elle. Elle ne connaît rien à la nature sauvage et ne sait comment s’y prendre avec cette petite créature. Elle veut la sauver, mais aucunement s’y attacher ni en faire un animal de compagnie. Au jour le jour, elle découvre ce qui convient à son petit protégé et elle se documente massivement pour lui apporter les meilleurs soins. Les semaines passent, les mois aussi, et le printemps revient : Chloe Dalton fait son possible pour préparer le levraut à la liberté, mais un lien s’est créé. « Il venait souvent fourrer son museau dans le creux formé entre mon bras et mon corps. » (p. 54) Entre confiance et respect mutuel, l’humaine et l’animal évoluent dans une maison et un jardin anglais. « Si j’étais en mesure de partager son espace, c’était uniquement parce qu’il m’y autorisait. » (p. 34)  Un jour, le lièvre franchit la clôture : il est prêt pour la vie dans la nature. Et pourtant, il revient régulièrement et – surprise ! –, voilà que le lièvre était une hase et qu’elle a sa première portée. Les saisons se succèdent et le bel animal sauvage reste aux alentours de la maison où il a vécu ses premiers jours, parfois poussant la porte pour manger un porridge d’avoine ou dormir sur un tapis. « Elle ne demandait rien sinon de ne pas être entravée. » (p. 107)

J’ai évidemment été très émue par cette rencontre au long cours avec un levraut et j’ai suivi avec plaisir les mots de l’autrice. Celle-ci ne cherche jamais à domestiquer le petit lièvre : elle veut coexister avec lui et plus largement avec la faune qu’elle devine de plus en plus autour de sa maison. Elle repense son jardin, son petit domaine avec des yeux neufs : ménager des abris, offrir de l’eau, ne pas gêner les déplacements, etc. « Derrière tous les soins que j’ai prodigués à la hase se cache le désir de me racheter, en réparant, autant que possible, l’impact que j’ai pu avoir sur sa vie. » (p. 166) Chloe Dalton observe de plus en plus son petit monde rural et apprend à en discerner les nuances. Cela donne lieu à de jolies pages, toutefois un peu niaises : difficile d’échapper au cliché de la working girl londonienne pressée, toujours entre deux appels et deux avions, qui soudainement découvre l’apaisement de la campagne. « Je me sentais acceptée dans mon environnement, un peu comme si je vivais en paix avec la nature. » (p. 70) Le livre est une mine d’informations sur les lièvres et les lapins : biologie, histoire, culture et politiques animalières, tout y passe. C’est parfois un peu dense, mais il y a des passages très justes sur les ravages de l’agriculture intensive, la dégradation des habitats naturels et l’appauvrissement de la biodiversité. L’autrice parle de l’horreur qu’est la chasse à courre, « loisir » encore si prisé dans les campagnes anglaises. « Des centaines de milliers de lièvres sont encore abattus chaque année en Grande-Bretagne pour le simple agrément des chasseurs. » (p. 51)

Cette lecture, douce et militante, rejoint mes ressources écologistes et s’inscrit évidemment dans mon challenge Totem. Pour finir, un rappel salutaire : les animaux sauvages, sauf exception ou urgence, ne doivent pas être enfermés. « Chez les lièvres en captivité, la première cause de mortalité n’est autre que le stress provoqué par le bruit et les manipulations trop fréquentes. » (p. 23) La nature n’appartient pas aux humains : ces derniers n’en sont qu’une espèce parmi d’autres, hélas bien trop prédominante et impactante.

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L’amulette

Roman de Michael McDowell.

Dean Howell est défiguré par l’explosion d’un fusil alors qu’il s’exerçait dans un camp militaire avant de rejoindre le Vietnam. Désormais, Sarah passe des journées épuisantes entre la ligne de montage de l’usine d’armes où elle travaille et les soins qu’elle doit prodiguer à son époux invalide et amorphe. « Elle savait […] qu’elle serait soumise à une épreuve pire peut-être que la mort de Dean : un veuvage permanent dans lequel il lui faudrait supporter pour toujours le corps de son mari à ses côtés. » (p. 120) À cela s’ajoute la compagnie détestable de Jo, sa belle-mère, femme odieuse et paresseuse qui accuse toute la ville d’être responsable de l’état de son fils. Aussi, quand commence une abominable série de morts, Sarah comprend que Jo n’y est pas pour rien et qu’elle doit récupérer l’étrange amulette de sa belle-mère. « Quelque chose s’est forcément passé, même si on n’arrive pas à deviner quoi. » (p. 105) Le bijou funeste semble révéler les frustrations les plus profondes de celleux qui le portent et les transformer en folie assassine : il est le témoin imprégné de malheur d’un sinistre jeu de relais.

Dans son premier roman, Michael McDowell s’en est donné à cœur joie avec le macabre, et ce jusqu’au grotesque tant les morts sont sanglantes et éclaboussantes. Le texte se lit très vite et sans déplaisir, mais il souffre de nombreuses répétitions et effets dilatoires inutiles. La conclusion, bien que prévisible, reste un moment parfaitement jubilatoire. Un autre défaut de ce roman est le caractère unidimensionnel de Jo : les autres méchant·es de l’auteur ont davantage de profondeur. Cette femme tyrannique est mauvaise, menteuse, impatiente et rien ne rattrape son caractère. En contrepoint, Becca, l’amie si fidèle de Sarah, est bien dépeinte : elle est généreuse et joyeuse, mais aussi superstitieuse et parfois chipie. Je suppose que la caractérisation de Jo est pensée pour nous la faire haïr dès les premiers mots, mais tout de même, un peu de nuance… Je continuerai à lire les textes de McDowell, ils restent de très bons divertissements d’horreur. Pas tout à fait au niveau de Stephen King, mais il ne peut y avoir qu’un roi en la matière !

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Une journée farfelue

Album d’Eva Serena Pavan et Giorgia Zanin.

Papi et Mamie vivent dans leur petite routine bien réglée. Mais voilà que Papi trouve un chaton abandonné dans le jardin ! Mamie ronchonne : pas question de s’attacher à cette petite bête, mais elle va quand même la nourrir, la nettoyer, lui faire un petit lit et s’assurer qu’elle n’a pas froid. Mais hein, vraiment, on ne s’attache pas… « Le chaton s’est installé sur ses genoux et, ensemble, ils se sont endormis. » N’oubliez jamais, humain·es, que c’est le chat qui vous choisit, et pas l’inverse, surtout s’il est un peu aidé.

Comment résister à cette bestiole qui a plus d’yeux que de corps ! Ce bel album aux couleurs douces et poudrées est terriblement réconfortant, du genre à donner envie d’avoir un autre chat… Mais non, ça ne serait pas raisonnable avec mon dragon de canapé…

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Bonne année 2026 !

Et on repart pour une fabuleuse année de lectures et de découvertes !

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Comment torpiller l’écriture des femmes

Essai de Joanna Russ

Essayons de répondre à la question posée en titre. Puisqu’il n’est pas question « d’interdictions formelles », voyons quelles sont « les obstructions informelles » (p. 25) qui torpillent l’écriture des femmes.

  • Le renvoi au mariage et à la maternité est un incontournable : femme, tu seras épouse et mère, et c’est déjà bien assez.
  • Si elle n’a pas le temps parce qu’elle doit travailler et/ou s’occuper de son foyer, la femme n’aura pas le temps d’écrire.
  • Et si elle est pauvre, sans moyens pour se former ou acheter du papier, ouf, on est sauvé !
  • Un peu de moquerie, beaucoup de condescendance, c’est la conduite minimale à tenir face aux productions des femmes.
  • Évidemment, il faut toujours accuser les autrices d’entretenir une féminité déviante, voire perverse et pervertissante.
  • Le découragement de toute velléité d’écriture féminine doit être systématique. Et puis, c’est pour leur bien, à ces pauvres femmes.
  • Le sexisme institutionnel et la culture machiste sont des fondamentaux à ne pas négliger.
  • Il est très efficace de soupçonner la femme de ne pas avoir écrit son texte, ou du moins pas seule.
  • Souvent, le plus simple est encore d’attribuer l’œuvre d’une femme à un homme : il saura en faire meilleur usage.
  • Après tout, une femme qui écrit se rapproche plus de l’homme que de la femme, donc nions ou diminuons sa féminité.
  • On peut aussi dire qu’il est choquant qu’une femme écrive sur tel ou tel sujet, même sujet qui serait évidemment traité avec génie par un homme.
  • Il y a la fameuse relégation des écrits féminins à l’intime : que connaissent-elles d’autre que leur intérieur, les femmes ?
  • N’oublions pas que les sujets sur lesquels les femmes écrivent sont bien peu dignes d’intérêt.
  • Si une femme ose s’affirmer, elle est bien entendu peu aimable, voire carrément hystérique, éventuellement folle ou frustrée et aigrie.
  • Et puis, qu’est-ce qu’elles y connaissent, à ces sujets, les femmes ? Même si ce sont des sujets éminemment féminins, un homme en parlerait bien mieux.
  • Dans le meilleur des cas, une femme ne peut produire qu’un seul grand texte, certainement pas une œuvre.

« Pour perpétuer à la fois le sexisme et le racisme et pour préserver ses privilèges, il suffit d’adopter une attitude morale, ordinaire, banale, voire polie. » (p. 42) La liste pourrait continuer, toujours sur un don très acide. Au fil de son état des lieux, Joanna Russ présente aussi les stratégies pratiquées par les femmes, au fil des siècles, pour écrire, envers et malgré tout. De génération en génération, les femmes se lisent entre elles, au-delà des époques et des langues, elles se nourrissent des textes de leurs consœurs et osent produire, parfois au détriment de leur santé physique et/ou mentale. « Et pourtant elles écrivent. » (p. 40)

Cet essai a été publié en 1983 aux États-Unis et tout récemment traduit en français : si ce n’est pour les références littéraires qui, logiquement, ne dépassent pas les années 1980, le texte n’a pas pris une ride. C’est autant la preuve d’une réflexion de qualité que la confirmation que l’oppression patriarcale recule très lentement. Impossible de ne pas penser au texte de Linda Nochlin, Pourquoi n’y a-t-il pas eu de grands artistes femmes ? Il y a toujours eu des autrices et elles se sont toujours inscrites dans une tradition et un héritage féminins, aspirant pourtant à l’universalité. Leurs œuvres ont été invisibilisées parce qu’elles n’étaient généralement pas conformes au goût de l’élite, mais elles ont toujours été là. À nous de les chercher et de les valoriser ! « L’ignorance ne s’apparente pas à de la mauvaise foi, contrairement à la persistance dans l’ignorance. » (p. 79) Ignares de tous les pays, renseignez-vous !

En fin d’ouvrage, Joanna Russ compile des citations qu’elle n’a pas pu placer dans sa démonstration et je trouve ça génial ! Je propose souvent des extraits à la fin de mes articles, comme un peu plus de matière à réfléchir.

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Annales du Disque-Monde – 13 : Les petits dieux

Roman de Terry Pratchett.

« Un jour, une tortue va apprendre à voler. » (p. 4) Alors, pas loin, mais pas tout à fait… La tortue lâchée par un aigle dans un carré de melons, c’est le dieu Om. Comment s’est-il retrouvé sous cette forme ? C’est compliqué, comme une relation Facebook qu’on n’arrive pas à définir. « Ce dont les dieux ont besoin, c’est de foi, et ce que veulent les hommes, ce sont des dieux. «  (p. 8) Il semblerait donc que la foi dans le grand dieu Om ait singulièrement diminué, au point que l’ancienne puissance ne peut plus se retourner toute seule si elle finit sur le dos. Par chance, pas loin du carré de melons, il y avait Frangin, novice, qui semble être le dernier à éprouver une vraie foi, sincère et profonde. Il est également doté d’une mémoire phénoménale et totalement dépourvu de la capacité d’imaginer. Alors que le temps du huitième prophète approche, la dévotion est un sujet majeur. En ce sens, le diacre Vorbis, grand maître de la Quisition, est bien décidé à soumettre enfin Ephèbe, repaire de philosophes et de libres penseurs, et tous les hérétiques qui prônent que le monde ne serait pas rond, mais plat et posé sur le dos d’une tortue géante, elle-même supportée par quatre éléphants. « Les idées folles et sans fondement ont une fâcheuse tendance à circuler et à frapper les esprits. » (p. 23)

Avec ce volume, Terry Pratchett nous offre encore un petit gars tranquille, pas le plus intelligent ni le plus courageux, à la rencontre d’un destin qui le dépasse. La crise métaphysique de Frangin, débordé de connaissances, mais jamais ébranlé dans sa foi, est vraiment touchante de mon point de vue de croyante, tout comme sa traversée – littérale – du désert. Je salue la façon dont l’auteur étrille les faux dévots et les vrais arrivistes qui se verraient bien prophètes d’une divinité dont il est si facile d’interpréter les volontés et les paroles, mais sans jamais ridiculiser les personnes qui se contentent de croire, simplement. Les petits dieux interroge habilement la différence entre vérité, foi, croyance, savoir et opinion. Face à Frangin, Vorbis est un personnage magnifiquement caractérisé : cet ambitieux belliqueux s’embarrasse bien peu de la culpabilité et de l’innocence de ses victimes. « Le soupçon avait valeur de preuve. » (p. 48) Régner par la terreur est une méthode vieille comme le monde.

Enfin, comme la Mort qui découvre ce que sont l’existence et le temps, Om découvre la précarité de la divinité quand plus personne ne vous porte aux nues : difficile de n’être plus rien quand on a été omnipotent. « Les dieux n’ont personne à qui adresser des prières. » (p. 54) C’est bien beau d’être une puissance divine : quand on a l’allure du repas d’un prédateur, ça craint ! Parce qu’il paraît que c’est très bon, la tortue… J’ai encore passé un très bon moment avec ce treizième tome des Annales du Disque-Monde, entre fous rires irrépressibles et réflexion bien menée.

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Pirates du Rhône

Roman de Bernard Clavel.

Gilbert est un peintre qui donne parfois la main aux Balarin, braconniers dans le Rhône. L’homme mène une vie simple, faite de couleurs et de discussions tranquilles avec le Père Normand, vieux passeur qui fait traverser le fleuve. Le quotidien est paisible. Il faut bien sûr éviter les gendarmes pendant les pêches nocturnes, mais rien ne menace la petite existence de ce groupe de marginaux. Voilà cependant que des décideurs en costume prétendent canaliser le Rhône et dompter ses rives à Vernaison. « Gilbert sent en lui cette haine qu’entretient la rumeur du chantier. Une rumeur qui achève de tuer la chanson du fleuve. » (p. 41) Pour cet homme frugal, épris de beauté, la perte de son refuge est un séisme insupportable. C’est là qu’il pensait vivre toujours, avec la jeune Marthe pour compagne, mais le béton est patient, même face à une crue exceptionnelle. Gilbert est impuissant face aux projets des technocrates et à l’uniformisation de la nature. « C’est normal, petit. Tu es amoureux. Tu es jaloux de ton fleuve. Moins tu verras de monde autour de lui, plus tu seras heureux. » (p. 71)

Bernard Clavel était un magicien. Le Rhône, il le connaissait intimement, viscéralement : il en a fait une description vivante, précise et aimante. « Le fleuve est mieux qu’un homme quand on le connaît bien. Il se confie. Il vous parle avec des mots, avec des regards, avec des grimaces du visage. » (p. 16) Avec ce roman, l’auteur raconte qu’il existe des chagrins plus grands que le cœur, plus lourds que ce que les épaules d’un homme courageux peuvent porter.

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Joyeux Noël !

J’espère que le Papin Noël a été généreux en livres et autres plaisirs avec vous !

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Rousse, ou les beaux habitants de l’univers

Roman de Denis Infante.

Le Bois de Chet se tord sous la sècheresse qui accable la terre depuis trop longtemps. Rousse, jeune renarde au nom justement trouvé, décide de partir vers une région plus fraîche et plus abreuvée. Grande est l’aventure, mais nombreux sont les dangers. « C’était meute de loups. Meute de loups lancée sur piste d’une proie. Et Rousse n’en doutait pas, succulente proie c’était elle. » (p. 35) Dans une nature régie par la loi très simple du plus fort, il y a parfois des rencontres surprenantes. Rousse parcourt le monde avec d’éphémères compagnes et compagnons de route, chacun·e lui offrant amitié, protection ou sagesse. Cheminant le long du Grand Fleuve dont personne ne sait où il prend fin, la renarde intrépide découvre des espaces brûlés par des feux plus nocifs que ceux du soleil, par endroit peuplés de créatures terrifiantes. « Terre est créature immense, puissante vivante, terre est guérisseuse, terre est ventre fécond de multitude de peuples. » (p. 185) Traversant les eaux ou des bois suppliciés, Rousse apprend et comprend, se fait dépositaire d’un savoir précieux et d’une histoire qui raconte qu’un ancien peuple à face plate pensait dominer le monde.

J’ai dévoré ce roman de Renarde en une petite heure, impatiente de suivre les aventures du bel animal. « Rousse était libre et solitaire et tenait à le rester. » (p. 17) Dans cette fable où l’humain n’a aucune place, il y a une humanité profonde. Le long voyage de Rousse est une marche précieuse à la rencontre de l’inconnu et de la différence. La langue de l’auteur, asséchée et dépouillée des articles encombrants, mais profondément évocatrice, porte merveilleusement ce conte animalier où la vie, têtue, ne cesse de trouver un chemin.

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L’Homme-Joie

Ouvrage de Christian Bobin.

Le bleu du ciel. Le noir de Soulages. Le blanc de la neige. La musique de Glenn Gould. Le rire des enfants. La symphonie chromatique des fleurs. La lente procession du deuil. Il est toujours impossible de résumer un texte de Christian Bobin, mais l’on peut en retenir des impressions fortes, des images lumineuses. « Écrire, c’est dessiner une porte sur un mur infranchissable, et puis l’ouvrir. » (p. 3) Entre les chapitres, avec quelques phrases manuscrites, reproduites directement d’après la main de l’auteur, on découvre l’écriture d’un grand enfant, un peu irrégulière, hâtive, qui ne sait pas suivre la ligne et qui s’échappe irrésistiblement vers le haut. Comme appelée vers de plus beaux sommets. Et il y a toujours des mots qui résonnent profondément dans mon âme de personne malade de la dépression, mais qui refuse de se laisser engloutir. « Si mes phrases sourient, c’est parce qu’elles sortent du noir. J’ai passé ma vie à lutter contre la persuasive mélancolie. Mon sourire me coûte une fortune. » (p. 6)

Chacune de mes incursions dans l’œuvre de Christian Bobin est une randonnée jolie dans un champ d’hiver qui craque sous le givre. Je m’y retrouve, je m’y apaise, j’y reviens immanquablement. « L’éternel fait un bruit de papier froissé. » (p. 28)

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Model Home

Roman de Rivers Solomon.

Ezri vit en Angleterre depuis des années, ayant décidé de s’éloigner autant que possible de la maison où iel a grandi, dans une banlieue privilégiée du Texas. Le retour est cependant inévitable quand ses parents sont retrouvés morts dans la demeure. Avec ses sœurs, Ezri doit une nouvelle fois se confronter à la maison qui a traumatisé son enfance : entre ses murs, il y a la Mère Cauchemar, la femme sans visage qui vit dans le grenier et mille autres spectres toujours prêts à accomplir de sinistres méfaits. Outre les funérailles et la succession, ce que les trois adultes doivent régler, c’est une montagne d’incompréhensions. Par exemple, pourquoi leurs parents n’ont jamais quitté cette maison notoirement dangereuse ? « La terreur incessante qui sévissait chez nous a fait d’Eve un monstre d’efficacité, de moi une personne séparée de son corps, et d’Emmanuelle un paquet de névroses. » (p. 46) Pourquoi leurs parents se sont-ils entêtés à rester dans cette banlieue chic où la famille était la seule à être noire ? « C’est cruel, que nos parents vivent à l’intérieur de nous sans qu’on puisse les exorciser. C’est cruel, de ne jamais pouvoir dépêtrer notre être de leurs fantômes. » (p. 32)

Quelle claque que ce roman d’horreur ! Le thème de la maison hantée met parfaitement en lumière les problématiques racistes d’une Amérique bien-pensante. La non-binarité d’Ezri est non seulement une remarquable caractérisation du personnage, mais aussi une réflexion très juste sur l’identité et les troubles dissociatifs. « Je ne suis pas une personne, je suis un lieu où se produisent des choses horribles. » (p. 52) Model Home est enfin le très beau roman de la guérison d’une fratrie à l’âge adulte, les personnages étant obsédés par ce qu’iels pourraient transmettre à leurs propres enfants. En pansant leurs blessures de jeunesse, Ezri, Eve et Emmanuelle se créent une nouvelle relation, enfin apaisée. J’ai hâte de lire d’autres textes de cet·te auteur·ice.

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Comme l’exigeait la forêt

Roman de Premee Mohamed.

Véris Ronce est arrachée de chez elle par les soldats du tyran. « Tu es celle qui s’est enfoncée dans les bois maudits pour en ramener une enfant. » (p. 8) Le tyran attend d’elle qu’elle retourne dans la forêt du Nord pour chercher ses héritiers. Véris le sait, elle n’a qu’une journée pour sauver les enfants ; passé ce délai, ils appartiendront pour toujours à la forêt. Avec sa modeste magie et son courage désespéré, la femme entre dans le royaume de l’Ormévère. Elle sait les règles à ne pas transgresser : ne pas dire son nom au risque de le perdre, ne jamais négocier une proposition, ne rien manger de ce qu’offre la forêt et ne faire couler le sang d’aucune créature. Véris sait aussi que la forêt a des exigences folles et qu’elle devra s’y plier pour survivre et sauver les petits. « Ramène-les à leur monstre ; ne les laisse pas tomber entre les griffes de ces monstres-ci. » (p. 68)

De l’autrice, j’ai déjà dévoré La migration annuelle des nuages et Ce qui se dit par la montagne. J’aime énormément ses histoires courtes et percutantes. Ici, le conte se fait terriblement noir, impitoyable. « L’innocence n’est pas un refuge. » (p. 80) Premee Mohamed excelle à créer des univers complets, captivants et terrifiants en peu de pages.

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Résister

Essai de Salomé Saqué.

« Nous ne sommes jamais à l’abri d’un progressif et régulier (suivant le processus légal) basculement dans un régime totalitaire. » (p. 25) L’extrême droite menace la démocratie française et les droits humains. Cette phrase seule pourrait résumer le court et pertinent état des lieux dressé par l’autrice. Mais s’il faut développer pour continuer à alerter et à convaincre de la nécessité de lutter contre le poison du RN, allons-y.

  • Ce parti a été créé par d’anciens nazis, miliciens et collaborateurs.
  • Il s’attaque sans vergogne aux étrangers, aux femmes, à la communauté LGBTQIA+ et aux minorités en tout genre.
  • Il fonde des empires médiatiques pour assener des contre-vérités et il a en horreur la liberté de la presse, préférant façonner l’opinion qu’alimenter la réflexion et propager l’information (vraie).
  • Il prône et pratique une culture de la violence.
  • Grâce à un agenda politique très précis et une rhétorique bien huilée, il s’est dédiabolisé et banalisé, devenant acceptable, voire souhaitable par certain·es.

Après avoir dressé un constat clair et pour le moins terrifiant, Salomé Saqué propose des pistes d’action. Parce que la sidération, l’immobilisme, l’attentisme et le défaitisme ne sont pas des options. Il faut continuer à faire barrage, encore et toujours : il n’y a pas de « mais » face à l’impératif de ne céder aucun pouce de terrain aux idées nauséabondes et criminelles. Toutes et tous, nous devons lutter contre l’indifférence parce que nous sommes concerné·es, à plus ou moins long terme : les privilégié·es/préservé·es d’aujourd’hui seront les opprimé·es de demain. Résister, ça commence par s’informer et ne laisser passer aucune fake news : les brutes, il faut leur mettre le nez dans leur merde ! « Rire de leurs idées rances, c’est déjà les désarmer un peu. » (p. 108) Résister, c’est aussi recréer du lien social pour battre en brèche les stratégies individualistes et communautaristes. Résister, enfin, ce n’est pas simplement lutter contre, c’est surtout proposer autre chose.

Tolérance zéro pour l’intolérance ! J’ai de nombreuses raisons de craindre l’arrivée du RN à l’Élysée en 2027 : j’ai des ami·es trans et queer, j’ai des ami·es journalistes, je sais penser par moi-même grâce aux enseignements de l’université, je suis une femme. Mais avant tout, j’ai peur parce que la devise républicaine est menacée par l’extrême droite. Résistons !

En fin d’ouvrage, il y a de nombreuses ressources à approfondir. Et je vous laisse avec quelques phrases puissantes.

« La France est l’un des rares pays d’Europe occidentale où le terrorisme et la violence d’extrême droite s’intensifient. » (p. 32 & 33)

« L’extrême droite impose ses thèmes qui sont progressivement repris en dehors du cadre de ses médias attitrés. » (p. 50)

« De symbole universel de la défense des droits humains, les droits de l’homme deviennent ainsi une « idéologie » à connotation péjorative. » (p. 57)

« À faire de l’extrémisme un phénomène de foire, nous lui avons aussi donné une tribune. » (p. 87)

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Les gens qui meurent

Ouvrage de Mario Alonso et Laura Penez.

Comme les autres titres de la collection « Les gens qui » publiée chez Les Venterniers, celui-ci est joli et tendre, avec une tonalité douce-amère, comme le chagrin. La mort est inévitable et tout est passage, et les phrases de Mario Alonso le rappellent sans désespoir. Nous les vivant·es, nous sommes des mort·es en puissance, des mort·es en devenir. En attendant, nous tenons allumées les chandelles du souvenir. Ce très beau petit livre m’a donné envie de relire Mourir un peu, de Sylvie Germain.

Les illustrations très colorées explorent les mythes antiques et le folklore mondial qui entourent les rites funèbres. En fin d’ouvrage, c’est une véritable plus-value d’avoir légendé les dessins ! Je termine comme toujours avec de beaux extraits.

« Les gens qui meurent ne le font pas exprès. »

« Les gens qui meurent effacent le monde avec les paupières. »

« Les gens qui meurent s’inquiètent pour nous. »

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Passons à autre chose

Pièce de théâtre de Bernadette Gruson.

On sait déjà – mais on n’arrêtera pas de le répéter – ce que le patriarcat fait aux femmes. On parle moins de ce qu’il fait aux hommes, depuis cinq millénaires. La domination masculine s’exerce aussi entre hommes et cela rejaillit, in fine, sur les femmes. « Tu intègres que, pour être viril, il faut performer. » (p. 30) Performer aux dépens des femmes, performer face aux autres hommes. Ce que ça crée, c’est la certitude que l’hétérosexualité est la norme à suivre, la terreur intégrée et tabou d’être homosexuel et évidemment – évidemment – la culture du viol. « Le principe de la virilité est de maintenir les hommes à côté de leurs pompes pour qu’ils restent bien dressés dans leur phallus. » (p. 37)

J’ai eu la chance de voir ce texte joué et porté par Jérémy Dubois-Malkhior, dans un seul-en-scène habité. L’acteur entraînait le public dans un quiz musical ou encore dans une scène de film tristement connue. Changer, ça prend du temps et ça commence par une prise de conscience : comme avec ses œuvres précédentes, Bernadette Gruson met un coup de pied dans la fourmilière patriarcale. « Tant qu’on ne revient pas sur les violences qu’on a intériorisées, subies ou infligées, on n’arrivera pas à déjouer le système. » (p. 54) Le titre de sa pièce est tout autant une injonction qu’une prière, mais également une promesse qui ouvre un infini de possibilités.

Je vous laisse avec deux phrases à méditer.

« On ne peut pas lâcher nos privilèges parce qu’on est du bon du côté du patriarcat. » (p. 41)

« On cherche les femmes du bon vieux temps, les femmes soumises. Sous-entendu, les femmes d’aujourd’hui ne sont pas des femmes. » (p. 21)

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Un verre de lait, s’il vous plaît

Roman d’Herbjorg Wassmo.

Dorte a quinze ans et une remarquable beauté blonde. Dans le village de Lituanie où elle vit avec sa mère et sa sœur, chaque jour est consacré à la recherche d’un travail. Il y a bien Nikolaï, le fils du boulanger qui sent si bon le pain, mais les moments doux sont rares. Convaincue par une ancienne camarade d’école, Dorte accepte de prendre un travail de serveuse à l’étranger. Hélas, elle tombe dans les griffes d’un trafic de jeunes filles entre les pays baltes, la Suède et la Norvège. « Il fallait surtout se concentrer sur soi-même. Ne pas penser. Tout finirait bien un jour. Même le mal. » (p. 104) De viols en blessures longues à cicatriser, Dorte découvre le quotidien des jeunes prostituées et les interminables journées à recevoir des clients. Elle n’a qu’une obsession : rentrer chez elle, mais ça suppose de récupérer son passeport et d’avoir de l’argent, et surtout de ne pas sombrer dans le désespoir et ne pas se laisser submerger par l’atrocité de sa situation. Pour disjoncter le réel, elle se réfugie dans des rêveries et des conversations imaginaires avec ses proches. « Le secret de la pensée est que personne ne peut te la prendre. » (p. 233)

Dorte n’est qu’une enfant, complètement dépassée par ce qu’elle vit. Sa candeur s’incarne dans les litres de lait qu’elle boit, boisson éminemment enfantine. Le destin funeste de Dorte m’a rappelé celui de Tora, petite créature qui cherche toujours à bien faire et qui se heurte aux vicissitudes du monde. L’adolescente est courageuse, mais profondément épuisée, souvent découragée. Ce personnage m’a profondément émue et, une fois encore, je salue le talent d’Herbjorg Wassmo qui sait parler avec précision des horreurs subies par les femmes, mais sans voyeurisme. C’est une lecture qui me marquera longtemps.

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La confrontation

Roman de Clara Dupont-Monod.

Elon Musk a pris en otage une classe de maternelle dans une école française : c’est la situation qu’Émile doit prendre en main. « Je suis négociateur parce que les mots sont mes armes. Mais je débarque en paix. » (p. 6) Donc, Elon Musk est au bout du fil – c’est du moins ce que prétend le preneur d’otages – et ce qu’il demande est assez étonnant. Alors qu’il est le directeur d’entreprises qui développent des technologies toujours plus innovantes, voilà qu’il part en croisade contre l’une d’entre elles. « C’est un dingue intelligent. Les pires… » (p. 20) Les heures passent, les enfants ont faim et sont fatigués, et Émile cherche encore comment atteindre son interlocuteur sans mettre en danger la petite classe. « Vous avez affaire à un homme qui est en train de tout perdre. » (p. 53) Chaque minute compte et les deux hommes découvrent chacun les secrets de l’autre.

Ce très court roman se lit facilement et interroge avec une acuité certaine l’usage déraisonné des réseaux sociaux et le développement incompressible de l’intelligence artificielle. Hélas, mon intérêt a fortement décru quand les motivations du preneur d’otage sont dévoilées. Je ne peux en dire davantage, au risque de divulgâcher l’intrigue. Ce texte est loin d’être celui que j’ai préféré dans l’œuvre de Clara Dupont-Monod, mais sa lecture a résonné assez agréablement avec celle de Wanted de Philippe Claudel.

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Décoder Disney-Pixar – Désenchanter et réenchanter l’imaginaire

Essai de Célia Sauvage.

Quand on pense « dessin animé », et surtout « dessin animé Disney ou Pixar », la première idée est qu’il s’agit d’une œuvre qui porte des valeurs familiales, rassurantes et inoffensives. Après tout, Disney, c’est l’univers de la magie et du divertissement : en quoi ce studio, machine à cash déclinée en multiples entreprises, pourrait-il être problématique ? C’est finalement assez simple à comprendre : la culture populaire véhicule des messages forts, des clichés et des représentations. Et s’il y a bien un studio d’Hollywood qui nourrit cette culture, c’est Disney-Pixar !

Ce que propose l’essayiste Célia Sauvage, c’est de faire un pas de côté et de poser nos lunettes teintées de nostalgie pour regarder autrement les films produits par Disney et/ou Pixar. « Il leur est difficile d’associer une dimension critique à un divertissement jugé familial et innocent. Les films d’animation convoquent par ailleurs des souvenirs souvent très personnels, très précieux. Critiquer un film Disney-Pixar, c’est critiquer une partie de soi, une partie de nous. C’est exposer au grand jour la mort de son âme d’enfant et faire preuve d’un sérieux bien trop adulte. » (p. 20) Dès que l’on consent à cet effort, il n’est pas difficile de voir le discours hétéronormatif, les stéréotypes de genre, la grossophobie, la perfection hégémonique des corps blancs, la masculinité toxique et la féminité passive, la culture du viol, l’exclusion ou les humiliations faites aux minorités queers, l’impérialisme et l’assimilation forcée des peuples premiers ou indigènes, l’handiphobie et le validisme, etc., etc. Cette liste interminable fait froid dans le dos, mais tout n’est pas perdu, car il y a toujours eu de la transgression dans les œuvres de Disney et Pixar : encore faut-il savoir la repérer… « Apprendre à décoder ce cinéma, c’est apprendre à s’outiller pour développer un autre regard, parfois subversif. Il faut accepter de voir au-delà des représentations problématiques pour décoder des lectures à contre-courant des critiques devenues connues de tou·tes. » (p. 390)

Dans son essai, l’autrice parle aussi de l’histoire des États-Unis et des événements qui expliquent certains choix de Disney : le code Hayes, les lois Jim Crow, le syndicalisme, le maccarthysme, l’opposition à la guerre du Vietnam ou encore le contrôle incessant sur le corps des femmes, par les régimes ou le fitness. « Les hommes puissants disposent du privilège d’être gros, mais pas les femmes. Les princesses ne mangent jamais. » (p. 49) Le monde évolue, et les récits du studio d’animation tout autant. À mesure de ses nouveaux films, Disney progresse et propose de nouveaux modèles en déconstruisant les clichés et en donnant à voir la diversité sociale, mais rien n’est gagné ni jamais définitivement acquis. Il y a de nouvelles façons de faire famille ou encore une célébration de l’amitié en tant que relation qui n’est pas un pis-aller à l’amour. Les histoires se veulent plus inclusives, moins figées, plus en phase avec le monde dans lequel elles s’inscrivent. « Politiser le cinéma d’animation, c’est aussi politiser notre rapport au jeune public. »  (p. 391) Déconstruire notre regard et revoir notre paysage mental, c’est faire de nous de meilleur·es adultes pour nous, nos contemporains et les générations à venir.

J’ai lu avec passion cet ouvrage très bien écrit et très documenté. Il m’a replongée dans mes souvenirs et donné envie de revoir tous ces films que j’aime tant, avec des yeux neufs. Cette lecture me rappelle, en un sens, l’ouvrage de Lou Lubie, Et à la fin, ils meurent. Contes de fées et Disney, même combat : on ne va pas laisser les oppressions du passé définir nos comportements présents et futurs !

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Starman – Quand Ziggy éclipsa Bowie

Roman graphique de Reinhard Kleist.

« L’époque était sombre et l’avenir incertain. Tu as senti ce que les gens voulaient entendre. » (p. 20) Ziggy Stardust, c’est la créature qui échappe à son créateur : il fascine, électrise les foules et déchaîne les passions. « Ziggy montrait à chacun d’entre nous que la personnalité d’un être a bien plus de facettes et que nous portons en nous bien plus de créatures que nous le pensons. » (p. 82) Derrière le personnage, il y a David Bowie, chanteur qui se réinvente depuis ses débuts, toujours en quête d’une nouvelle forme d’expression artistique. Hélas, la réussite a son revers et l’artiste perd pied. « Je ne sais plus si c’est moi qui ai créé Ziggy ou si c’est l’inverse, Ziggy me dévore ! » (p. 144)

Je n’ai rien appris de nouveau sur l’histoire de David Bowie : Angela, Haddon Hall, les premiers groupes, la schizophrénie de Terry, les déboires avec Tony Defries, l’amitié avec Iggy, les excès qui accompagnent le succès démesuré ou encore le soutien solide de Coco. Mais sans rien découvrir, j’ai suivi avec plaisir le parcours d’un artiste que j’admire tant. L’interprétation en image des chansons de David Bowie est très réussie, et j’ai évidemment chantonné chaque parole ! La chronologie déconstruite est un parti pris intéressant et les aller-retour entre les époques accentuent les ruptures de rythme dans la vie du chanteur. Les chapitres ont des couleurs sépia pour parler des années maigres, avant la renommée. La palette se fait follement pop et fluo pendant la ziggymania et la période à Los Angeles, puis plus apaisée pendant l’anonymat salvateur et la retraite créative à Berlin. C’est un bel ouvrage que j’ai lu avec gourmandise, des notes plein les oreilles !

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Downlands

Bande dessinée de Norm Konyu.

James est dévasté par le décès de Jen, sa sœur jumelle. La veille de sa mort, l’adolescente dit avoir vu un terrifiant chien noir. « Il a bondi droit à travers moi. Il était froid. Si froid que ça brûlait. » Le frère orphelin de sa moitié veut comprendre ce qu’est ce chien et pourquoi il apparaît si souvent avant les drames. À la maison, le silence recouvre tout et, chez les voisin·es, la commisération devient pesante. « Encore du thé. On n’arrêtait pas de me donner du thé. Comme si ça allait régler les problèmes. » Avec l’aide d’une vieille dame moins effrayante que ne le disaient les rumeurs, James entrouvre une porte vers une autre dimension, à la poursuite du molosse et sur la trace d’autres apparitions locales. En s’engouffrant dans un monde étrange à la recherche de sa sœur, le jeune garçon élucide de sombres mystères.

Au gré de retours dans le passé et de légendes, l’intrigue se fait jeu de pistes et chasse aux indices. D’un chapitre à l’autre, on comprend les liens entre les habitant·es d’une rue marquée par les chagrins, dont les souvenirs sont préservés par les archives, les coupures de journaux et les photographies. « Ce n’est pas qu’une rue dans un village. Et il y a tant à raconter. » Les décennies se succèdent et des spectres tourmentés passent dans les demeures. Cette œuvre parle très tendrement du deuil et des malheurs qui perdurent au-delà de la mort. Et il faut parfois le courage d’une âme en peine pour libérer les esprits tourmentés qui hantent le monde des vivants. J’ai énormément apprécié la composition de l’intrigue, avec ses légers changements de mise en page pour différencier les époques. Le dessin géométrique m’a également séduite : il permet une épure qui n’obère aucune émotion et laisse la place à l’imagination, déjà follement titillée par le folklore développé par l’auteur.

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