Chocolaté – Le goût amer de la culture du cacao

Texte de Samy Manga.

Les premiers souvenirs d’Abéna, jeune Camerounais, sont liés au travail avec son grand-père dans la plantation de cacao familiale. Cet or vert que les hommes s’épuisent à produire, hélas, ne les enrichit pas. Le business est aux mains des acheteurs blancs qui bénéficient de la complicité monnayée des chefs de village. « Je me sentais dépossédé, volé, outré et découragé de voir partir le résultat brut d’un dur labeur en échange de quelques billets de francs CFA qui allaient se raréfier en à peine quelques semaines. » (p. 16) Ceux qui protestent et qui réclament un salaire décent pour le travail fourni n’ont aucune chance d’être entendus. Pire, ils pourraient tout perdre ! Face à ce qu’il faut considérer comme un cartel du chocolat, les paysans n’ont aucun levier de négociation. « Manifester une quelconque hostilité envers ces hommes blancs laissait clairement entendre qu’on s’attaquait à l’autorité du chef du village en personne, et ce risque s’apparentait clairement à creuser sa propre tombe. » (p. 33)

La culture du cacao en Afrique, c’est le reliquat d’une domination coloniale et esclavagiste qui ne dit pas son nom. « Nous ne pouvons pas vivre de notre cacao sans le vendre. / Pourquoi ? / On ne nous a jamais appris à le faire. » (p. 18) À mesure des chapitres, le récit du gamin broussard devenu docteur en littérature devient une démonstration irréfutable qui, chiffres à l’appui, détaille une économie inepte où les producteurs vivent moins bien – largement moins bien ! – que les spéculateurs. Le texte se fait aussi manifeste écologique. « L’empreinte carbone d’un kilogramme de chocolat tourne autour de cinq kilogrammes d’équivalent CO2. » (p. 96) Les sols sont corrodés par les produits chimiques qui brûlent aussi les peaux, et les forêts primaires reculent devant le besoin de terres à planter pour produire les cosses si précieuses. La monoculture appauvrit le sol et la biodiversité, en plus des paysans, les privant en outre de toute possibilité d’agriculture vivrière. « La prospérité économique de la culture du cacao dépend foncièrement de la destruction de la nature. » (p. 67) Enfin, après la plaidoirie et le réquisitoire, le texte se fait poème incantatoire. Il y a de l’espoir, encore un peu, mais surtout une colère qui finira peut-être par renverser l’ordre inique de l’or vert.

Sur la couverture, la cosse de chocolat dessine un rictus bien éloigné du sourire béat des publicités Banania. Derrière le mirage du chocolat éthique, il y a les grands raouts internationaux où la matière première se négocie à prix d’or et se pare de décorations clinquantes dont l’éclat ne suffit pas à faire oublier l’hypocrisie des projets de green-washing. « De toutes les manières possible, l’argent du chocolat a violé la plupart des conventions censées réguler la culture du cacao. » (p. 64) Ce livre n’a pas pour vocation de culpabiliser le·a lecteur·ice, mais il nous rappelle que notre péché mignon est leur grande misère.

Je vais beaucoup prêter et recommander ce livre qui a sa place dans mes ressources écologiques.

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L’âge du capitaine

Roman d’Isabelle Aupy.

Le Saint-Georges flotte depuis des décennies – depuis toujours ? Son équipage le maintient en bon état, mais pour combien de temps encore ? Le personnel et les moyens manquent, les ordres des officiers et de la capitainerie sont ineptes et tout se déglingue de manière insidieuse. « Il est d’ailleurs assez difficile de savoir à quel moment exact tout a fini par foutre le camp. » (p. 9) Momo est une nouvelle recrue. Avec Bibine, Léon, Fatima, les Jumeaux et les Mimi’s, les mains toujours dans la graisse et les rouages, il répare le vieux rafiot qui enchaîne les aller-retour et transporte des passagers dont le nombre ne fait qu’augmenter. À bord, tout change au fil des années, sauf l’âge du capitaine qui est définitivement trop jeune pour diriger ce bazar. Quand on propose à Momo de monter en grade, ce dernier est convaincu qu’il va enfin changer les choses. « À trop vouloir bien faire, on en oublie de faire le bien. » (p. 132)

Avec cette excellente fable sur le monde du travail, Isabelle Aupy démonte avec cynisme tous les rouages de l’absurdité quotidienne des entreprises. Le jargon RH, aussi ridicule qu’inutile, et la rationalisation poussée à l’extrême prennent le pas sur l’expérience, cette ressource si précieuse, mais tellement informelle et si peu valorisée. Face à l’absurdité des protocoles écrits et détaillés, le bon sens résiste mal, surtout quand il est sincère et qu’il nourrit l’envie de bien faire de travailleurs impliqués. La description de la course à l’efficience, via des réorganisations incessantes, est férocement drôle parce que terriblement pertinente, mais elle est surtout très déprimante. La chefferie se moque des conditions de travail des ouvriers et consacre beaucoup d’énergie à diviser ces derniers, mais aussi à se convaincre de sa propre utilité en enchaînant réunions, comités et autres groupes de travail. « Il est d’ailleurs amusant de remarquer que glander et ne rien glander consiste à faire la même chose, et bien, [il] réussissait la prouesse de combiner les deux. Une sorte d’inaction au carré. Et ça fonctionnait extrêmement bien. Comme une éolienne brasse de l’air, il produisait autour de lui une énergie folle. » (p. 54) (Voilà qui me rappelle BEAUCOUP mon métier.) Bref, le management est toxique et s’attaque à la solidarité entre travailleurs qui sont plus ou moins priés de se tuer à la tâche, et en silence s’il vous plaît !

Une fois encore, Isabelle Aupy m’a réjouie avec son roman. Lisez son œuvre et explorez le catalogue des éditions du Panseur chez lesquelles elle est éditée.

Pour finir, je retiens deux citations aussi hilarantes que pertinentes sur la hiérarchie.

« Il portait un uniforme bien trop serré pour contenir son ambition. » (p. 7)

« Quand tu commences à bouffer du galon, tôt ou tard, soit il te reste en travers de la gorge, soit il reste en travers du cul. » (p. 38)

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Potins #102

Michael McDowell est un auteur et scénariste américain né en 1950 et décédé en 1999.

POTIN – Il a rédigé le scénario de Thinner, adapté du roman La peau de sur les os de Stephen King, lequel a dit de lui qu’il était « le meilleur auteur de paperback originals aux États-Unis à ce jour ».

Lisez : Katie, Les aiguilles d’or et le reste de son œuvre.

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La Rabouilleuse

Roman d’Honoré de Balzac.

De 1792 à 1840, on suit la grande affaire d’un héritage familial disputé. D’un côté, Agathe Bridau, déshéritée par son père qui doute de sa paternité, a fort à faire avec ses deux fils, Philippe et Joseph. « Capitaine à dix-neuf ans et décoré, Philippe, après avoir servi d’aide de camp à l’empereur sur deux champs de bataille, flattait énormément l’amour-propre de sa mère, aussi, quoique grossier, tapageur, et en réalité sans autre mérite que celui de la vulgaire bravoure du sapeur, fut-il pour elle l’homme de génie ; tandis que Joseph, petit, malingre, souffreteux, au front sauvage, aimant la paix, la tranquillité, rêvant de la gloire de l’artiste, ne devait lui donner, selon elle, que des tourments et des inquiétudes. » (p. 53) De l’autre côté, Jean-Jacques Rouget, frère d’Agathe et vieux garçon, laisse son ménage aux mains avides de Flore Brazier, gouvernante-maîtresse peu soucieuse d’être épousée tant elle est convaincue que l’héritage lui reviendra. Chez les Bridau, alors que la ruine menace après les frasques incessantes de Philippe, on voit d’un mauvais œil cette femme intéressée. Jean-Jacques dépérit sous les cruautés perfides de celle qui s’est amourachée d’un vaurien. La seule façon de ne pas perdre l’héritage familial, c’est de ramener dans l’esprit du vieux célibataire un peu de vertu familiale et religieuse. « Votre fortune sera le résultat d’un combat entre l’Église et la Rabouilleuse. » (p. 201)

Dans cette étude de mœurs, les femmes ne sont que faibles, vénales ou sottes, et rares sont les hommes dont le portrait est positif. Philippe est évidemment un insupportable protagoniste : voleur, menteur, tricheur, insensible et égoïste, il fait passer son seul intérêt avant toute autre chose, se moquant bien de l’adoration de sa mère. Maxence, le complice de Flore, est un antagoniste à sa mesure, tant ces deux-là se ressemblent au niveau de la rouerie et des ambitions échevelées. Quant à la Rabouilleuse, surnom de Flore, elle n’apparaît qu’à la page 134/285. Si elle est un modèle d’économie domestique, elle ne peut en rien être comparée à Eugénie Grandet : Flore refuse le confort à l’homme qu’elle dépouille pour mieux s’accorder les menus luxes de la femme entretenue. L’humanité dépeinte par Honoré de Balzac dans ce roman n’est acrimonieuse, envieuse et aigrie : si la fin récompense le seul personnage qui a montré de la rectitude morale, elle est cependant bien ironique. Évidemment, j’ai dévoré ce livre : le 19e siècle feuilletonnant, c’est décidément ma came !

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Vivre tout bas

Roman de Jeanne Benameur.

Qui peut dire la vie de Marie ? La vie d’après l’Annonciation, d’après Bethléem, d’après la fuite en Égypte, d’après la crucifixion, d’après le tombeau, la vie d’avant l’Assomption, qui peut la raconter loin des livres sacrés ? Ici, Marie n’est qu’une femme au sein vidé de sa maternité, lourde du deuil, pas encore habitée par la promesse de la vie éternelle. Marie est humaine. « Elle, elle est assise sur sa pierre plate et elle ne construit pas d’église. » (p. 8) Dans le village où elle a trouvé refuge, entre une falaise rouge et la mer infinie, Marie revient à elle-même. Elle n’est plus la mère du Sacrifié et elle n’est pas encore la piéta figée ni la sainte au cœur embrasé et aux mains ouvertes. Elle a pourtant tant de choses à dire. Elle qui a appris à écrire à la dérobée, elle peut enfin raconter. « Personne n’a deviné qu’elle savait déchiffrer le monde. Elle lisait, elle écrivait dans sa tête, ne laissant aucune trace de son savoir nulle part. » (p. 13) Ce ne sera pas l’évangile selon Marie, car d’autres, plus tard, se chargeront de parler de Celui qui a donné sa vie pour l’humanité. Ce que Marie écrit, c’est cette humanité sauvée. Et elle, Marie, a le pouvoir de sauver une personne, une enfant muette cabrée contre la mer. Les deux douleurs se rencontrent, se comprennent et s’apaisent l’une l’autre, faisant se desserrer l’étau qui empêche au pas de reprendre son mouvement.

Et qui peut dire la solitude de Jean, le fils donné, immensément respectueux, mais toujours à distance ? Jean, l’aimé de l’Élu, le pêcheur malhabile arraché à ses filets, le navigateur amoureux de la mer, qui est-il désormais ? « Sa route, il ne l’a pas choisie après tout. Elle est venue sous la plante de ses pieds, c’est tout et il a marché. » (p. 26) Le disciple, l’apôtre, le futur évangéliste, pour le moment, se fait menuisier, comme Celui qu’il a perdu. Sa vie, après le Grand Miracle, auprès de cette mère confiée, que peut-elle devenir ?

Ce que raconte superbement, à mots couverts, Jeanne Benameur, c’est qu’il faut oser la joie et qu’il faut oser l’espoir pour renaître du deuil. Quand le chagrin a pris toute la place, il faut défricher de nouveaux espaces pour créer l’apaisement et la possibilité d’un nouveau bonheur. Cela ne se fait pas en se débattant ou en hurlant, mais en écrivant dans le sable, en nageant sous le soleil brûlant, en se collant à la roche chaude et en tenant la main d’un·e plus petit·e que soi. Un destin extraordinaire peut conduire à une vie simple : l’éclat qu’il faut rechercher, ce n’est pas celui de la gloire, mais celui du rire qui libère la parole.

Ce roman économe en mots et qui fait de l’humilité un tel joyau m’a rappelé d’autres lectures aussi puissantes : Azyme de Jean-Philippe de Tonnac, Le Très-Bas de Christian Bobin, Soif d’Amélie Nothomb et Le bâtard de Nazareth de Metin Arditi.

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Terres Promises

Roman de Bénédicte Dupré la Tour.

  • Eleanor Dwight, la prostituée à la voix d’ange et de démon ;
  • Kinta, veuve, mère, farouche ;
  • Morgan Bell, le forgeron devenu orpailleur pour honorer la beauté douloureuse de son épouse ;
  • Les lettres d’adieu d’Eliott Burns ;
  • Mary Framinger, infirmière infatigable et mère abominable ;
  • Bloody Horse et les 1 000 femmes blanches ;
  • Rebecca Strattman et l’homme-aigle ;
  • Nathaniel Mulligan, homme de Dieu qui a perdu la foi et trouvé la liberté.

« On ne peut bien aimer le monde que si on en saisit les nuances. Entre le bien et le mal, entre la lumière et l’obscurité s’étendent toutes les tonalités de la vie. Aux extrémités, il n’y a que la mort, où tout finit par se rejoindre. » (p. 92) Il n’y a que quelques liens d’un personnage à l’autre, et tout cela constitue le peuple de l’Amérique du Nord, une nation de solitaires qui suivent des destins de douleur dans l’Ouest sauvage et inconstruit. Le pays est à prendre (vraiment ?) et à faire prospérer, mais il obéit à des règles que les colons ne comprennent pas et auxquelles ils refusent de se plier, jusqu’à s’y perdre. « Une terre qui n’est à personne, puis devient à quelqu’un, une terre possédée qui lentement, devient possessive. Ceux qui y prennent racine ne peuvent plus la quitter. » (p. 111)

J’ai lu chaque chapitre/portrait de ce texte avec fascination, pressée de relier le personnage aux autres protagonistes de cette fresque au Far West. J’aime ce genre de construction, quand une partie ne prend son sens que rattachée au tout. Et surtout, j’aime les éditions du Panseur, que j’ai découvertes avec les romans d’Isabelle Aupy dont je vous recommande chaudement la lecture.

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Plus noir que noir

Recueil de nouvelles de Stephen King.

Parmi ces 12 nouvelles, vous trouverez :

  • Un auteur et un peintre, amis d’enfance, qui ont connu le succès sur le tard ;
  • Un inconnu qui en aborde un autre pour lui demander un service ;
  • Un vieil homme, très vieil homme, et son petit-fils ;
  • Une bonne action qui tourne au cauchemar ;
  • Des enchaînements de malchance ;
  • Un voyage en famille qui tourne mal sur une route défoncée ;
  • Des envahisseurs qui sont peut-être déjà parmi nous ;
  • Un héros sans cape, mais qui vole ;
  • La preuve que le chien est définitivement le meilleur ami de l’homme ;
  • Une suite à Cujo et Duma Key, supplément crotales et fantômes ;
  • Un scientifique qui cherche à soulever le plancher des rêves ;
  • Un homme qui apprend à poser les bonnes questions.

Je n’ai pas boudé mon plaisir, même si certaines nouvelles sont de facture assez facile. Ce vieux briscard de King connaît les ficelles à tirer pour produire un texte efficace. « Vous vouliez peut-être une chose qu’on ne peut pas trouver. Peut-être que la créativité doit rester un mystère. » Ça donne des nouvelles plaisantes à lire, comme on regarde un téléfilm de série B, un sourire goguenard aux lèvres et aucune intention de changer de chaîne. Parce qu’on est bien, on est confortable dans ce que l’auteur nous propose. « Le monde est rempli de serpents à sonnette. Parfois, quand on marche dessus, ils ne mordent pas. Parfois, on les enjambe, et ils vous mordent quand même. » Et puis, il y a 5, voire 6 nouvelles sur les 12 qui sont du grand Stephen King. Comme l’auteur pourrait le dire avec sa verve décomplexée, elles sont foutrement bonnes et bien tournées. Elles vous agrippent et vous entraînent irrémédiablement vers le meilleur des frissons. « Il n’y a pas que le chagrin qui laisse des cicatrices. La terreur aussi. »

Le King parle pas mal de la vieillesse – surtout celle des hommes – et de ses dommages collatéraux : la retraite, le veuvage, la solitude, les douleurs, la maladie, l’approche inexorable de la mort. Ce n’est pas une vision du monde sinistre, plutôt profondément lucide et qui cherche l’apaisement. Puisque la vie est une condition fatale, autant la prendre le mieux possible. « Ce qu’il y a de bien avec les mauvais rêves, […] c’est qu’ils ne durent jamais longtemps. Ils sont comme la barbe à papa : ils fondent et disparaissent. » L’auteur explore à nouveau des thèmes récurrents : le sommeil, son absence et ses visiteurs ; les passages de l’autre côté ; les extraterrestres. Comme l’expérimentent les personnages, il nous faut croire à l’incroyable : c’est parfois la seule chose raisonnable à faire. « Le manque de foi est le fléau de l’intelligence. » De toute façon, tous les chemins mènent à Castle Rock ou à King City : si vous n’êtes pas prêt·es à vous enfoncer dans les ténèbres, vous devriez reposer ce livre. S’il accepte de vous lâcher…

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D’azur et d’acier

Texte de Lucien Suel.

Pendant 3 mois, entre 2009 et 2010, l’auteur était accueilli en résidence à Fives, quartier est de Lille. Il a marché dans les rues, fait ses courses chez les commerçant·es et discuté avec les habitant·es au hasard des rencontres quotidiennes. Il a observé les traces laissées par les anciennes industries et les projets de réhabilitation. «  Je suis très étonné de voir cette conversion des bâtiments, ce recyclage ininterrompu au long des époques. » (p. 11) Si les lieux changent de destination, les populations évoluent également : les bleus de travail ont disparu et Fives s’est faite cosmopolite, entre bobos branchés et communautés immigrées intégrées dans la ville. « Le pari de la rénovation du quartier à Fives est qu’un public n’écarte pas l’autre. » (p. 111)

Au gré de sa poésie industrielle, l’auteur façonne des briques de texte qui, associées comme autant de tablettes d’argile, échafaudent l’histoire d’un espace de vie populaire et portent la mémoire d’un patrimoine menacé d’effacement qui ne demande qu’à être vu. « Composer des poèmes ayant une forme de brique (22 x 6). Un travail de maçon. » (p. 45) Dans les poèmes de Lucien Suel, il y a des listes de noms, de souvenirs, de lieux : recenser et cataloguer, c’est la première façon de faire mémoire, avec l’espoir qu’inscrire sur le papier conserve aussi longtemps que la trace gravée dans la pierre.

Cette exploration poétique m’a fait déambuler mentalement dans mon cher quartier. Je connais chaque rue citée et chaque enseignée observée, mais j’ai découvert plus précisément la grande histoire de Fives. Madeleine Caulier, Pierre Degeyter et Fives-Cail, voilà des noms qui parlent de résistance, de solidarité et de syndicalisme, entre autres choses. Dans la chronologie de Fives, il y a le passage de Louis XIV, le glacis qui n’a jamais vraiment disparu, les bombardements de la Deuxième Guerre, et surtout l’industrie ferroviaire et automobile. « Les locomotives sortaient d’ici et traversaient la mer pour rejoindre le Far West ou l’Argentine. » (p. 35) Parmi tous les autres quartiers de Lille, Fives est sans aucun doute un des plus ouvriers. Hélas, les usines ont fermé au début des années 2000, envoyant les travailleur·ses sur le carreau et la production dans des pays lointains. « Tu marches au milieu des années passées. Tu traverses les souvenirs. » (p. 12) Grande friche de poutrelles et de vitres brisées, le quartier a dépéri, puis s’est relevé , tournant ses briques vers l’avenir. « De nos jours, faute d’espaces à conquérir, les personnes vivantes ont encore davantage besoin de temps à vivre. » (p. 104)

Comme Lucien Suel, je rejoins souvent à pied la gare Lille Flandres, en passant sous le pont qui débouche sur les voies ferrées et donne à voir les tours de verre et de béton d’Euralille. J’aime mon quartier et je l’aime encore plus maintenant que j’ai lu les mots de l’auteur. Et quelle joie de découvrir en fin d’ouvrage que La Contre-Allée, maison d’édition dont j’apprécie beaucoup les publications, est née à Fives.

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À la ligne – Feuillets d’usine

Texte de Joseph Ponthus.

« Je n’y vais pas pour écrire / Mais pour les sous » Les choses sont dites : l’auteur/narrateur doit gagner sa vie, alors il se fait intérimaire dans diverses usines agroalimentaires. Ce travailleur social découvre les horaires décalés, les nuits perturbées et la mélodie assommante des machines. « À travailler de nuit je perds le goût des jours » Des crevettes, des poissons frais et panés, du tofu, des crustacés, du bétail : la chaîne passe et ne se ressemble pas, la seule constante est le froid et la matière inanimée. L’homme à la tâche oublie les heures, mais pas d’écouter et d’observer les autres ouvriers : les corps sont rompus aux gestes mécaniques, répétitifs, appris malgré soi et contre soi. « Mes cauchemars sont juste à la hauteur / De ce que mon corps endure » L’ouvrier malgré lui trouve une forme de beauté dans les carcasses découpées et dans les corps fracassés. Cependant, face à la fatigue, aux douleurs et aux accidents, il n’y a pas d’échappatoire, quoi que tente la licence poétique. « Mes mots peinent autant que mon corps / Quand il est au travail »

Avec ce poème en vers libres sans ponctuation, Joseph Ponthus dépeint avec acuité la précarité de l’intérim, mais surtout l’horreur des abattoirs. Certaines descriptions sont éminemment dérangeantes, surtout pour moi qui suis végétarienne depuis bientôt 10 ans et hautement sensible aux souffrances animales. La forme choisie par l’auteur n’est pas que belle, elle est signifiante, comme Joseph Ponthus le pointe très justement : « J’écris comme je travaille / À la chaîne / À la ligne » Quant à l’absence de ponctuation, c’est la traduction de l’enchaînement des heures, des jours tous identiques, de l’abrutissement du travail. Impossible de ne pas être remuée par ce texte si viscéral, humain à n’en plus pouvoir et, à mon sens, amèrement anticapitaliste.

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Un avenir radieux

Fin de la trilogie des Années glorieuses, après Le Grand monde et Le silence et la colère.

Roman de Pierre Lemaitre.

La famille Pelletier continue son chemin dans le 20e siècle. 1959, Colette a 10 ans et elle vit toujours avec ses grands-parents, Louis et Angèle, qui vieillissent tranquillement dans leur nouvelle maison du Plessis-sur-Marne. Avec ses abeilles et le chat Joseph, loin de sa mère, la vie pourrait être douce, mais tout bascule un terrible matin. « Elle sentait que sa colère était une lutte qui avait quelque chose à voir à la survie. » (p. 46) De leur côté, Jean et Geneviève n’en finissent pas de se haïr : le premier espère que son rapprochement des grands patrons français lui donnera enfin la légitimité après laquelle il court depuis qu’il a échoué à reprendre l’affaire familiale ; la seconde ne jure que par l’astrologie et s’ingénie à souhaiter le pire à son entourage. « Geneviève raffolait des difficultés des autres qui lui permettraient, en s’apitoyant, de passer pour une femme sensible et charitable. » (p. 11) Entre eux, outre Colette, il y a Philippe, garçon chéri de sa mère qui subit brutalement un revirement d’affection qui le laisse seul et sans repères, terrifié par la cruauté maternelle. « Tout ce qu’il y avait de bien, il fallait le faire en cachette de leur mère. » (p. 381) François et Nine, toujours aussi follement amoureux·ses l’un de l’autre, sont pris dans une inextricable affaire diplomatique entre Paris et Prague. « Le renseignement est une discipline basée sur la trahison. » (p. 79) Quant à Hélène, enceinte jusqu’aux yeux, elle est déterminée à donner à sa nouvelle émission radiophonique un succès retentissant.

J’ai suivi ce nouvel épisode avec gourmandise. Une fois encore, l’auteur m’a régalée avec ses protagonistes dignes de feuilletons du 19e siècle. « Ces personnages, balzaciens sans le savoir, avaient grâce à leur bêtise du génie pour les affaires d’argent. Et la chance qui soutient parfois la destinée des médiocres. » (p. 186) Pierre Lemaitre livre aussi des pages très noires et douloureuses : l’innocence souillée, l’approche de la mort, la torture qui attend l’espion, tout cela fait froid dans le dos, mais prouve que l’auteur maîtrise son récit, parvenant toujours à le garder sur les rails. L’épilogue semble clore les trajectoires des membres de la famille Pelletier, en laissant une petite porte ouverte. J’espère férocement que l’auteur l’enfoncera et continuera de nous raconter l’Histoire de France et du monde au travers des destins de ses personnages.

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Le murmure

Texte de Christian Bobin.

« Mon projet est de faire le portrait le plus complet qui soit d’un être humain, ne sachant de lui que ce qu’il donne : des notes, et plus précisément des intervalles de silence. C’est dans ces failles que brûle le minerai de l’humanité, de formation spirituelle inconnue. » (p. 13) Cet homme, c’est Grigory Sokolov, pianiste russe sans égal. Quand il joue du Haydn, du Bach ou encore du Chopin, il fait entrer dans la vie de l’auteur la beauté qui est l’obsession de toute sa vie. Chaque mesure est un trésor, et chaque silence, plus encore. « Jouer du piano, c’est fondamentalement et foncièrement aimer, et aimer ne saurait être un spectacle. » (p. 35)

Ce texte de musique et d’amour, Christian Bobin l’a écrit à l’hôpital. Il se savait malade et vieillissant, car tout le monde l’est. « Puisque je n’ai plus le temps, eh bien je vais le prendre. » (p. 63) Entre une opération, une visite du chirurgien et un passage de l’infirmière, l’auteur reste entièrement celui qu’il était, un poète. Et il reprend son œuvre, inlassablement recommencée, indéfiniment relancée. « Si ce livre devait être le dernier, alors il faudrait qu’il soit le plus jeune de tous ceux que j’ai écrits. » (p. 15) Dans cette publication que l’auteur n’a jamais su qu’elle serait posthume, Bobin présente des excuses tardives et sincères à l’oiseau dont il a détruit le refuge et il réaffirme encore et toujours ses sentiments à « sa grande amour ». Elle n’est pas nommée, car l’amour supporte mal les étiquettes, mais elle habite chaque ligne posée sur la page. Au seuil du néant définitif, le poète n’a pas peur : il est serein et plein d’espoir. « Je suis au bout du langage. La poésie n’est rien, l’écriture n’est rien, la musique n’est rien. Mais ce qui n’est rien ignore la mort. Les larmes et les sourires sans cause survivent à la fin du monde. On va vers des jours extraordinaires. » (p. 118)

Comme Christian Bobin, je ne compte plus les fois où mon âme s’est émue devant La petite Châtelaine de Camille Claudel. Le murmure m’a parlé au creux du cœur, là où les chagrins ne désespèrent pas de guérir un jour et où les rêves sont des oisillons qui lissent leurs ailes avant le grand saut. Je vous laisse avec quelques phrases qui mériteraient des tableaux.

« Je n’ai que mon cœur pour traverser la vie, rien d’autre que cette valise de réfugié en cuir rouge, cadenassée à la naissance. » (p. 10)

« L’écriture est un linge frais tendu sur un fil d’encre. » (p. 29)

« La musique est une boucle de cheveux dans une enveloppe avec un prénom dessus. » (p. 45)

« Si tu connais l’adresse d’un rosier sans épines, ne me la donne pas. Je sais déjà qu’il est faux. » (p. 65)

« Je veux te parler de l’énigme du sommeil de la personne qu’on aime, dans une pièce à côté. » (p. 85)

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Madeleine, Résistante

Bandes dessinées de Dominique Bertail (dessin), Jean-David Morvan et Madeleine Riffaud (scénario) et Eloïse de la Maison (archives).

1 – La Rose dégoupillée

Madeleine grandit dans la Somme, entre ses parents instituteurs et son grand-père, amoureux des fleurs et des poètes. L’enfant est curieuse et vive, très intelligente. Quand la Deuxième Guerre mondiale commence, elle n’est qu’une très jeune adolescente, mais déjà elle sait qu’elle sera du côté de celles et ceux qui résistent. Contrainte de se retirer au sanatorium de Saint-Hilaire-du-Touvet pour soigner sa tuberculose, elle rencontre Marcel Gagliardi, son premier amour et celui qui la fera entrer dans la bataille. « Je me voyais déjà comme une héroïne, mais j’ai vite compris que la Résistance de l’époque, c’était avant tout une question d’information. […] À l’époque, la Résistance, c’était aussi une affaire de femmes. N’oublions pas qu’un million et demi de nos soldats étaient prisonniers en Allemagne. » (p. 86) À 17 ans, Madeleine devient Rainer et fait ses premières armes dans le Paris occupé.

Le camaïeu de bleus dans lequel est racontée l’histoire de Madeleine Riffaud n’est jamais froid. Même la neige de l’Isère brille, surtout dans la superbe double page consacrée au massif de la Chartreuse. Mieux que le sépia qui donne une teinte doucement nostalgique aux souvenirs, ces bleus vibrent de l’énergie de la jeune fille et de l’espoir coriace des résistant·es. Et le rouge est loin d’être absent, convoqué par association d’idées dans chacun des titres de cette trilogie.

Ce récit, c’est Madeleine qui le porte à la première personne. Elle s’adresse à un « tu » qui est probablement Jean-David Morvan, le coscénariste, mais c’est peut-être aussi Raymond Aubrac qui l’a sommée de raconter pour que la mémoire subsiste, ou c’est enfin, aussi, le·a lecteur·ice qui tourne les pages. « Je ne suis pas un symbole. Je ne suis pas une femme extraordinaire. Ce que j’ai fait, des centaines d’autres, des milliers dans le monde, l’ont fait. Et vous pouvez aussi. La seule chose extraordinaire dans cette histoire, c’est que je sois encore en vie pour vous la raconter. » (p. 7) L’humilité dont Madeleine Riffaud fait preuve n’est pas feinte : elle se sait follement chanceuse d’avoir survécu, mais surtout tenue de raconter. La fin du premier volume de cette bande dessinée donne la parole aux co-auteurs pour détailler la rencontre avec Madeleine et le travail d’écriture et de compilation d’archives. Ce qui est précieux, surtout, c’est de lire les poèmes de la résistante, entre les chapitres.

2 – L’édredon rouge

« Au final, je n’ai jamais vraiment su rédiger un tract. En revanche, je n’avais jamais cessé de composer des poésies. Même avec une craie qui est la première arme des résistants. » (p. 12) Paris, 1942. Pour la sécurité du réseau, Madeleine et Marcel doivent cesser de se fréquenter. C’est douloureux, mais nécessaire, et la jeune fille a fort à faire. Devenue cheffe de groupe, elle recrute et elle organise des récupérations d’armes plus ou moins violentes et audacieuses. « J’avais pas mal de travail, comme toutes les femmes qui ont raccommodé le filet brisé de la résistance. À chaque fois que quelqu’un était arrêté, ça cassait une maille. Et nous, nous faisions du rapiéçage en établissant les connexions. Nous étions les petites mains des réseaux. » (p. 23) Désormais, Madeleine veut entrer dans la lutte armée : elle doit quitter l’école des sages-femmes qui était sa couverture et entrer dans la clandestinité. Sous le nom de Rainer, elle acquiert rapidement une réputation solide et veut multiplier les actions d’éclat. L’horreur d’Oradour-sur-Glane et la perte de plusieurs camarades la poussent, un dimanche de juillet 1944, à tirer sur un Allemand. « J’ai abattu un officier et de sang-froid. Mais tu sais, on regrette toujours d’avoir ôté la vie à quelqu’un. Pas tout de suite, mais après… très longtemps après. » (p. 95)

Avec ce deuxième volume, on entre plus avant dans l’organisation de la Résistance et on avance la peur au ventre à l’annonce des arrestations, des déportations et des fusillades. Madeleine Riffaud prouve à nouveau qu’elle ne se rêvait pas en héroïne et qu’elle agissait par nécessité. Au gré des discussions avec Jean-David Morvan, elle laisse entendre les traumatismes de l’après-guerre, entre la joie de retrouver des camarades ou des allié·es et le chagrin d’apprendre les noms des disparu·es. Le souvenir des actes terribles commis au nom de la liberté ne s’efface pas. « Je n’ai jamais cherché à connaître son nom. C’est l’uniforme que je visais. Ce qui est malheureux, c’est qu’il y a toujours un homme dedans. » (p. 125)

Soudain, au milieu du désormais reconnaissable camaïeu de bleus qui caractérise cette œuvre, l’affiche rouge des fusillés du Mont-Valérien éclabousse la page d’une vibrante colère, celle suscitée par l’injustice et la volonté de continuer à résister. Cette vision m’a saisie au cœur et coupé le souffle.

3 – Les nouilles à la tomate

Évidemment, pour avoir abattu en pleine rue un officiel allemand, Madeleine Riffaud est arrêtée. C’est entre les mains des Brigades spéciales de Vichy qu’elle subit ses premiers interrogatoires. Au début, elle se tient au même discours : elle ne sait rien, elle n’est pas une résistante, elle a agi seule, elle nie tout. « J’y suis tellement bien arrivée qu’après la libération de Paris, j’ai sombré dans une amnésie post-traumatique. » (p. 13) Cependant, elle est rapidement identifiée comme étant Rainer, élément central de la Résistance parisienne. Battue et torturée pendant des jours à la prison de Fresnes, obligée de regarder le supplice de ses camarades, elle tient bon et ne dit rien. Convaincue qu’elle sera fusillée, elle attend la délivrance avec sérénité, en se récitant les poèmes appris pendant l’enfance avec son grand-père. Finalement sauvée, comme on s’en doute, elle est désormais mobilisée pour accélérer l’avancée des forces alliées. « Je suis arrêtée dans un Paris sous la botte allemande et un mois plus tard, je me promène avec un brassard FFI. » (p. 100)

Dans ce volume, les différentes nuances de bleu masquent l’horreur des tortures et des corps questionnés, mais tout est évident : la souffrance sourd à chaque case. Madeleine ne se veut pas héroïque, mais en tant que lectrice je peux estimer qu’elle l’a été : tenir face à la douleur physique et psychologique, résister à chaque instant, continuer à défendre des camarades et des inconnu·es, cela demande une force peu commune.

Je ne sais pas si le récent décès de Madeleine Riffaud met un terme à cette magnifique série de bandes dessinées ou si d’autres tomes étaient/sont en préparation (ce que j’espère). Cette trilogie doit circuler, être lue, tout comme les autres récits de survivant·es, de résistant·es et de Justes. Dans notre époque où le brouillard brun se lève à nouveau dans de nombreux pays, il faut plus que jamais, encore et toujours, rappeler que résister est indispensable, qu’on n’est pas condamné·e à subir la haine.

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Céleste harmonie

Mangas de Chika Shimana (dessins) et Nomame Mitsushino (scénario).

Tome 1

Sophie Germain est la fille d’un marchand de tissus. L’adolescente ne devrait songer qu’à attirer les retards des jeunes hommes afin de se marier rapidement. Mais elle est toute entière tournée vers une seule et unique passion, les mathématiques. Énigmes, théories et équations, rien de cela ne l’effraie. « Si l’arithmétique est un outil utile, les mathématiques sont une philosophie qui est à l’origine de cet outil. » (p. 21) Un soir, elle expose un tricheur pendant une partie de cartes, en analysant les règles et la distribution des cartes. Pour Sophie, c’est évident, les nombres sont partout et leurs applications pratiques sont omniprésentes. « Nous pouvons affirmer sans hésiter que l’histoire humaine est un combat contre les mathématiques ! Faire flotter des bateaux, puiser de l’eau dans un puits, faire rouler des calèches, construire un pont de pierre, toutes ces inventions ont défié les mathématiques ! » (pp. 62 & 63) La jeune fille rêve d’entrer à l’Académie royale, mais au 18e siècle, ce n’est pas la place d’une femme… Et il faudrait déjà qu’elle arrive à convaincre son père que sa place n’est pas derrière le comptoir de la boutique familiale ni dans le foyer d’un époux.

Je suis ravie que l’auteur japonais se soit intéressé à Sophie Germain, figure méconnue des mathématiques françaises. Il n’y aura jamais trop d’œuvres qui exhument les femmes des oubliettes de l’Histoire. Le format manga ne me convainc pas plus que ça… mais il a l’avantage d’attirer un lectorat jeune vers une figure historique et les mathématiques. La démonstration scientifique finale est intéressante et assez facile à suivre, même pour mon cerveau résolument littéraire.

Tome 2

Aidée par Théo Le Blanc, adversaire devenu son ami et complice, Sophie se fait passer pour Antoine afin de composer aux épreuves d’admission de l’école nationale des sciences et de la technologie, nouvel établissement de renommée mondiale. Pendant une journée, des dizaines de jeunes garçons doivent répondre à des questions scientifiques de très haut niveau. Et même la chasse au trésor organisée au sein du Louvre, lieu où se déroule l’examen, répond à des principes mathématiques. « C’est une science qui avance pas à pas, où les défis se répètent inlassablement. » (p. 22) Sophie est déterminée : elle veut entrer dans cette école, d’autant plus qu’elle a la bénédiction de son père.

Si j’ai bien compris, la série a été interrompue par l’éditeur japonais. L’auteur a conclu de son mieux cette histoire, en laissant Sophie aux portes de l’école qu’elle rêve d’intégrer. Les curieux·ses peuvent évidemment chercher d’autres ressources pour approfondir leur connaissance de la vie de Sophie Germain. Même si le format manga ne m’a pas complètement convaincue, je suis un peu triste que la série ait été si vite suspendue.

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Armures

Roman de Stéphanie Hochet. Parution ce jour.

Choisie par Saint Michel, encouragée par Sainte Marguerite et Sainte Catherine, Jeanne est pleinement investie dans sa mission : libérer le royaume de France de la main-mise anglaise. Son histoire, tous les manuels la racontent : la vierge exaltée mène des troupes au combat et finit sur un bûcher. « Elle va être tuée pour s’être vêtue comme un garçon. » (p. 117) Une figure l’accompagne dans ses exploits, celle de Gilles de Rais, massacreur d’innocents entièrement dévoué à cette cheffe de guerre hors du commun. « Il est bon d’être guidé par celle qui ressemble à un enfant […]. On se sent aimé d’un ange. » (p. 92) Ce que l’imaginaire retient, c’est que la sainte était escortée d’un ogre, chacun étant plus éclatant dans ses caractéristiques au contact de l’autre.

Dans William déjà, l’autrice explorait ses souvenirs traumatiques au sein d’une famille violente. Entre une mère caparaçonnée dans sa vertu stricte et son aveugle dévotion à l’époux et un père vorace et aigri à la tyrannie facile, l’enfant a grandi en marchant sur des œufs. Face à une sainte et un ogre, quelle place prendre ? Comment se sauver afin de ne pas entrer dans le schéma de la violence ? « Je sais que refuser l’imitation des parents est un acte de rébellion qu’on paye souvent cher. » (p. 75) En mettant en regard les figures historiques, quasi légendaires, de Jeanne d’Arc et Gilles de Rais et celles de ses parents, Stéphanie Hochet interroge les notions de sainteté et de monstruosité, dévoilant ainsi leur terrible proximité. Il est moins question d’opposés que des deux revers d’une médaille. « Les saintes ne sont pas fréquentables. Leur pureté est rêche et leur dégoût de l’existence aspire votre joie de vivre . […] Elles n’ont qu’à apparaître pour manifester leur sèche supériorité et vous inspirer la honte de ne pas leur ressembler. » (p. 132)

Cités en exergue, Gilles et Jeanne de Michel Tournier et Là-Bas de Joris-Karl Huysmans constituent un patronage prestigieux et pertinent à la nouvelle œuvre de Stéphanie Hochet. Une phrase surtout me reste en mémoire et me serre le cœur. « Dans cette famille, j’échappe au viol sans doute parce que je suis une fille. » (p. 146) Armures n’est pas une énième biographie de Jeanne d’Arc et ce n’est pas une autofiction nombriliste : c’est un texte puissant et beau qui libère des injonctions à la pureté tout en rappelant la terrible fragilité de l’innocence.

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Emily the Strange

Albums de Rob Reger.

Emily the Strange

Frange droite, tenue sombre, regard direct planté dans les yeux des autres, aucun sourire et une bande de chats noirs, voici venir Emily. Entre Wednesday Addams et Alice au pays des horreurs, l’adolescente se sait étrange et elle cultive sa différence. « Emily ne cherche pas à plaire, elle veut être. » Indépendante, parfois cruelle et résolument marginale, elle avance dans le monde avec ses chats qui lui sont aussi fidèles que ses ombres. Elle vous fait un peu peur, cette gamine gothique ? Votre instinct de survie est donc en parfait état de fonctionnement ! « Le songe d’Emily est votre pire cauchemar. »

Ce petit album en noir, rouge et blanc se lit avec plaisir. J’apprécie surtout le procédé d’impression qui oblige à bouger la page sous la lumière pour voir apparaître certains textes ou formes. Il s’agit de voir ce qui se cache sous l’évidence, de prendre le temps de découvrir et de révéler ce qui se tapit dans les recoins…

Cahier de l’Étrange

Entre son inquiétante et considérable collection d’arachnides et ses chats noirs, Emily assume son étrangeté et se régale de la répandre autour d’elle. Elle crée donc des zonsters, monstres très particuliers issus de son univers mental. « Emily voit le monde à travers une toile d’araignée. » La gamine nous entraîne avec elle dans ses labyrinthes intimes et réels. Et si vous trébuchez, tant pis pour vous ! « Peu importe là où tu vas pourvu que tu te perdes. »

To be strange or not to be, ça pourrait être la devise de l’adolescente gothique. La normalité, c’est ennuyeux après tout !

Doux cauchemars

Au gré des 13 cauchemars où nous plongeons avec – à cause ? – Emily, il y a toujours des éléments cachés à trouver dans la page, en jouant avec la lumière. Chats cornus, potions, inversions de la réalité, lapins roses aux dents aiguisées, toiles d’araignées : la machine à rêves noirs fonctionne à plein ! « Rien ne vaut d’être seul, à moins d’avoir une méchante jumelle. » Pendant que vous courez pour échapper aux monstres qui vous poursuivent, remarquez-vous les références qui ponctuent l’ouvrage ? Un peu de Stephen King par-là, une touche qu’Hokusai ici ou encore une note des Beatles… Non, vous courez encore ?

J’ai préféré ce petit ouvrage au précédent, notamment pour la très belle page découpée qui m’a surprise au milieu du livre. J’aime la manière dont le cauchemar est présenté et développé : c’est un moment, un mauvais moment à passer. « Si ton ombre commence un combat, éteins la lumière. » Parce qu’on se réveille toujours, n’est-ce pas ? N’est-ce pas ?

Voir c’est décevoir

Emily, la jeune fille gothique à la franche droite et au regard sombre, n’a pas peur du noir. « Quand la lumière s’allume, Emily lui fait de l’ombre. » Ici, il s’agit de voir au-delà, derrière, partout… d’autant plus avec les pages découpées qui obligent à changer de point de vue. Oui, ça fait peur, évidemment ! Et ne vous frottez pas à la gamine si vous n’êtes pas prêt à en subir les conséquences. « Quand Emily voit rouge, tu vois des étoiles. »

Le procédé d’impression qui nécessite que nous fassions jouer la lumière sur la page pour révéler des éléments cachés colle parfaitement avec le titre de l’album. Après 4 albums mettant en scène cette héroïne, je ne suis pas lassée, mais je doute d’explorer davantage le monde de l’étrange Emily.

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Les gens qui tombent

Ouvrage de Thomas Vinau (texte) et Lulu Skopi (illustrations).

Est-ce la faute à Voltaire s’iels sont tombé·es par terre ou la faute à Rousseau s’iels ont le nez dans le ruisseau ? Ce qui est certain, c’est que ces gens chutent avec humilité ou par d’heureux hasards. Iels développent d’autres façons de voir le monde : tomber, c’est se décaler, c’est faire un pas de côté pour mieux se recentrer sur l’essentiel. Les illustrations, comme toujours dans la collection « Les gens qui » des Venterniers, sont poétiques et pleines de sens : elles dessinent les brins de folie qui nous animent et sèment de la joliesse dans un quotidien souvent trop dur.

Je vous laisse avec 4 phrases de ce petit ouvrage si précieux, et je vous encourage à découvrir cette collection.

« Les gens qui tombent veulent apprendre à voler. »

« Les gens qui tombent regardent les fleurs en face. »

« Les gens qui tombent repoussent parfois où ils tombent. »

« Les gens qui tombent caressent la planète. »

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Eau de cuisson

Bande dessinée de Hyuna.

Les courts chapitres présentent un homard, Monsieur Kip, Tina et son patron. Ces quatre-là discutent, s’engueulent, philosophent, se font des déclarations et des promesses, avec parfois des paroles prophétiques. « Tu manges ce que tu aimes le plus ! Comment pourrais-tu mieux compléter, absorber plus absolument l’amour et l’aimé ? Si tu me manges : je le considère comme une déclaration d’amour ! » De discussions psychanalytiques sur le rebord de la marmite en disputes de couple sur des draps froissés, on ne peut pas dire que l’ambiance soit des plus réjouissantes. Vous le savez, vous, pourquoi on mange, parfois trop ? Pourquoi on baise, souvent mal ? Pourquoi on vit, toujours en vain ?

Les traits d’encre dessinent des plats appétissants. Même en noir et blanc exclusif, on entend les bulles chanter et les sucs grésiller, on sent le beurre fondre et le chocolat couler, on voit les légumes colorer et la mayonnaise monter. À table, on veut goûter ! Ou pas… faudrait voir ce qu’il y a au menu, quand même ! Cette courte bande dessinée, frappante comme un éclair et un coup de fouet (on reste dans le registre de la cuisine, dans les deux cas…), se dévore. Aucun risque d’indigestion, mais tout est question d’assaisonnement. Hyuna dessine à merveille différentes formes de désespoir, de solitude et de quête de sens.

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La trilogie de Tora

Trilogie d’Herbjørg Wassmo.

La véranda aveugle

Enfant rousse souvent effarouchée et peu loquace, Tora est la fille bâtarde d’un soldat allemand. « La guerre, c’était déjà bien loin. Mais Tora savait qu’elle en était une partie. »  (p. 47) Elle vit avec sa mère, Ingrid, dans la branlante maison des Mille, baraque où résident certaines des familles les plus pauvres d’une petite île norvégienne. Le ménage compte aussi Henrick, le beau-père, invalide de guerre et alcoolique, brutal envers son épouse et l’enfant, méprisé par le village pour sa paresse et son faible caractère. « Les hommes étaient assurément d’une espèce moins résistante que les femmes. » (p. 173) Tora se cache sans cesse de cet homme, du péril qu’il représente et de la honte qu’il lui fait ressentir après ses attouchements immondes. Pour se préserver, elle se réfugie dans les livres et dans ses rêves, espérant rencontrer sa famille allemande et échapper à cette île trop petite et trop froide.

Avec la saga de Dina, Herbjørg Wassmo a mis en scène des femmes confrontées aux rudesses du monde. Ici, c’est une toute jeune adolescente qui souffre dans sa chair des vices des hommes. « Elle n’était qu’un tas de chair à moitié nu dans un lit détesté. » (p. 235) La solidarité féminine est puissante, notamment entre Ingrid et sa sœur, la belle Rakel. « Que le bon Dieu, les hommes et le diable fassent la guerre et autres choses du même genre, ce n’est pas à nous les femmes d’en avoir honte. Ce n’est pas à nous de courber la tête. C’est à nous de voir au-delà des mensonges et des silences, de veiller à nous soutenir mutuellement. » (p. 94) Mais est-ce suffisant pour sauver la petite Tora ? J’ai lu ce premier tome avec fascination, entraînée par la plume de l’autrice qui donne aux pensées de l’enfant une tonalité terrible : entre horreur et innocence, le destin qui se dessine fait frémir le cœur.

La chambre aveugle

La vie est plus légère depuis qu’Henrick est en prison, mais Tora sait que le péril reviendra, qu’elle n’en est pas libérée. En attendant, elle participe de son mieux aux tâches de la maison pour soulager sa mère qui s’épuise dans l’usine. « Le travail domestique laisse des traces sous les ongles […]. Les mains des travailleurs manuels portent ainsi le deuil. » (p. 18) L’adolescente a tout de même des petits bonheurs, comme son amitié avec Soleil, cette grande fille si besogneuse qui rêve d’ailleurs, ou Frits, ce petit muet si attachant. Ses plus grandes joies, c’est auprès de sa tante Rakel de son oncle Simon qu’elle les vit : ce couple heureux et chaleureux incarne l’idéal familial dont Tora manque tant. « Peu de gens découvrent la beauté dans la réalité. C’est dommage. Elle rayonne dans les petites chambres, dans l’illégalité. » (p. 142) Malgré les moments tendres, la jeune fille n’est jamais apaisée et ressent tout viscéralement : depuis que le péril l’a atteinte et meurtrie, elle ne se sait en sécurité nulle part et elle rêve d’un espace où elle serait en pleine possession d’elle-même. « Elle connaissait mieux les conséquences de la honte qui éloignait les gens les uns des autres. L’affection disparaissait. C’était ainsi : ceux qui en avaient le plus besoin devaient supporter seuls le poids de la honte. »  (p. 119) Un espoir réside dans le cours complémentaire de Breiland : Tora a des notes suffisantes pour y entrer. Là-bas, loin de la maison des Mille, elle pourra être elle-même, protégée du péril. Hélas, Henrick revient sur l’île et impose une nouvelle fois sa marque sur la petite, avec des conséquences terribles. « Il y a des moments dans la vie où notre seule consolation est de serrer des oisillons morts sur notre cœur. » (p. 324)

Ce second tome offre des lueurs d’espérance pour mieux les souffler avec la brutalité d’une tempête. Solitaire et enfermée en elle-même, Tora ne peut se confier à personne et elle porte en secret le fardeau de ce qu’elle considère sa honte. Pourtant, autour d’elle, quelques âmes généreuses et courageuses tentent de former famille. « Que deviendront le monde et nous, les hommes, si vous, les femmes, vous acceptez tout c’qu’on fait et si, en plus, vous vous fâchez avec vos frères et sœurs à cause de nous ? Tu crois qu’il y aurait encore de l’espoir pour notre monde, hein ? » (p. 38) À l’approche du dernier tome, je sens que Tora n’a pas fini d’endurer les pires malheurs.

Ciel cruel

À Breiland, là où elle se pensait en sécurité, Tora a traversé seule une épreuve indicible qui met à mal son esprit. Bien que délivrée du terrible fruit du péril, elle continue de vivre ses tourments en silence, loin de ses camarades de classe. « Pour la première fois de sa vie Tora se rendit compte à quel point elle aimait peu les gens. » (p. 21) C’est Rakel, sa tante si aimante, mais si fragilisée par la maladie, qui la sauve une nouvelle fois et tente de lui donner confiance en l’avenir. L’adolescente vivait dans une telle terreur que l’on découvre ce qu’elle voyait comme une tâche qu’elle avait oublié qu’elle était victime. « C’est sa honte à lui ! Jamais la tienne ! Tu entends. JAMAIS LA TIENNE ! » (p. 84 et 85) Le printemps, puis l’été s’installent. Tora se prend à rêver d’une vie plus douce, délivrée d’Henrick. Mais un nouveau trouble monte en elle : entre Jon, camarade d’école très épris, et Simon, cet oncle si bon et rassurant, Tora perd pied et, une fois encore, ne trouve pas sa place, au point de tenter d’occuper celle d’une autre.

Avec le dernier tome de cette superbe trilogie, Herbjørg Wassmo clôt la terrible histoire de l’innocence que l’on piétine et qui ne peut pas se relever. La malheureuse Tora n’échappe pas au péril et rien ne la sauve, même pas l’amour le plus sincère. Comme dans la saga de Dina, j’ai retrouvé dans cette histoire la beauté sauvage et dangereuse de la Norvège septentrionale, où la froideur de l’hiver est souvent moins mordante que l’âpreté des cœurs.

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Almudena – Le temps d’un été

Roman graphique de Samuel Teer et Mar Julia.

L’été de ses 15 ans, Almudena doit le passer avec son père, Xavier, qu’elle n’a jamais rencontré. Sa mère s’absente pendant deux mois pour une tournée internationale de danse. « Ce sentiment étrange quand tu réalises que ta mère a aussi des rêves… et qu’à l’instant présent, ces rêves ne t’incluent pas. » (p. 10) Entre ce père guatémaltèque qui parle à peine anglais et cette adolescente américaine qui ne comprend pas l’espagnol, dans une grande baraque pleine de charme, mais en totale rénovation, juillet et août risquent d’être longs et pénibles. « Ça va être le pire été de toute ma vie. » (p. 34) Le quartier est dangereux, mais la gentrification fait son œuvre : les boutiques historiques sont rachetées par des Blancs riches et les loyers deviennent inabordables aux locataires de cette communauté étrangère. Almudena comprend alors le projet de son père. « Tout le but de rénover le bâtiment est de donner aux gens dans le besoin un lieu de vie durable. » (p. 164) La gamine participe de bon cœur aux travaux et l’été devient intéressant : l’adolescente en apprend davantage sur ses origines et son métissage et elle voit la solidarité à l’œuvre dans un quartier en pleine mutation.

« Je déteste ce regard plein de pitié que les gens me donnent quand ils comprennent que je ne parle pas leur langue. » (p. 99) Ce roman graphique young adult est simple et efficace, tendre et très émouvant. J’ai aimé suivre Almudena, la voir prendre confiance, se créer une nouvelle famille au-delà des préjugés et obtenir enfin des réponses. Xavier est un super papa, mais où était-il pendant toutes ces années ? Comment peut-on être accepté·e avec ses différences et ses choix dans un monde qui craint tant le changement ? Finalement, en deux mois, Almudena grandit beaucoup : elle abandonne ses rêves d’enfants, mais s’engage sur le chemin exaltant de l’âge adulte où les renoncements ne sont pas des défaites, mais ouvrent de nouvelles opportunités à saisir.

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Le vent reprend ses tours

Roman de Sylvie Germain.

Alors qu’il le croyait mort depuis 27 ans, Nathan retrouve la trace de Gavril avant de la perdre à nouveau, définitivement. L’homme se souvient : il avait 9 ans en 1980. Enfant maladroit et peu loquace, son seul ami était ce saltimbanque vagabond venu de Roumanie, érudit et poète. « Il avait le sens de la joie […]. Il disait que la joie, on peut en donner sans compter, même quand on n’en éprouve pas soi-même, parce que du seul fait d’en donner, on la crée. De la joie ex nihilo ! » (p. 66) Nathan part à la recherche des souvenirs et de l’histoire de Gavril, marginal extravagant et secret : en retraçant la vie de ce compagnon jamais oublié, il découvre la sordide extermination des Roms pendant la Deuxième Guerre mondiale. Il reconstitue un passé de douleurs et de renoncements, mais aussi l’indéfectible résistance dont Gavril a fait preuve grâce aux mots, les alignant comme autant de protections et de passerelles vers la liberté. « Exhumer Gavril de la méconnaissance où il était relégué, lui élever un tombeau pour mieux l’en libérer, plus vif. » (p. 85) Nathan cherche également à se pardonner, à se départir une longue culpabilité. Arrivé à la presque moitié de sa vie, il découvre comment renaître, accoucher de lui-même et reprendre les rênes de son destin. « Il s’était si longtemps cru fautif de cet homme, par imprudence, par inconscience. Et ce méfait n’était que la confirmation d’une faute primitive – d’être né sans s’annoncer, hors désir. D’être né, tout simplement. » (p. 103 & 104)

Sylvie Germain dissimule dans les ellipses et les silences les plus beaux sentiments et les plus grands chagrins. Ce qui n’est pas dit retentit pourtant si puissamment qu’il est impossible d’y échapper. Dans ce roman de quête, voire de reconquête, l’autrice nous offre le grand miracle du pardon, comme autant de bouquets de fleurs anonymes. Je pensais bien connaître l’œuvre de Sylvie Germain, mais j’ai découvert par hasard ce court roman qui m’a fait retomber amoureuse de cette autrice au talent si sensible.

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Rivière

Roman de Lucien Suel.

Jean-Baptiste vit seul avec Alpha, son chien, entre son jardin, ses livres et sa musique. Depuis la mort de Claire, de nombreuses années plus tôt, il s’est retiré du monde. Il entretient quelques échanges acrobatiques avec un internaute sur Twitter, mais son quotidien est très silencieux. Un dialogue reste cependant ouvert avec Claire. La défunte parle d’outre-tombe et les échanges réaffirment l’amour entre les époux. « Jean-Baptiste sait que Claire est là, debout au seuil de sa conscience, même dans son sommeil, même lorsqu’il sourit devant les attitudes d’Alpha, animal de compagnie, grosse peluche vivante et douce, dont le regard reflète la mélancolie de son maître. » (p. 45) Le veuf cultive son chagrin comme il cultive son jardin : égoïstement et solitairement. Or, de tout cet amour qui reste vivant, il y a de quoi ensemencer bien des existences : pour cela, il faudrait que Jean-Baptiste accepte enfin de déborder de son quotidien.

Au gré des chapitres, le récit voyage dans la chronologie amoureuse de Claire et Jean-Baptiste, réveillant des souvenirs tendres d’étés en Ardèche et de soirées musicales. Ces deux-là se sont vraiment juré de s’aimer dans le bonheur et la tristesse, la santé et la maladie, même après que la mort les sépare. « Je pense me poser sur ton épaule mais je risque de glisser sur le cuir, la peau de ta veste noire. Mon nom est gravé et je suis effacée. […] Ne pleure pas. Ne me pleure pas. Ne te pleure pas. Je suis en voyage. J’irai jusqu’au bout ensemble. » (p. 50 & 51) L’auteur se fait voltigeur et jongleur de mots, créant des correspondances et des coïncidences entre les événements et les patronymes. Les publications Twitter de son personnage rappellent les siennes sur son propre compte : originales, parfois cryptiques, toujours érudites et souvent impertinentes. Autre point fort de ce roman, la bande son ! Amoureux·ses du rock, installez-vous, vous allez passer un très bon moment !

Quant à moi, je poursuis ma découverte des textes de Lucien Suel. Avec ce roman, il a une façon délicate de parler du deuil qui m’a rappelé celle qui m’émeut tant chez Philippe Claudel, mais avec plus de lumière et d’espoir.

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Demoiselle Lapine et le grand méchant Léopard – 2

Tome 1

Webtoon de Sadam, Mogin et Yasik.

Vivi Ravien ne s’est toujours pas transformée en humaine et elle garde sa forme de petit lapin blanc. Elle l’ignore, mais sa famille veut s’assurer qu’elle est bien morte et elle est donc bien plus en sécurité qu’elle ne le pense dans le palais du clan des léopards noirs. Protégée par Maymi, une servante dévouée, et par Ash, son léopard garde du corps, Vivi cherche encore à comprendre pourquoi les phéromones l’affectent autant et si elles ont un rôle à jouer dans son éventuelle transformation. Alors qu’un grand bal se prépare dans la maison des Grace, la lapine fait la connaissance de Maniuntz, du clan des lions, un autre fauve très intrigant. « Ça ne m’étonne pas que ce lion se soit intéressé à toi puisque je t’ai marquée de  mes phéromones. » (p. 175) Le bal pourrait aider le clan des léopards à nouer des alliances stratégiques face au clan des loups qui répand une étrange drogue dans le monde. La soirée est en tout cas pleine de surprises pour Vivi qui fait sensation en petite compagne d’Ahyn. « Comment peut-elle être si mignonne, même en colère ? » (p. 69)

Le tome 2 de ce webtoon est dans l’ensemble plaisant à lire : l’intrigue progresse rapidement et les arcs narratifs s’étoffent. J’ai clairement envie d’avoir le fin mot de l’histoire avec le dernier tome. Mais il y a des scènes à forte connotation sexuelle, avec un sous-texte très dérangeant. « J’aime que tu sois une lapine. Ce serait plus compliqué si tu te transformais en humaine. » (p. 181) Clairement, Ahyn souhaite que Vivi reste sous sa forme infantile… Gênant, hein ? Si j’en crois les explications de ma sœur, qui lit beaucoup de webtoons asiatiques, ce genre de relation est très prisée du lectorat cible. L’héritier du clan des léopards noirs reste un arrogant insupportable et pervers. «  Pleure quand je te le demande et uniquement devant moi. » (p. 29) J’ai beaucoup de sympathie pour la petite Vivi et même si je soupçonne que la conclusion la fera épouser Ahyn, j’espère qu’elle saura rabattre un peu la superbe de ce détestable deutéragoniste !

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Un bon féministe

Roman d’Ivan Repila.

« Je suis le type le plus féministe. Cela dit j’ai mes contradictions. » (p. 9) Ainsi commence le récit du narrateur : il veut être un allié, un soutien de la cause féministe, et pas uniquement pour séduire Najwa, militante convaincue qu’il assaille de questions pour progresser dans sa déconstruction. « Je suis énervé, je déteste me sentir déstabilisé ; je n’ai pas l’habitude. » (p. 9) Bousculé dans son confort quotidien d’homme blanc cis hétéro, le narrateur s’étonne cependant du relatif pacifisme des mouvements féministes. Persuadé que le changement ne peut advenir que dans la violence, il fonde l’État phallique, groupuscule ultra-machiste. Cet allié en est certain, ce n’est qu’en mettant les femmes suffisamment en colère qu’elles se décideront enfin à agir pour faire advenir une société égalitaire. Face aux exactions de l’État phallique, les femmes ne restent évidemment pas sans réagir… et l’escalade est inévitable !

Oui, les femmes ont besoin que les hommes soient des alliés, mais pas qu’ils prétendent faire mieux qu’elles dans la lutte pour leurs droits. « Un bon féministe n’a pas besoin de se dire féministe. » (p. 59) C’est ce que je craignais à la lecture de ce roman qui oscille entre dystopie et utopie. Ivan Repila a toutefois écrit un texte brillant aux allures de manifeste, entre pamphlet et essai. Oui, il y a encore beaucoup à déconstruire dans les mentalités, même chez les femmes, pour abattre l’ordre patriarcal et les réflexes de domination masculine. « Je sais que je suis le résultat d’une époque et de schémas qui délimitent et configurent mon désir. Je sais que je ne suis pas libre. » (p. 65) La nouvelle société que propose l’auteur m’a rappelé La république des femmes de Gioconda Belli et l’épilogue est aussi brillant que celui de La servante écarlate de Margaret Atwood. Il y a beaucoup à méditer dans ce roman et beaucoup à imaginer pour que la citation suivante ne soit plus tristement banale. « Les hommes [n’importe quel verbe conjugué à la troisième personne du pluriel] un tas de trucs. » (p. 11)

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Galatée

Nouvelle de Madeline Miller.

Galatée est alitée depuis plus d’un an. Si on la garde enfermée, c’est pour le bien de son enfant et l’honneur de son époux. Si on persiste à la garder couchée et à lui interdire toute sortie, c’est pour la soigner, évidemment… « Je ne peux pas me réchauffer sans soleil. Vous n’avez jamais touché de statue ? » (p. 12) Quand elle n’est pas engourdie par une tisane qui l’endort, elle subit les visites conjugales de son époux, toujours obsédée par sa nature première et le miracle qui l’a fait venir à la vie. Pour se libérer de sa prison, de ses geôliers et de son triste destin humain, mais aussi pour sauver sa petite fille, Galatée est prête à tout sacrifier.

Avec cette brillante réécriture du mythe, Madeline Miller parle de la tyrannie masculine et de la révolte féminine. Les hommes veulent des femmes pures et dociles, silencieuses et sans expression : des statues, mais des statues chaudes contre lesquelles frotter leurs désirs malsains. C’est oublier que les femmes palpitent de la même vie que les hommes et qu’il est passé le temps où elles se laissaient soumettre. Cette nouvelle m’a rappelé Le papier peint jaune de Charlotte Perkins Gilman et les traitements médicaux infligés aux femmes sans écouter leurs besoins, en pensant savoir mieux qu’elles ce dont elles souffrent et ce qui les réconforterait : il ne s’agit pas de soigner ces femmes, mais de les garder sous la coupe de leurs époux et de proclamer la toute-puissance de la médecine sur l’affect.

Je suis ravie d’avoir acquis cette intégrale des œuvres de Madeline Miller, car il est certain que je relirai les deux romans de l’autrice.

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Jugée par ses paires

Nouvelle de Susan Glaspell.

Mini Foster, épouse Wright, est soupçonnée d’avoir assassiné son mari, John. Un froid matin de mars, le procureur du comté, le shérif et le premier témoin visitent les lieux du meurtre pour élucider l’affaire. Avec eux, deux femmes, l’épouse du shérif et celle du témoin, chargées de collecter quelques affaires pour la suspecte. « Il y a quelque chose de sournois à l’enfermer en ville et puis à venir ici retourner sa propre maison contre elle ! » (p. 38) Mais au-delà de la scène de crime, ce que ces femmes voient, c’est une vie domestique, triste et violente. Les hommes cherchent des indices de la culpabilité de l’épouse, les femmes voient la preuve du malheur conjugal de Mini Foster.

Le génie de ce texte écrit au début du 20e siècle, c’est de pointer la condescendance masculine envers les comportements féminins, tout en soulignant l’aveuglement des hommes face aux réalités que les femmes comprennent sans se parler. « Alors ça, c’est bien les femmes ! Arrêtée pour meurtre et elle s’inquiète pour ses conserves ! […] Oh, les femmes s’inquiètent toujours pour des broutilles. » (p. 29) Ici, le sens existe à différents niveaux : dit, chuchoté, implicite, tu et complice. Entre nouvelle et pièce de théâtre, les personnages entrent et sortent des pièces et chacun s’exprime avec une police d’écriture différente. Tous, sauf Mini Foster qui est la grande absente du texte, en dépit de sa présence dans le titre. Elle retrouve cependant une voix et une identité grâce aux deux autres femmes qui se glissent dans son quotidien et comblent les vides que les hommes n’envisagent pas.

Les éditions Tendances négatives proposent souvent des formats originaux pour magnifier les textes qu’elles publient. Avec Le papier peint jaune de Charlotte Perkins Gilman, il fallait se frayer un chemin dans les pages avec un coupe-papier. Ici, le format calepin rappelle les inspecteurs dans les polars, et c’est bien une enquête que le·a lecteur·ice est invité·e à mener avec les personnages. Dans la postface, les éditrices expliquent les choix de traduction, notamment les néologismes, pour coller au double sens des mots anglais et pour révéler toute la domination misogyne du discours. Ce petit ouvrage est sans aucun doute mon premier coup de cœur de 2025 !

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En finir avec la culpabilisation – Sur quelques empêchements d’exister

Essai de Mona Chollet.

Séparée depuis peu d’un compagnon de longue date, autrice indépendante après des années de salariat, Mona Chollet a pris des décisions importantes. Ce qu’elle expérimente dans sa nouvelle vie, ce sont des pensées limitantes, hostiles et intrusives. Prenant conscience de ce qu’elle appelle son ennemi intérieur, l’autrice s’interroge sur les moyens de ne plus être toxique envers elle-même et elle explore les domaines où l’être humain s’inflige une terrible culpabilisation. « Quand aucun de nos comportements ne trouve grâce à nos yeux, on peut en conclure que nous ne sommes pas très sûr·es de notre légitimité à exister. Nous sommes convaincu·es de présenter un défaut, une déficience fondamentale, irrémédiable. Cette culpabilité s’insinue dans tous les recoins de notre psyché. Elle draine notre énergie en la retournant contre nous-mêmes. » (p. 18)

Quelques pistes à suivre pour se départir de la culpabilité auto-infligée :

  • Se départir des idées de faute morale et de péché portées par les religions ;
  • Cesser d’anticiper le pire ou de craindre un retour de bâton quand le destin nous est favorable ;
  • Pour les femmes, arrêter de se comporter comme si elles étaient des enfants ou d’éternelles subalternes ;
  • Consacrer son énergie à reconnaître sa valeur et combattre les poids des attentes patriarcales ;
  • Ne plus faire peser la honte sur les victimes – notamment en cas de violences sexuelles ;
  • Ne plus considérer les enfants comme mauvais par nature et nécessitant un dressage ;
  • Lâcher la grappe aux mères qui n’ont pas à être parfaites ;
  • En finir avec la tyrannie de la productivité et cette fichue valeur travail ;
  • S’accorder des siestes et s’autoriser la paresse ;
  • Écouter ses douleurs et combler ses besoins, se donner le droit de se préserver et de se mettre en premier ;
  • Se libérer des injonctions à la pureté militante et accepter ses contradictions.

Évidemment, Mona Chollet explique tout cela mieux que moi, avec force références ! Cette lecture est un indispensable, et surtout pour les femmes qui ont souvent une tendance à minimiser leurs réussites ou leurs efforts et à dramatiser leurs erreurs. Bref, cessons de nous faire du mal, soyons doux·ces avec nous-mêmes. Je vous laisse avec des extraits à méditer.

« Souvent, on s’excuse, non pas parce qu’on pense sincèrement être en tort, mais par simple tactique, pour survivre en milieu hostile. » (p. 42)

« Blâmer les victimes, trouver la moindre excuse aux agresseurs, c’est entériner le statut des femmes comme sujets dominés, comme sous-citoyennes qui n’ont pas droit aux mêmes prérogatives, à la même tranquillité, à la même liberté d’action et de mouvement que les hommes. » (p. 60)

« Quand le bien-être des enfants permet d’asservir les mères, il devient une cause sacrée. En revanche, face aux intérêts du père, il ne pèse pas lourd. » (p. 138)

« La culpabilisation crée une pression ; et l’une des manières de relâcher cette pression, […] c’est donc de la reporter sur les autres, de se montrer hypercritique à leur égard, histoire de se sentir soi-même normale par comparaison. » (p. 143)

« La seule raison de mon inquiétude, c’est que je reste persuadée que mon devoir est d’être productive, pas d’être vivante. » (p. 174)

« Le sentiment de devoir peut amener à se considérer comme personnellement responsable de tout ce qui va mal dans le monde, et à s’en vouloir quand on a l’impression de ne pas en faire assez pour changer les choses. » (p. 235)

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Street art, un regard de femmes engagées

Ouvrage d’Alessandra Mattanza.

« Il existe une grande disparité entre la proportion de femmes diplômées d’écoles d’art et celle de femmes exposées dans les galeries et les musées. […] On mesure souvent le succès des femmes à l’aune de celui de leurs homologues masculins. […] Il est grand temps que les contributions des femmes à l’art soient reconnues. Plus elles seront exposées et plus elles inspireront d’autres femmes à peindre et à trouver leur propre identité. » (p. 6) Impossible de ne pas penser au livre de Linda Nochlin, Pourquoi n’y a-t-il pas eu de grands artistes femmes ?, en lisant ces quelques phrases.

Œuvre de Tatyana Fazlalizadeh.

Le street art, voilà une expression artistique qui semble le précarré des hommes. Les 24 portraits de ce livre montrent que le street art se conjugue aussi, et de plus en plus, au féminin. Au féminin, ça ne veut pas dire que c’est rose, girly et pailleté (et quand bien même, ce ne serait pas un problème…). Ça veut dire que les femmes ont le droit d’exister et de s’exprimer dans l’espace public. « Dans la rue, les rôles ne sont pas genrés, mais c’est du ressort des galeries d’art, des collectionneurs et de la société de s’assurer d’une représentation et d’un soutien équitables s’ils créent des œuvres tout aussi belles et importantes. » (p. 46) Sur les murs, les sols et toute autre surface, les femmes présentées jouent avec l’existant, le magnifient et le sortent du banal. Le monde entier est leur toile et leur inspiration. Oui, elles pimpent le béton, mais pas uniquement : elles le font parler et lui font porter des messages éminemment politiques et politiques. « Partout dans le monde naissent de nouvelles communautés de femmes, de gens fatigués d’être invisibles, qui n’ont plus peur de s’exprimer et qui se soutiennent dans ce qu’on peut décrire comme une véritable Renaissance féminine. » (p. 9) De fresques monumentales en graffiti, avec des pochoirs, de la peinture, des trompe-l’œil et toute sorte de médium, ces artistes colorent la ville. Entre image et texte, le street art reste une expression polymorphe dont les femmes sont une voix incontournable pour parler d’égalité et d’intersectionnalité, pour lutter contre le racisme et défendre les minorités.

Œuvre d’Aiko à Copenhague. (Pouvais-je vraiment passer à côté de ce lapin ?)

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Intrépide – Ma vie de Pretenders

Autobiographie de Chrissie Hynde.

Enfance à Akron, Ohio, dans les États-Unis des années 1960. Adolescence en Ohio toujours, pendant les seventies. Chrissie est une gamine curieuse, plus prompte à rester devant l’école qu’à y entrer, consciente que l’époque est au changement et que ses parents ne peuvent pas la comprendre. « Notre respect pour la génération précédente commençait à s’étioler à mesure que grandissaient nos obsessions pour des choses qui, de toute évidence, ne lui avaient jamais effleuré l’esprit. Nous étions convaincues d’avoir les réponses et nous tenions à le faire savoir. » (p. 55) Ce que Chrissie aime par-dessus tout, c’est la musique, la guitare et le rock. Elle l’affirme, elle jouera dans un groupe et elle repoussera toute forme de conformisme. « Je ne souhaitais pas être comme la majorité des gens. La majorité avait toujours tort. »  (p. 110) La jeune Chrissie survole l’université, expérimente diverses drogues, va de concert en concert. Elle découvre David Bowie, part au Mexique, au Canada, à Londres et Paris, mais elle revient toujours à Akron. Pourtant, elle le sait, ce n’est pas dans l’Ohio qu’elle fera du rock. De boulots minables en combines douteuses, entre squats miteux et plans foireux, elle finit par rencontrer ceux avec qui elle forme The Pretenders. Ensuite, très vite, c’est le succès, les tournées, mais aussi, toujours, la défonce. Et, avec elle, les déchirements et les drames.

Autant Just Kids m’avait enchantée et transportée dans une époque révolue, autant le texte de Chrissie Hynde m’a semblé long, dodelinant et très répétitif. Oui, c’est certain, même Patti Smith a essuyé des échecs à répétition avant de percer, mais elle en parle avec autrement plus de panache et de poésie que la chanteuse des Pretenders. Intrépide n’est pas un mauvais livre, loin de là, et il se résume en une phrase qui le clôt presque : « Je n’ai jamais voulu que les Pretenders aient énormément de succès. Je souhaitais me maintenir à un niveau qui me convenait. » (p. 454) C’est exactement ce que j’ai ressenti en lisant ce livre : ne rien tenter d’extravagant. Se montrer simple, direct, sans fioritures, sans fausse pudeur ni honte malvenue. En gros, Chrissie Hynde nous dit : « Voici ma vie, et si elle ne vous plaît pas, allez-vous faire f… ! Je me moque de votre avis. » La vie de l’artiste ne me plaît ni me déplaît, elle me laisse plutôt indifférente, surtout en raison de la façon dont elle est racontée.

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Le gâteau dont vous êtes le héros

Livre de recettes de Owi Owi Fouette-moi.

Sous-titre : 12 recettes de base. 70 déclinaisons. 1 000 gâteaux à créer.

Vous aimez les gâteaux. Vous aimez les gâteaux, hein ? Mais une fois sur deux, ils sont moches et ratés quand vous les préparez à la maison ? Pas de panique, voilà LE livre qui manquait à votre cuisine ! « Ici, pas besoin de s’y connaître ni de beaucoup de matériel : c’est la philosophie ‘5 minutes, un bol, un orgasme’ ! […] N’importe quelle journée peut s’adoucir avec l’aide d’une bonne tranche de gâteau, n’est-ce pas ? » (p. 5) L’explication des pictogrammes en première page est un indispensable, merci Owi ! Et les consignes sont à l’avenant : claires, précises, sans mystère. Le génie de ce bouquin, c’est la possibilité d’adapter chaque recette avec ce qu’on a dans les placards ou le frigo et ce qui nous fait plaisir, en suivant quelques consignes simples pour toujours conserver l’équilibre du gâteau. « Quand on arrive à sortir la pâtisserie du registre des complications et de l’exceptionnel, plus rien ne te freine pour en faire autant que tu veux, aussi souvent que ça te plaît. » (p. 25)

Ce qu’on veut, c’est se faire plaisir, tout simplement. Ce livre de recettes s’adresse aux gourmand·es, aux feignant·es et aux impatient·es. On veut un gâteau et on le veut tout de suite. OK, on attend qu’il cuise. OKKKK, on attend qu’il refroidisse un peu. « Il y a un coin de notre cœur réservé aux desserts qui ne payent pas de mine et qui, pourtant, volent la vedette à tous les autres. » (p. 86) Oui, on peut continuer à baver sur les merveilles sophistiquées des pâtisseries, mais on peut aussi lécher le bol de la pâte qu’on vient de verser dans le moule, direction le four pour 20 minutes. Et le summer body, me direz-vous ? C’est très simple : il suffit d’avoir un corps et d’être en été, et voilàààà ! Et si vous ne bavez pas sur les photos de Sandra Mahut, c’est que vous n’avez pas d’âme…

Je suis Owi Owi sur les réseaux sociaux depuis un moment et j’aime son ton enlevé et sa façon de décomplexer la cuisine. Personne ne vous demande d’être Bocuse, mais on a le droit de se régaler. Et de se marrer : l’autrice est drôle à en chialer. Oui, un livre de cuisine, ça peut tout à fait être fendard ! « Ce gros doudou festif aime : courir tout nu sur la plage, mais aussi se draper sous un glaçage pour les grandes occasions (par exemple : youpi, c’est vendredi). » (p. 50) Bref, cette bible de la pâtisserie ménagère est drôle et sérieuse, parce que si on ne plaisante pas avec la nourriture, on n’est pas non plus là pour se faire engueuler. De mon côté, j’ai déjà suivi le premier conseil d’Owi Owi (pour éviter qu’elle me fouette…), j’ai acheté une balance numérique pour arrêter de peser mes ingrédients à la va-comme-je-te-pousse…

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Brutus

Roman de Bernard Clavel.

« Seigneur de la manade. Le plus beau de tous les taureaux de la Narbonnaise. […] Brutus est un animal d’amour et de violence. Ses gardians l’ont surnommé la brute amoureuse. » (p. 5) Le colosse animal est arraché à sa Camargue et, sur une lente barge tirée par les hommes, il remonte le Rhône jusqu’à Lugdunum. Là-bas, les Romains ont un sinistre projet pour lui : le lancer dans l’arène contre les chrétiens, ces illuminés qui prient un Dieu unique et miséricordieux et ne reconnaissent pas l’empereur Marc Aurèle comme une divinité. Dans sa petite cage sur la barge, puis dans la cellule du cirque, le taureau ne rêve que de retrouver son pays de sel et de mer, loin de la violence de ceux qui ne savent qu’aiguillonner et tuer. Ce sont pourtant quelques hommes, une poignée de chrétiens et de païens, qui feront tout pour sauver l’animal de sa tristesse et de son déracinement. Taraudé par la peur des tortures, le petit groupe fait plus que rendre sa liberté à un innocent, il montre ce que c’est que la vraie foi.

J’ai lu ce roman quand j’étais toute jeune adolescente et je me souviens avoir pleuré devant l’amitié de Brutus et du jeune Florent, le courage de Vitalis et Novellis et le parcours de foi de Verpati. Avec cette relecture, je suis surtout saisie par les descriptions, notamment celles des colères du fleuve et la beauté encore sauvage du sud de la France. « La Camargue : une terre de bataille sous l’immensité d’un ciel en démence. Une démesure. » (p. 20) Évidemment, je suis profondément touchée par le récit des persécutions et des martyres. Défendre une foi pacifiste n’est jamais simple, et nombreux sont ceux qui voudraient imposer leurs croyances par la force. « C’est par le Rhône que le christianisme est venu d’Orient. Mais c’est par la même voie que nous arrivent ceux qui veulent l’interdire. » (p. 119) Je poursuis avec émerveillement ma redécouverte de Bernard Clavel.

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