Mourir n’est pas te perdre

Roman de Christophe Fauré.

Quatrième de couverture – Ils s’aiment et se déchirent, et brutalement se perdent. Des amants au destin tragique, une mère dévastée, un frère protégeant sa soeur…. Ballottés de vie en vie par le mystérieux cycle des existences, ils se retrouveront ailleurs, dans d’autres corps, masqués par un voile d’oubli. Pourtant, un jour, Tilda, Kate, Steven, Helen et les autres, comprendront que l’amour ne finit jamais et qu’un même lien les unit, encore et encore. Dans ce premier roman, Christophe Fauré, psychiatre spécialiste du deuil, nous emporte au coeur d’un vertigineux voyage initiatique où l’amour demeure la seule et unique réponse, par-delà la vie, par-delà la mort.

Ce roman est une continuité de morts violentes et d’amours mutilées. Des âmes se cherchent par-delà les générations, les lieux et les siècles. « Bientôt tu te souviendras et tu comprendras. Bientôt, je te le promets, vous y arriverez, vous parviendrez au bout de votre quête. Et vous vous retrouverez. Mais pas maintenant. Il faut encore patienter. » (p. 33 & 34) Le récit bouscule la ligne temporelle pour tisser des liens entre les personnages.

Cette lecture n’a pas été souverainement déplaisante, mais elle est loin de m’avoir ravie. Sur la forme, il y a des passages qui sont des sommets de mièvrerie et ça ne fonctionne pas sur moi. « Elle le sait, elle le sent : cet homme a le pouvoir d’apaiser quelque chose qui souffre en elle. Une souffrance dont elle n’avait pas même conscience jusqu’à maintenant. » (p. 106) Mais le plus grand problème est le fond. Je ne crois pas en la réincarnation, aux vies passées et aux traumatismes hérités du passé, mais je comprends que ce roman ait plu à l’amie bouddhiste qui me l’a prêté. Je ne suis pas du tout sensible au discours de développement personnel porté par le texte et encore moins à l’idée selon laquelle nous serions plus ou moins responsables de nos blessures passées. Qu’il nous appartienne d’en guérir et de nous en libérer, c’est une certitude, mais je refuse toute culpabilité. Et surtout, je refuse d’admettre que des miracles guérissent la dépression et les troubles autistiques : j’ai beau être catholique croyante, je sais surtout que la science est notre meilleure arme face à la maladie. L’auteur est un psychiatre spécialisé dans le deuil et il connaît sans aucun doute son sujet, mais je ne partage pas sa vision de la mort et de l’après-vie.

Publié dans Ma Réserve | Laisser un commentaire

Annales du Disque-Monde – 24 : Carpe Jugulum

Roman de Terry Pratchett.

Tout Lancre célèbre le baptême de la fille de la reine Magrat et du roi Vérence. Si certaines invitations se sont perdues, les vampires ont bien reçu la leur. Invitée à entrer dans le royaume, une famille entend bien s’installer et prendre le contrôle. Allons, pas de panique, pieux dans le cœur, soleil en pleine face et décoction d’ail devraient régler le problème ! Ou peut-être pas… « À vrai dire, tout le monde connaît beaucoup de trucs sur les vampires sans imaginer une seconde que, depuis le temps, les vampires risquent de les connaître aussi. » (p. 54) Ces suceurs de sang se targuent de modernité : les anciennes légendes et les créatures magiques doivent laisser place au progrès. « Un modèle pour l’avenir. Vampires et humains enfin en harmonie. Toute cette animosité est fichtrement inutile. » (p. 113) Évidemment, Lancre est dans la panade… et Mémé Ciredutemps est introuvable alors que ses talents en têtologie seraient très utiles pour lutter contre cette menace aux dents longues. Or, tout le monde le sait, les sorcières, ça va par trois : la jeune fille, la mère et la vieille bique. Si Mémé disparaît et que Magrat reprend place dans le trio, les rôles sont un peu chamboulés…

J’ai retrouvé une nouvelle fois ces sorcières si attachantes. Nounou Ogg reste ma préférée, mais j’apprécie beaucoup le personnage d’Agnès et son double intérieur, Perdita. Ici, Terry Pratchett s’en donne à cœur joie en se moquant des représentants des religions monothéistes. Il ne faudrait jamais cesser de croire aux phénix, c’est évident ! Et encore moins cesser de croire aux vieilles femmes puissantes. «  Les deux sorcières s’estimaient pourtant naturellement au-dessus de leurs contemporains et le reste du monde n’existait que pour leur permettre de le tripatouiller. » (p. 10) Je ne doute en aucun cas du talent de l’auteur, je salue aussi la virtuosité du traducteur qui propose des jeux de mots savoureux. Il me reste à choisir le cycle des Annales que j’entamerai maintenant que j’ai achevé celui des sorcières !

Publié dans Mon Alexandrie | Laisser un commentaire

Holly

Roman de Stephen King.

Que font Rodney et Emily Harris dans la cave de leur demeure du 93 Ridge Road ? Pourquoi enlèvent-ils régulièrement des personnes isolées ? Sollicitée par la mère d’une jeune fille disparue, Holly Gibney remonte plusieurs années de disparitions, sur la trace du couple criminel. Récemment ébranlée par le décès de sa mère, l’enquêtrice s’est remise à fumer : elle sait que chaque cigarette est un clou supplémentaire dans son cercueil. Et c’est aussi une façon bien stupide de se mettre en danger alors qu’elle prend garde à se protéger du Covid.

Je retrouve Holly avec un grand bonheur. Au fil des textes où il le déploie, Stephen King développe avec brio un personnage complexe, fragile et courageux. « Holly est curieuse de tout. C’est ce qui la fait avancer dans la vie. » (p. 87) Je salue surtout la justesse avec l’auteur parle de la pandémie comme d’un marqueur temporel : la crise Covid a marqué nos habitudes et nos interactions sociales, et King rend cela avec naturel et fluidité pour l’intégrer dans son récit et caractériser ses protagonistes. Holly est un roman très politique, férocement anti-Trump et à charge contre les antivaxx. Stephen King dénonce aussi les violences policières envers les afro-américains : Jérémy et Barbara sont des personnages secondaires que j’aime suivre depuis Mr Mercedes.

Publié dans Mon Alexandrie | Laisser un commentaire

Je ne sais quoi d’heureux

Recueil de textes de Catherine Zambon.

« La biodiversité nous avait attaqués. Mais on avait résolu le problème. » (p. 11) Dans un monde où les animaux sont systématiquement mis à mort, la narratrice s’interroge sur le vivant. Entre dystopie écologique et cauchemar administratif, le quotidien est rythmé par la peur de l’épidémie et la répression des révoltes. Combien de temps la vie peut-elle vraiment être encadrée et surveillée ?

« Si on arrête, on disparaît. Ça leur traverse l’esprit, aux béats du confinement ? Ils s’en moquent de la communauté humaine ? » (p. 30) Un ancien citadin obsédé par le travail, ne supportant pas le désœuvrement, s’organise une existence solitaire dans les montagnes pour fuir un trop grand chagrin. La solitude, toutefois, est une illusion, et il suffit parfois d’un simple lézard pour la faire voler en éclat.

Une marginale dort dans sa voiture, terrifiée par tout et tout le monde. Orpheline depuis peu, elle enrage contre les règles qui ont régi le monde pendant la pandémie. « On pouvait sortir son chien mais pas embrasser la mère ! » (p. 67) Son retour au monde est lent, étrangement provoqué par un animal de cirque et un animal de ferme.

Dans ses trois textes, l’autrice interroge le lien que l’humain entretient avec l’animal. De naturel et spontané, il s’est encombré de peurs, de méconnaissance et d’incompréhension. À lire Catherine Zambon, je me suis surprise à tendre la main, dans l’espoir d’une petite vie vienne s’y poser.

Publié dans Mon Alexandrie | Marqué avec | Laisser un commentaire

Vierges – La folle histoire de la virginité

Bande dessinée d’Élise Thiébaut et Elléa Bird.

« Parce qu’elle blesse, stigmatise, traumatise de nombreuses personnes, on peut se demander pourquoi la virginité est un tel enjeu culturel et social. » (p. 44) Évidemment, la seule virginité qu’il faut préserver, c’est celle de la fille : le garçon, lui, a tout intérêt à s’en défaire rapidement et à multiplier les partenaires pour prouver sa virilité. Élise Thiébaut raconte sa relation à sa propre virginité quand, adolescente, elle cherchait absolument à s’en débarrasser. Ce faisant, elle interroge ce que cela signifie d’être vierge et de ne plus l’être. En dessinant une histoire de la sexualité des femmes, elle évoque les martyres chrétiennes, les recluses volontaires ou non, la colonisation et les innombrables viols. « La virginité des terres, proclamée par ceux qui revendiquaient de les dominer comme ils dominaient les femmes et les peuples asservis, a été souillée irrémédiablement par ces cultures intensives destinées à l’exportation. » (p. 91) Comment ne pas devenir écoféministe quand on comprend que les hommes ont agi sur le corps des femmes comme ils l’ont fait sur la nature !

Il existe d’autres modèles de sexualités, hélas trop rares, où la virginité des femmes n’est pas un fantasme ni une injonction ou un tabou. C’est un état transitoire qui ne conditionne pas la vie sexuelle féminine. « En fait, une vierge, c’est une femme sans homme. Et comme le disait un slogan des débuts du MLF : une femme sans homme, c’est comme un poisson sans bicyclette. » (p. 9) Avec un humour certain et une grande qualité pour dédramatiser la virginité auprès des jeunes lectrices, les autrices rappellent des évidences. « La seule chose qui fait réellement disparaître l’hymen, c’est l’accouchement. » (p. 29) L’ouvrage parle évidemment de mariage, de première fois et de nuit de noces, mais aussi de mutilations et d’honneur (plutôt mal placé). La virginité n’est pas un symbole, ce n’est pas un impératif, pas plus qu’une tare. À chacun·e de vivre sa sexualité comme iel l’entend, dans la temporalité qui lui convient. « J’ai découvert que cet état pouvait être un chemin de liberté et même un refuge qui, au cours de l’histoire, avait permis à de nombreuses femmes de vivre leurs amours à l’abri des couvents ou des communautés. » (p. 7) Sans surprise, cette bande dessinée prend place dans mon étagère féministe.

Publié dans Mon Alexandrie | Laisser un commentaire

Je, d’un accident ou d’amour

Ouvrage poétique de Loïc Demey

Hadrien voit Adèle. C’est le coup de foudre, l’obsession. « Plus rien d’importance depuis cette fille sur une chaise verte du jardin du Luxembourg, voiliers miniatures et lecture de poche. Instinctivement, je pas vers elle et lui paroles futiles. » Aucun verbe conjugué, si ce n’est quelques participes passés à la fonction adjectivale, pour décrire le ravissement d’amour, l’étourdissement de la rencontre. « Depuis, ma pensée se désordre. Mon langage se confusion. » Il y a pourtant Martin et Delphine, partenaires respectifs d’Adèle et Hadrien, mais la raison ne fait plus le poids quand le quotidien a oublié la folie douce. « On se calme plat. Je me morne, elle se plaine. Elle se train-train, je me ligne droite. On se routine, on se déroute. » Pendant quatre jours et quatre soirs, l’accident répare : constat d’amour.

Passée la première surprise face à ce texte nominal, la lecture coule, fluide et belle, sensuelle et évidente. Les mots qui remplacent les verbes sont parfaitement trouvés et ils portent l’action avec précision. Résumer la poésie ou toute forme d’inventivité langagière est chimérique. Je vous conseille donc de plonger dans ce court texte de pure fantaisie amoureuse.

Publié dans Mon Alexandrie | Laisser un commentaire

Les Monsieur Madame visitent le Nord

Album de Marine Baudouin, illustré par Adam Hargreaves.

« Les Monsieur Madame avaient envie de découvrir la France. Ils choisirent de se balader dans le nord du pays. » La joyeuse troupe de petits personnages hauts en couleur se régale des spécialités culinaires locales (en faire la liste serait trop long…). Entre un estaminet et une friperie, les Monsieur et Madame visitent Lille, puis Calais et se rendent enfin au carnaval de Dunkerque.

J’ai toujours eu une tendresse folle pour les Monsieur Madame de Roger Hargreaves. Je me réjouis donc de les retrouver dans ma région de cœur et d’adoption. Bon, la balade est assez clichée et coche toutes les cases obligées, façon bingo du Nord et sans faute absolu, mais cela reste une plaisante petite lecture pour faire découvrir le coin aux jeunes lecteur·ices !

Publié dans Mon Alexandrie | 2 commentaires

Le gros chat et la sorcière grincheuse – 3

Manga d’Hiro Kashiwaba.

Dans ce tome, on fait davantage connaissance avec le jeune roi Robins, tristement soumis à sa mère, la reine Meadows. Alors que des monstres attaquent le royaume et qu’il voudrait prendre part aux opérations de défense, il est écarté comme un enfant incapable.« Roi Robins, écoutez ce que dit votre mère… sans faire de manière. Vous allez vous cacher dans la résidence qui se trouve à la frontière du royaume. » (p. 36 & 37) Évidemment, la mise à l’abri du monarque ne se déroule pas comme prévu… et le voilà alité chez Jeanne, soigné par Lou, puis entraîné par Frado qui a rarement vu un jeune homme aussi incapable avec une épée. On découvre peu à peu ce qui s’est passé après que Jeanne a délivré le pays du roi des démons et qui était le roi, père de Robins.

Il me tarde de lire le tome 4 dont la sortie est prévue en mars pour en savoir plus sur la jeune Lou et ses étonnants pouvoirs, mais aussi pour creuser les sombres motivations de Meadows. Et, évidemment, pour retrouver la bouille de Nâ. Dans un chapitre tout entier, il raconte sa journée typique de chat de garde : c’est hilarant et adorable. Je suis à jamais une crazy cat lady

Tome 1Tome 2

Publié dans Mon Alexandrie | Laisser un commentaire

Les filles d’Icare – Histoire mondiale des aviatrices

Ouvrage d’Alain Pelletier.

Quatrième de couverture – La carrière des femmes dans l’aviation ne fut pas de tout repos. Celles qui se sont lancées dans l’aventure ont dû faire preuve tout à la fois d’audace, d’une volonté sans faille, mais aussi d’énormément de patience. Aujourd’hui, leurs noms quittent inexorablement la mémoire du grand public. Si certaines, comme Amelia Earhart, Hélène Boucher, Jacqueline Cochran ou Jacqueline Auriol ont atteint une renommée mondiale au point d’être devenues de véritables icônes, beaucoup sombrent peu à peu dans l’oubli, comme c’est le cas de Teddy Kenyon, Lena Bernstein, Florence Klingensmith, Marga von Etzdorf et tant d’autres… Sans compter toutes les anonymes qui, en vol et au sol, ont apporté une contribution inestimable à l’histoire de l’aviation. Ce livre entend rappeler l’existence et retracer la carrière de ces femmes d’exception. Au travers d’une cinquantaine de biographies illustrées, avec quelque 450 photographies auxquelles viennent s’ajouter de très nombreux hors-textes, tableaux et annexes, les Filles d’Icare réunit une quantité d’informations sans précédent sur l’histoire des aviatrices.

Quand un résumé est bien fait, il faut en profiter ! Agrémenté de superbes photographies, l’ouvrage revient sur les exploits renversants et les accidents tragiques des femmes de l’air. La voltige aérienne au féminin, c’est époustouflant ! « Une poignée de femmes voulaient démontrer qu’elles pouvaient prendre les commandes d’un aéroplane et le piloter aussi bien qu’un homme. » (p. 8) Ce qui m’importe surtout, ce n’est pas de refaire leur histoire, mais d’écrire le nom – au moins certains – de ces femmes qui ont marqué l’histoire de l’aviation.

  • Raymonde de Laroche
  • Amelie Beese
  • Hélène Dutrieu
  • Harriet Quimby
  • Katherine Stinson
  • Ruth Law
  • Bessi Coleman
  • Adrienne Bolland
  • Laura Ingalls
  • Viola Gentry
  • Lady Heath
  • Louise Thaden
  • Ruth Rowland Nichols
  • Ruth Elder
  • Carine Negrone
  • Paulina D. Ossipenko
  • Marcelle Choisnet
  • Maryse Bastié
  • Anne-Morrow-Lindbergh
  • Beryl Markham
  • Jean Batten
  • Nancy Harkeness Love
  • Amelia Earhart
  • Hélène Boucher
  • Jacqueline Auriol
Publié dans Mon Alexandrie | 3 commentaires

Les mystères de Paris

Roman-feuilleton d’Eugène Sue.

Il est impossible de résumer cette histoire ! Les personnages sont innombrables et tous entretiennent des liens connus ou inconnus les uns avec les autres. Les enfants perdus sont retrouvés, les amours malheureuses ont des dénouements charmants et la justice, toujours, abat son glaive aveugle sur la population. Le récit nous transporte des ruelles les plus sordides de Paris aux salons des plus beaux immeubles particuliers, en passant par les riantes campagnes de province et les sinistres cours des prisons de la capitale. « Le lecteur, prévenu de l’excursion que nous lui proposons d’entreprendre parmi les naturels de cette race infernale qui peuple les prisons, les bagnes, et dont le sang rougit les échafauds… le lecteur voudra peut-être bien nous suivre. Sans doute cette investigation sera nouvelle pour lui ; hâtons-nous de l’avertir d’abord que, s’il passe d’abord le pied sur le dernier échelon de l’échelle sociale, à mesure que le récit marchera, l’atmosphère s’épurera de plus en plus. » (p. 37) Je ne cite qu’un lieu en particulier, Le Lapin-Blanc, bouge infâme où commencent les aventures rocambolesques de Rodolphe, Fleur-de-Marie, Chourineur, La Chouette, Rigolette, le couple Pipelet et de tant d’autres figures mémorables.

Eugène Sue, en plus de mille pages, a écrit un roman d’édification morale où il défend ses positions en faveur de l’éducation du peuple et contre la peine de mort. Les bons et les repentants sont récompensés et les méchants et les récidivistes sont châtiés : le manichéisme est simple. «  J’ai presque toujours eu le bonheur de voir punir, oh ! cruellement punir les méchants que je connaissais. » (p. 386) Il faut évidemment lire cette œuvre dans son contexte : le paternalisme du riche envers le pauvre méritant est assez indigeste vu de notre époque, tout comme la notion de pureté sans cesse attachée ou arrachée aux pas des jeunes filles. L’auteur montre avec force détails que les manigances de la haute société n’ont rien à envier aux vilaines mœurs des bas-fonds. La vertu existe chez les miséreux, tout autant que l’abjection dans la société noble. Être bien né ne suffit pas si cette supériorité sociale n’est pas également une supériorité morale. Là encore, rendons à Eugène ce qui appartient au 19e siècle bourgeois, à savoir une certaine idée que la pauvreté est choisie et qu’il ne tient qu’à l’indigent d’en sortir, à force de travail et de sacrifice. C’est étrange, le discours me semble très actuel dans certains rangs de la droite rance…

La figure centrale est évidemment celle de Rodolphe, altesse richissime qui prodigue ses largesses aux pauvres qu’il juge dignes de son intérêt et de sa miséricorde. « Rodolphe sentait qu’il y avait quelque chose de solennel, d’auguste, dans cette espèce de rédemption d’une âme arrachée au vice. » (p. 114) Avec son goût du travestissement, de la dissimulation et des intrigues, ce personnage préfigure un peu les super-héros des comics. Rodolphe, c’est un peu Bruce Wayne/Batman, aussi à l’aise en société que dans les vapeurs morbides de Gotham/Paname.

Eugène Sue maîtrise à merveille les codes du roman-feuilleton : les péripéties ne manquent pas, chacune plus improbable que la précédente ! Et il faut admettre que Paris est bien petit, et pas uniquement pour ceux qui s’aiment d’un si grand amour : c’est à croire qu’il n’y a qu’un notaire à qui toute la bonne société se réfère et que le 17 rue du Temple est the place to be. Lisez et vous comprendrez ! Évidemment, pour ménager ses effets et combler/frustrer l’attente avide de ses lecteur·ices, Eugène Sue se plaît à laisser en fâcheuse posture un personnage pour aller suivre les déboires d’un autre. « Les exigences de ce récit multiple, malheureusement trop varié dans son unité, nous forcent de passer incessamment d’un personnage à un autre, afin de faire, autant qu’il est en nous, marcher et progresser l’intérêt général de l’œuvre. » (p. 362 & 363) Aujourd’hui, nous attendons fébrilement l’épisode suivant de la série télévisée du moment : j’imagine que l’impatience était la même quand il fallait attendre la parution du prochain numéro du journal pour avoir sa dose d’aventures !

J’avais lu cet énorme roman quand j’étais très jeune adolescente et j’en gardais un souvenir puissant et enchanteur. Ma relecture est à la hauteur de ma première découverte : j’ai évidemment anticipé certains retournements de situation, pas tant parce que je me les rappelais, mais parce que les ficelles sont assez grosses pour comprendre ce qui va suivre. Pour autant, cela n’a pas diminué mon plaisir. Pendant 12 jours, j’ai replongé dans cette histoire ébouriffante et j’en sors un peu triste de devoir revenir au monde réel. Une certitude : dans 20 ou 30 ans, je relirai à nouveau Les mystères de Paris.

Avec ses 1312 pages, cette relecture me fait inscrire une nouvelle participation au Défi des 1000 de Daniel Fattore.

Publié dans Mon Alexandrie | Laisser un commentaire

Maltriarcat – Quand les femmes ont soif de bière et d’égalité

Essai d’Anaïs Lecoq.

La bière, voilà bien une boisson de bonhomme ! C’est l’incontournable des soirées pizza-foot, évidemment (toujours) entre potes. C’est la petite mousse bien méritée par Monsieur après 30 minutes à tondre la pelouse, bien assis sur son motoculteur qui consomme plus que la dodoche de Mémé. Ouais, la bière, c’est pas pour les gonzesses, à croire qu’on la produit en fermentant de la testostérone… « Cette boisson reste encore aujourd’hui profondément associée au masculin dans l’imaginaire collectif. » (p. 11) Je force le trait, vous trouvez ? Si peu…

Dans le monde brassicole, comme dans tous les autres mondes, les noms de femmes ont bien du mal à se faire entendre et à être retenus, inévitablement remplacés et écrasés par ceux des hommes. Inévitablement, vraiment ? Pas pour Anaïs Lecoq qui, en retraçant l’histoire de la bière, rappelle que les femmes ont très longtemps présidé à sa production. OK, elles ont été écartées de cette activité dès que les hommes ont compris qu’il y avait de l’argent – beaucoup d’argent – à se faire. Mandieu, laisser les bonnes femmes réussir économiquement et devenir financièrement indépendante, ça va pas la tête ? « Alors que c’est la division genrée du travail qui conduit à l’origine les femmes à produire de la bière, c’est ce même principe qui les écarte ensuite de la pratique. Marrant comme les curseurs peuvent facilement être déplacés pour coller aux désirs des hommes. Tantôt afin de faire trimer bobonne pour nourrir la famille avec de la bonne ale, tantôt pour reprendre le business et s’accaparer le pactole et la gloire. » (p. 35)

Mais les femmes ont-elles alors disparu ? Pas du tout, vous voyez le mal partout : elles sont immanquables sur les étiquettes et les publicités, joliment sanglées dans des atours légers pour vous proposer une bonne pinte rafraichissante. « Si on les a exclues du brassage, on a quand même gardé les femmes sous le coude pour aguicher ces messiers et les pousser à consommer toujours plus. » (p. 12) Passer de bobonne à bimbo, en voilà une promotion… L’industrie brassicole, comme toutes les autres, objective le corps de la femme dans des publicités sexistes et fétichisantes qui imprègnent l’imaginaire collectif et la représentation que les femmes ont d’elles-mêmes. Mauvais goût, vous dites ? Oui, et je ne parle pas des bières premier prix. Attendez que je (Anaïs Lecoq) vous parle de la grossophobie et du racisme décomplexé dans le branding et la communication de certaines marques de bière, vous allez tousser fort !

Mais alléluia, la lumière apparaît au fond de la bouteille ! Avec le féminisme-washing, nous gonzesses avons droit à des bières brassées juste pour nous : sucrées, fruitées, mignonnes, pas trop fortes… Et qui produit ces boissons qui n’ont de bière que le nom ? Mais si, vous avez la réponse ! « On n’est pas bien là, entre mecs, à réinventer le féminisme ? » (p. 67) Ça me rappelle une anecdote personnelle. Pendant une soirée d’été en terrasse avec des amis (tous des hommes), je commande une Guinness (mon péché mignon depuis longtemps). Le serveur revient avec un Ricqlès. Je le corrige et il me répond : « J’avais bien compris, mais je me suis dit que vous confondiez les deux boissons. C’est fort, la Guinness, vous savez. » J’étais alors une petite chose de 22 ans et quelques et j’ai bafouillé que c’était très bien, que j’aimais aussi beaucoup le Ricqlès. Ce mec habillé en pingouin m’a écrasée de sa certitude qu’une femme (jeune de surcroît), ça n’aime que les boissons sucrées. Maintenant, j’ai un peu plus de bouteille et je commande fermement : « Une Guinness, s’il vous plaît. En pinte, évidemment ! »

Pour en revenir au livre d’Anaïs Lecoq, plusieurs études ont prouvé que les hommes n’aiment pas consommer des produits présentés comme féminins. Le savon à la lavande ou la bière à la cerise, pouacre, c’est pas bon pour leurs gros biscoteaux ! Donnez-leur plutôt un gel douche à l’essence de pneu et une bière qui titre fort ! Pauvres petites choses, effrayées par un packaging qui tire un peu trop sur le pastel… « Nos goûts ne sont pas innés, ils sont conditionnés. Cette corrélation entre les saveurs fruitées et la féminité est omniprésente dans la bière. » (p. 86) C’est aussi pour ça que, quand je déguste ma Guinness (et je voudrais, si vous le permettez, déguster en paix), j’entends parfois que je bois comme un homme. C’est-à-dire ? Par la bouche ? Oui, c’est comme ça que l’humanité boit depuis toujours. Le goût, Sandrine Goeyvaerts en parle brillamment dans Cher Pinard, publié aux mêmes éditions Nouriturfu. Lisez aussi son Manifeste pour un vin inclusif.

Parlons d’un sujet avec moins de légèreté, l’alcoolisme. Cette maladie ne doit pas prêter à sourire ni être l’occasion d’un bon mot. Quand on l’étudie par le prisme du féminisme (non, ça, ce n’est pas une maladie), on comprend que les femmes alcooliques souffrent d’une double peine : la pathologie en question et le poids d’une société organisée pour les opprimer depuis des siècles. « Aux origines de l’alcoolisme des femmes, c’est bien le patriarcat qu’on retrouve pour nombre d’entre elles. Avec, pour principal outil, la charge mentale. » (p. 101) Sur le sujet de l’alcoolisme au féminin, je vous renvoie au très puissant témoignage de Charlotte Peyronnet, Et toi, pourquoi tu bois ?

Bon, alors, c’est foutu, les femmes ont perdu la bataille de la bière ? Non, nous consommateur·ices, nous avons le choix de refuser les produits aux affichages sexistes/oppressifs et de nous tourner vers des offres inclusives et décentes. « Les femmes ne sont pas votre caution diversité, je vous rappelle que nous représentons la moitié de l’espèce humaine. » (p. 131) Des brasseries gérées par des femmes, il y en a. Alors oui, il faut les chercher et ça demande un peu d’effort parce qu’elles n’ont pas vraiment table ouverte dans les raouts brassicoles où ça se congratule entre couilles parce qu’une conférence parle de la place de la femme dans l’industrie houblonnée. « Il paraît bien compliqué d’avoir une quelconque influence sur les politiques brassicoles quand on est complètement absentes des institutions et syndicats représentatifs. » (p. 108) Mais en fait, c’est comme tout, si on cherche, on trouve. Et une fois qu’on a trouvé, on trouve encore plus ! Valoriser et consommer les productions portées par des femmes, ça ne rend pas lesbienne (et je ne vois pas en quoi ça serait un mal, ça, mais c’est un autre sujet) et ça ne fait pas flétrir les valseuses, promis ! Anaïs Lecoq nous donne des pistes pour que le monde de la bière change, du/de la brasseur·se au/à la buveur·se. Le point médian, ça en défrise certains ? (Oui, là, je me contente du masculin) Dommage pour vous, parce que je ne vais pas arrêter… « Voilà des décennies qu’on parle de ‘féminiser’ la langue française pour mieux coller aux évolutions sociétales non sans avoir affaire à un régiment de Jean-Michel Linguistes s’offusquant de l’acharnement des féministes à massacrer leur langue. Cette dernière a au contraire été masculinisée au fil des siècles, par des mecs trop fragiles pour accepter qu’une femme puisse oser être une autrice ou une doctoresse. Ce forcing organisé et institutionnalisé a réussi à évincer progressivement les femmes de la langue et surtout des postes qui ne devaient pas ou plus leur revenir. » (p. 27) Ah ça, je réponds HELL YEAH MES SŒURS !

Anaïs Lecoq mène une démonstration impitoyable et brillante. Les données sont sourcées et solides et elles gagnent en force grâce au délicieux humour misandre de l’autrice. J’ai essayé de lui rendre hommage avec ce billet un peu féroce. Lisez le livre d’Anaïs Lecoq et buvez des bières, Mesdames, avec modération évidemment ! Ce livre ne peut que rejoindre de nombreux autres sur mon étagère de lectures féministes !

Publié dans Mon Alexandrie | Laisser un commentaire

Rencontres avec l’archidruide

Récits de John Angus McPhee.

L’auteur dresse le portrait de David Brower, à l’occasion de trois journées passées avec lui, à des époques différentes et dans des lieux emblématiques de l’Amérique sauvage. « Il avait passé sa vie à défendre les montagnes et, par extension, ce qu’elles symbolisaient à ses yeux. » (p. 15) Dans la réserve de la Glacier Peak Wilderness, sur l’île de Cumberland et aux alentours du lac Powell, sur le fleuve Colorado, David Brower n’a qu’un mot d’ordre : protéger la nature, garder intacts les paysages et les écosystèmes, les défendre de l’avidité humaine. Qu’il s’agisse d’exploiter le cuivre dans les montagnes, d’aménager le littoral pour des activités de loisirs ou de construire un barrage électrique, Brower fait toujours passer l’intérêt de la nature avant celui du capitalisme. « J’essaie de sauver des forêts, des coins de nature. Je fais mon possible pour remettre l’homme en équilibre dans son environnement. Il est en total, total déséquilibre. La Terre ne tiendra pas le coup, et nous non plus. » (p. 25) Cette volonté de préserver les derniers arpents de beauté sauvage, David Brower la défend depuis les années 1920.

Dans chaque lieu, Brower échange avec un homme différent : le débat est animé de motivations contradictoires. Comment répondre aux défis économiques, sociaux et politiques de développement sans compromettre l’équilibre de la nature ? « J’ai vu ce que vous étiez capable d’accomplir. À présent, poussez les autres à en faire autant. Il faut utiliser le système pour réformer le système. » (p. 134) Est-il raisonnable de conserver des espaces vierges de toute présence humaine alors que les besoins ne cessent de croître ? « Lorsqu’une prolifération incontrôlée se développe chez un individu, on appelle ça un cancer. » (p. 82) Faut-il enclore la nature sauvage et en interdire l’accès ou permettre aux humains d’en jouir, avec les risques que cela suppose ? « On ne peut pas tout conserver à l’état sauvage. Il faut imaginer un compromis : les hommes au milieu de la nature. » (p. 98)

Aucune réponse définitive n’est donnée dans ce livre, mais les constats alarmistes qui figurent dans le livre de John McPhee, paru dans les années 1970, restent tristement d’actualité en 2024, voire se sont considérablement renforcés. La course au développement et l’obsession du profit n’ont pas cessé, en dépit des alertes formulées par David Brower et tant d’autres. « La théorie de la croissance écologique est vouée à l’échec sur une planète aux ressources limitées. » (p. 45) Je partage cette dernière affirmation : il faut en finir avec la folie de la consommation et du prêt-à-jeter et réinventer notre rapport au vivant. Cela ne se fera pas sans d’immenses réformes et des batailles ardues contre les lobbys capitalistes et les gouvernements qui se désintéressent du sujet. Il me semble que c’est du peuple que doit venir ce grand changement puisque les dirigeants se refusent à prendre les décisions qui s’imposent.

Publié dans Mon Alexandrie | Laisser un commentaire

Et toi, pourquoi tu bois ?

Témoignage de Charlotte Peyronnet.

L’autrice raconte son alcoolisme, de 13 à 30 ans. 17 ans de consommation excessive, problématique, dangereuse. « Si je suis capable d’écrire ces lignes, c’est que je suis sobre. Attention ! Je n’ai pas choisi d’arrêter de boire, JE N’AI PAS EU LE CHOIX. C’était soit ça, soit la mort. » (p. 12) Ce que Charlotte Peyronnet nous donne à lire, c’est le journal de son addiction, ce qui a construit son alcoolisme, événement après événement. « La maladie alcoolique est le résultat d’interactions entre nos gènes et notre environnement. » (p. 46) L’autrice nous offre son récit fluide, lucide et sincère, et son regard sur l’alcoolisme au féminin.

Alors, son histoire, c’est quoi ? C’est celle d’une gamine de bonne famille qui prend son premier verre lors d’un repas de famille, qui enchaîne les soirées très arrosées, puis les années d’études à se torcher plusieurs soirs par semaine. Premier boulot, exaltant et stressant, et toujours plus de raisons de boire : prouver qu’elle tient l’alcool, qu’elle sait faire la fête, qu’elle n’est pas une Parisienne coincée. « C’est apparemment une manière d’emmerder le monde que de picoler quand on est une nana. Tant mieux, car j’aime bien ça, moi, emmerder le monde. » (p. 75) De murge en murge, après le premier coma éthylique, la honte lui colle à la peau. OK, elle sait boire, beaucoup, souvent, mais elle sait surtout que, sans la boisson, elle ne fonctionne pas. L’escalade est méthodique, calculée, jour après jour, heure après heure. « Mon alcoolisme, je l’ai construit. Sournoisement. Verre après verre. » (p. 13) Charlotte Peyronnet raconte combien il lui a été difficile de s’avouer sa propre maladie, de demander de l’aide et d’accepter les mains tendues. Elle reconnaît surtout son talent à mentir, dissimuler, faire semblant, donner le change, se trouver des excuses : tous les synonymes, elle les maîtrise !

Ce témoignage, c’est aussi la manière de Charlotte Peyronnet d’interpeler son lectorat sur sa consommation d’alcool et sa motivation à en boire. « L’alcool est quand même la seule drogue pour laquelle on va te dire que tu as un problème si tu n’en prends pas. » (p. 91) Cette seule phrase est d’une justesse confondante : implicitement, elle questionne le statut quasi sacré du vin, fierté nationale française, et l’insuffisance d’encadrement et de prévention autour de l’alcool, drogue légale si facilement accessible. Pendant une période, j’ai eu une relation compliquée à l’alcool pendant une relation amoureuse elle-même compliquée (pour faire simple, je buvais parce qu’il buvait). Après cette histoire tout à fait foireuse, il m’a fallu plusieurs mois pour réapprendre à boire parce que j’en avais vraiment envie. Ma chance est que deux bières suffisent à me rendre très pompette et que je n’aime pas trop cet état (pas trop fan du lâcher-prise, mais c’est un autre sujet…) Lecteur, lectrice, si tu penses avoir un problème avec l’alcool, n’attends pas, parle-en à tes proches, à ton médecin, à qui tu veux, mais prends soin de toi.

Publié dans Mon Alexandrie | Laisser un commentaire

Cher Pinard – Un goût de révolution dans nos canons

Essai de Sandrine Goeyvaerts.

« En vérité, si l’on boit du vin ou des boissons alcoolisées, c’est pour l’ivresse. Cette ambivalence entre le poison et le plaisir est en soi très révélatrice de la nature humaine. » (p. 8) L’humain aime boire, c’est avéré, mais pourquoi ? C’est quoi, aimer le vin ? Avec des explications limpides et des sources scientifiques solides, l’autrice démontre comment le sens du goût n’est pas que physiologique : il est aussi culturel, social, environnemental et hautement politique. En outre, avoir le goût est une chose : en parler en est une autre. Comme elle l’a déjà brillamment fait dans son Manifeste pour un vin inclusif, Sandrine Goeyvaerts étudie le langage et les mots du vin. Quel vocabulaire convient si l’on veut s’affranchir d’un référentiel occidentalocentré, plus ou moins néocolonialiste et largement sexiste ? « Le goût est affaire d’émotions, c’est à ce registre qu’il faudrait s’adresser. » (p. 68) Quand on sait que le monde du vin est encore très largement tenu par les hommes, on ne peut que soupirer… Parce que bon, not all men, OK, mais les émotions et le chromosome X, c’est pas toujours facile-facile…

« Je cherche à boire non seulement des vins à mon goût, mais qui correspondent aussi à un ensemble de valeurs écologiques, politiques et morales. » (p. 126) Je partage complètement ce positionnement : si mon plaisir entache le vivant et des droits et libertés humaines, alors il est condamnable. Il est urgent de repenser le modèle de production vinicole : faire moins, faire mieux, faire différent. Il faut oser s’affranchir du poids d’un passé finalement très récent qui a dicté des normes étriquées et le fameux bon goût pour se tourner vers des produits plus naturels, plus accessibles. Cela nécessite évidemment que chacun s’interroge sur sa consommation de vin et, plus largement, d’alcool. « On peut boire par goût, mais il ne faudrait jamais boire par nécessité ou obligation. Je crois que l’on peut réfléchir à créer moins d’occasions de boire et plus de moments où déguster en conscience des produits artisanaux qui ont du goût, avec ou sans alcool. » (p. 150 & 151)

Tout le monde peut comprendre le raisonnement passionnant de l’autrice, même les hommes, promis. Vous trouvez que j’insiste lourdement sur l’inaptitude masculine ? C’est pas moi qui ai commencé, c’est Sandrine ! Son humour misandre est un délice parce qu’il fait mouche à chaque fois et qu’il est tout à fait pertinent. Je retiens aussi son humour belge qui griffe gentiment la supériorité autoproclamée française quand il est affaire de vin. Enfin, il y a quelque chose que j’aime par-dessus tout quand je lis, c’est apprendre de nouveaux mots. Sandrine Goeyvaerts ajoute donc à mon répertoire le terme « blouge » et j’ai follement envie de goûter la boisson qu’il désigne.

Je vous recommande sans modération ce bouquin foutrement bien fait ! L’autrice connaît son sujet et elle en parle avec passion.

Publié dans Mon Alexandrie | Laisser un commentaire

Cuisinez les incontournables – Fromage

Livre de recettes de Delphine Paslin.

Sous-titre : 50 recettes et des infos sur le fromage + une grande affiche !

« Le fromage […] réconforte, réchauffe et rassemble. » (p. 7) Voilà une parfaite définition de ce produit que j’aime tant. J’ai parcouru l’ouvrage avec l’eau à la bouche. Voici les premières recettes que je compte tester, dès que la saison rendra certains ingrédients disponibles.

  • Muffins aux abricots secs et au rocamadour
  • Velouté d’endives au roquefort
  • Salade de melon aux pois chiches et à la mozzarella di bufala
  • Crumble de légumes d’été à la feta
  • Tartare de fraises à la crème de ricotta

Le livre est agrémenté de très belles photos qui mettent en valeur les fromages. Les recettes sont clairement expliquées et je salue le fait qu’elles soient majoritairement végétariennes. Pour les quelques carnées, il est tout à fait possible d’adapter ! De l’apéro au dessert, on peut composer un repas complet et délicieux (pour la diététique, on repassera…) avec du fromage. Des plus simples aux plus complexes, qu’elles soient chaudes ou froides, sucrées-salées ou sur le pouce et pour toutes les saisons, ces recettes ont de quoi régaler les gourmand·es !

Les copain·es, vous êtes prévenu·es, je vais tout tester ! Rendez-vous chez moi pour l’apéro ?

Publié dans Mon Alexandrie | Marqué avec | 2 commentaires

Rebis

Bande dessinée d’Irene Marchesini et de Carlotta Dicataldo.

Alors que l’on brûle deux sorcières sur la place centrale, un bébé albinos vient au monde. Moqué et malmené, l’enfant trouve refuge dans la forêt, auprès des insectes qui le fascinent, mais surtout auprès de Viviana, femme solitaire. « Il y a longtemps, j’habitais dans le même village que toi. / Ah bon ? Pourquoi tu es partie, alors ? / On ne voulait plus de moi… Mais moi, je veux bien de toi, Martino… Alors tu es ici chez toi. » (p. 77) Enfin libre et libéré des moqueries, le petit s’affirme et grandit. Auprès d’autres femmes qui ont choisi de s’écarter du monde, il prend confiance et décide qu’il sera lui, aussi, une sorcière. « Aux yeux des hommes, nous ne sommes que des erreurs de la nature. / Moi, je veux être comme vous. » (p. 113)

Cette très belle bande dessinée chante la sororité sincère et totale, celle qui accepte l’autre tel·le qu’iel est et tel·le qu’iel se définit. Puisqu’il a été rejeté pour ce qu’il n’a pas choisi d’être, Martino décide qui il sera, et il n’est plus seul. « Je suis là pour toi. Pour t’aider. Pour te soutenir. Ensemble, on peut y arriver. On peut s’aider à vivre. » (p.166) Sans réinventer les procès pour sorcellerie, l’œuvre pointe une évidence : la sorcière est celle qui dérange, et l’on peut déranger pour bien des choses. « C’est avant tout un mot : beaucoup de gens l’utilisent, mais chacun y va de son sens. » (p. 111) Il me semble que la conclusion de la BD appelle une suite, ce que j’espère ardemment !

Ce beau livre prend place sur mon étagère de lectures féministes, mais je sais déjà qui me l’empruntera en premier !

Publié dans Mon Alexandrie | 2 commentaires

Dans la mansarde

Roman de Marlen Haushofer.

Une semaine dans la vie d’une femme autrichienne, chaque chapitre dédié à une journée. La narratrice raconte le quotidien lent, sans surprise, et elle se raconte sans y prendre garde. Son refuge, c’est la mansarde où elle peint et où elle marche sans crainte de déranger son époux. Quoi qu’elle fasse, cette femme tente d’échapper au passé et aux souvenirs qui pourraient ébranler le précaire équilibre du présent, renverser le statu quo d’une existence pétrifiée. « Le passé, quel qu’il soit, doit être liquidé. C’est une démarche douloureuse devant laquelle toute ma vie, je me défile. » (p. 48) Hélas, un oiseau lui rappelle son enfance entre des parents malades, un grain de poussière ravive le souvenir des deux ans durant lesquels elle a perdu l’ouïe. Et justement, le courrier du jour lui apporte les pages du journal qu’elle a écrit pendant ces mois de silence. « Les médecins […] ont dit qu’il n’y avait pas de cause organique à ma surdité. J’aurais seulement oublié comment l’on entend. Cela me reviendra peut-être. » (p. 58) Qui envoie ces courriers, et pourquoi ? En se relisant, des années après, la femme se rappelle la solitude et le détachement de ce qui faisait son monde. Comme elle, le/la lecteur·ice se demande comment elle a retrouvé sa place. Mais l’évidence se fait : cette place est restée perdue, et celle qui est revenue du silence n’était pas tout à fait la même. On comprend alors les terribles efforts qu’elle fait pour ne jamais regarder en arrière. « Il m’est parfois importun d’avoir en tête autant d’images cachées qui peuvent surgir à tout moment. » (p. 115)

La quatrième de couverture parle d’un roman d’une étonnante modernité, et c’est tout à fait juste. On flirte par moment avec le fantastique tant l’étrangeté de cette femme est considérable. Dans son intérieur figé, auprès d’un époux hautement prévisible et d’enfants évanescents, la narratrice marche sans cesse sur des œufs et ne trouve pas le repos. Elle lutte contre ses pulsions de liberté et rêve de s’affranchir des chaînes qu’elle s’est laissé passer au cou. La mansarde, alors, tout autant partie de la maison que refuge mental, est le lieu de tous les possibles, mais aussi celui de tous les interdits. « Les choses et les pensées qui concernent ma vie dans la mansarde n’ont pas à pénétrer dans le reste de la maison. » (p. 26) J’ai découvert Marlen Haushofer avec Le mur invisible, autre lecture tout à fait inoubliable.

Publié dans Mon Alexandrie | 2 commentaires

Femmes qui courent avec les loups

Essai de Clarissa Pinkola Estés.

Quatrième de couverture – Chaque femme porte en elle une force naturelle, instinctive, riche de dons créateurs et d’un savoir immémorial. Mais la société et la culture ont trop souvent muselé cette  » Femme sauvage » afin de la faire entrer dans le moule réducteur des rôles assignés. Psychanalyste et conteuse, fascinée par les mythes et les légendes, auteur également du Jardinier de l’Eden, Clarissa Pinkola Estés nous propose de retrouver cette part enfouie, pleine de vitalité et de générosité, vibrante, donneuse de vie. À travers des « fouilles psychoarchéologiques » des ruines de l’inconscient féminin, en faisant appel aux traditions et aux représentations les plus diverses, de la Vierge Marie à Vénus, de Barbe-Bleu à la petite marchande d’allumettes, elle ouvre la route et démontre qu’il ne tient qu’à chacune de retrouver en elle la Femme sauvage. Best-seller aux États-Unis, ce livre exceptionnel est destiné à faire date dans l’évolution contemporaine de l’identité féminine.

Abandon en page 61. Je n’ai pas tenu jusqu’à la page 100, comme je m’y astreins toujours quand un livre ne me plaît pas. Je ne suis définitivement pas faite pour la psychanalyse. Quant à lire des ressources fondamentales sur le féminisme, je vais orienter mes lectures dans une autre direction.

Deux extraits pour vous donner une idée, si jamais ce livre vous intéresse.

« Qui que nous soyons, indéniablement, l’ombre qui trotte derrière nous marque à quatre pattes. » (p. 12)

« Si une femme conserve ce don précieux, être vieille tout en étant jeune et jeune tout en étant vieille, elle saura toujours faire face. Si elle l’a perdu, elle pourra encore le retrouver, grâce à un travail psychique déterminé. » (p. 58)

Publié dans Mon Enfer | Laisser un commentaire

La Chaîne

Roman d’Adrian McKinty.

La phrase affichée en couverture résume parfaitement l’histoire : « Le seul moyen de récupérer votre enfant, c’est d’en capturer un autre. » Kylie est enlevée à l’arrêt de bus : pour la revoir, sa mère Rachel doit accepter d’infliger la même angoisse que celle qu’elle ressent à une autre famille. C’est la Chaîne, cruelle et impitoyable, qui se déploie. « Nul maillon de la Chaîne n’a le pouvoir, ni même la volonté, de résister. Rachel filera doux comme tous ses camarades. Soit cela, soit sa fille et elle mourront. Et de façon atroce, histoire de montrer l’exemple aux autres. » (p. 54) Interdiction d’avertir la police ou la presse, obligation de se conformer aux instructions très strictes du commanditaire anonyme. Chaque maillon de la Chaîne fait pression sur le suivant en détenant son enfant et tout manque de docilité a des conséquences rétrogrades sur les maillons précédents. Une question se pose : est-il possible, un jour, de quitter la Chaîne ?

Ce roman propose une course contre la montre palpitante, passant d’un point de vue à un autre, et elle interroge sur les actions que des parents sont prêts à commettre pour retrouver leur progéniture. Plus de valeur ni de morale quand la chair de votre chair est en danger de mort. « Ils ont été victimes et complices. C’est ce que fait la Chaîne. Elle vous torture, et elle vous rend complice de la torture d’autres personnes. » (p. 298) L’idée de base du roman est simple et efficace et la lecture défile à toute allure. Toutefois, je n’ai jamais douté que tout finirait bien pour les protagonistes. Le texte ferait un très bon film, mais du genre qu’on regarde d’un œil en pliant le linge ou en faisant une sieste le dimanche après-midi. C’est une bonne histoire, mais en dépit de l’avis dithyrambique de Stephen King en quatrième de couverture, je doute de garder un souvenir impérissable de ce thriller.

Publié dans Mon Alexandrie | Laisser un commentaire

Les règles de l’amitié #LaVieEstBelle

Bande dessinée de Lily Williams et Karen Schneemann.

C’est bientôt la rentrée au lycée d’Hazelton. Pendant l’été, Brit a été opérée afin de réduire les douleurs de son endométriose. Abby se désole un peu que son site soit en perte de vitesse. Sasha ne quitte plus son amoureux. De son côté, Christine se demande si elle doit avouer à Abby qu’elle est amoureuse d’elle. Les quatre amies grandissent et s’interrogent sur leur identité intime et sexuelle, leurs envies et leur avenir. « Quand j’y réfléchis, je n’ai pas une idée très claire de mes désirs. » (p. 170) Toutes sont cependant certaines d’une chose : elles veulent changer le monde et le rendre meilleur. De la justice menstruelle à la justice sociale, il n’y a qu’un pas et il est facile de le franchir en installant simplement des toilettes inclusives dans les lieux publics.

Le premier tome, #SangTabou, m’avait enchantée tant il pose avec simplicité et en dédramatisant le sujet des premières règles. Dans ce deuxième opus, les autrices parlent davantage de sentiment et sensations physiques. J’ai eu un vrai coup de cœur pour la réécriture d’Orgueil et préjugés qui porte l’histoire d’Abby et de ses deux prétendants. Je retiens surtout le beau discours sur l’amitié et la richesse d’être bien entouré·e. « Avec les amis, au moins, tu sais que s’ils sont là, c’est parce qu’ils en ont envie. Ils ont fait le choix de t’épauler par amour pour toi, au lieu de s’y sentir obligés par les liens du sang. » (p. 55) Évidemment, cette bande dessinée rejoint son premier tome sur mon étagère de lectures féministes.

Publié dans Mon Alexandrie | Laisser un commentaire