Déménagement et grand ménage de juillet !

En avril, la plateforme qui hébergeait mon blog depuis 2008 a changé de propriétaire et de nom sans informer les blogueur·euses. Résultat, du jour au lendemain, ma mise en page avait sauté et tout était dégouulaaaasse à regarder. En outre, un rien échaudée par ces méthodes cavalières envers les abonné·es, j’ai décidé de changer de crèmerie.

Sauf que, même avec l’aide d’un ami informaticien, on ne bascule près de 4 000 articles de blog en un claquement de doigts.

J’ai profité de ce déménagement pour supprimer tous les articles relatifs aux swaps et autres tags… Cela fait bien longtemps que j’ai envie de retirer tout ce contenu très égocentré de mon blog. J’ai aussi corrigé des fautes par kilos… la preuve que l’orthographe et la grammaire ne sont pas innées chez moi !

Petit regret : tous les commentaires ont disparu : c’était trop compliqué à importer. Ne soyez pas déçu·es ou vexé·es si vous ne retrouvez pas vos nombreuses contributions… Et j’espère que vous viendrez en déposer d’autres !

Pour ce qui est des billets de lecture, je n’en ai supprimé qu’un : une lecture malheureuse dans laquelle je ne me reconnais absolument pas, un auteur aux idées rances et un livre à oublier ! Sinon, tout est y est, textes et images !

Bref, me voilà maintenant chez moi, dans un blog avec une solution d’hébergement qui ne risque pas de sauter de manière inopinée (tant que je paye, évidemment…) et une plateforme bien plus intuitive et moderne !

L’esthétique a peu changé, je reste attachée à l’esthétique de blog de mes débuts. Au plaisir de vous retrouver dans mon nouveau chez moi !

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Mes ressources écologistes

La lutte sera intersectionnelle ou ne sera pas !

Depuis un certain temps, je tiens la liste de mes lectures féministes : ces textes me font réfléchir sur notre société, ils m’apportent des connaissances essentielles pour devenir une meilleure personne et pour lutter contre le patriarcat.

L’intersectionnalité, c’est reconnaître que toutes les luttes convergent, c’est comprendre que toutes les minorités et tous·tes les opprimé·es ne s’en sortiront qu’en s’unissant : la femme avec la personne racisée, le·a réfugié·e avec le·a transexuel·le, le·a travailleur·euse du sexe avec la personne handicapée et aussi l’humain·e avec la nature. Le monde naturel souffre du patriarcat comme en souffrent les femmes : il est dominé, exploité, nié dans ses besoins.

Alors, en avant ! Je suis féministe et profondément écologiste depuis des années (donc écoféministe, et ce n’est pas un gros mot !), végétarienne par conviction et antispéciste par amour du vivant, animal ou végétal.

Voici donc la liste des lectures qui me font repenser le monde en mieux, au bénéfice de tous les êtres vivants, humains ou non humains.

Fiction

Non fiction

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Le petit guide des chats baroudeurs

Manga de Juno.

Une bande de petits chats part en vacances ! Le temps de faire des valises – surtout ne pas oublier les joujoux et les gourmandises – et direction la gare pour prendre le train. « Le trajet fait partie intégrante du plaisir de voyager » (p. 9) De ville en ville, les chatons curieux visitent, s’amusent, découvrent et prennent des photos. Avec tout ça, le retour à la maison sera doux et plein de souvenirs !

Voilà une illustration parfaite du kawaï : les chats sont ronds, doux, potelés, ultra mignons. Ces petits baroudeurs sont gourmands et facétieux. Ils se régalent des spécialités culinaires locales et adorent se déguiser. « Difficile de ne pas manger trop de glaces. » (p. 49) Cet album est mignon, tout simplement mignon. Il n’y a rien à attendre d’autre, mais c’est déjà un parfait moment de lecture.

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Le problème avec les femmes

Bande dessinée de Jacky Fleming.

« Autrefois, les femmes n’existaient pas et c’est pour cette raison qu’elles sont absentes des livres d’histoire » Ainsi s’ouvre ce petit bijou d’humour absurde, férocement pertinent. Il faut trouver des explications à ce grand mystère : où sont les femmes dans l’Histoire, dans l’art, dans les sciences ? Il faut dire qu’avec leur petite tête, leur cerveau atrophié, leur tendance à l’hystérie et leur paresse, on ne pouvait pas en attendre grand-chose, n’est-ce pas ? Par bonté d’âme, les hommes – ces immenses génies qu’il convient de louanger et d’admirer – ont donc cantonné les femmes au mariage et aux travaux d’aiguille. Et aussi aux tâches ménagères, pour qu’elles ne s’ennuient pas ! Gare à celles qui se piquent d’écriture ou d’éducation, elles vont contre la nature ! « Au cours des 700 ans qui séparent Hildegarde de Bingen de Jane Austen, les femmes écrivaines étaient mal vues, car pour cela il fallait réfléchir, ce qui interférait avec l’accouchement. »

Il faut évidemment lire ce petit ouvrage avec du recul. Ceux qui le prendraient au premier degré sont priés de recommencer la lecture depuis le début ! Les propos sont volontairement grinçants et poil à gratter. « Il disait que les femmes ont deux rôles à jouer, tous deux charmants : l’amour et la maternité. Pas isoler le radium et découvrir le polonium. » La conclusion est farouchement émancipatrice : que toutes les femmes aillent chercher leurs aïeules oubliées dans la poubelle de l’Histoire !

Le titre me rappelle un album d’Emily Gravett, Le problème avec les lapins

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Dis, c’est quoi l’amour ?

Album d’Emma Robert et Romain Lubière.

Le printemps réveille doucement la forêt et petit lapin est tout heureux du retour des beaux jours. « C’est comme une floraison dans son cœur. » Puisque cette saison est celle de l’amour, petit lapin s’interroge : c’est quoi, l’amour ? Au gré de ses rencontres, il questionne l’ours, le castor, les moineaux et l’enfant. « C’est à toi de le découvrir. » Aucune réponse n’est exclusive, aucune réponse n’est définitive, aucune réponse n’est mauvaise : l’amour existe sous bien des formes et pour bien des raisons. « C’est encore plus beau quand on le partage avec les autres. »

J’ai suivi avec bonheur le petit lapin blanc dans ses questionnements et sa marche dans la forêt. Cet album aux dessins enchanteurs est d’une tendresse infinie. C’est une lecture douce et réconfortante, à la conclusion parfaite. À mettre en toutes les petites (et grandes) mains !

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Les oiseaux

Ma première lecture date de quelques années et le souvenir de son immense beauté ne m’a pas quitté, pas plus que celui de mon émotion profonde. Une fois encore, Mattis m’a bouleversée avec sa vulnérabilité et la conscience coupable de ses limites. « J’ai besoin d’un travail, Hege a les cheveux gris. […] C’est moi qui l’ai fait grisonner. » (p. 26) L’inhabituelle parade amoureuse d’une bécasse est vue par cet homme simple comme un présage de changement : ce dernier sera-t-il une chance ou une malédiction ? Les incessantes questions de Mattis sur le monde, son esprit et celui des autres renvoient à la nature omniprésente, hiératique et éternelle. Le temps d’un été, d’un orage à l’autre, c’est l’histoire d’un homme terrifié par l’abandon et le fait d’être un poids pour sa sœur. « Elle avait si souvent prouvé qu’elle était une sœur attentive – mais depuis peu, elle commençait à perdre patience plus vite qu’auparavant. » (p. 43)

Avec cette relecture, j’ai retrouvé les phrases si justes de Tarjei Vesaas pour parler de la solitude et du désespoir d’amour. Je souligne surtout la façon dont il décrit la dépression, dans des mots qui me sont si clairs tout étant superbement délicats. L’auteur reste décidément parmi mes préféré·es.

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Amazing French Writers, n°1 : Marguerite Duras  

Bande dessinée de Pochep.

Le premier numéro de ce fascicule est accompagné d’une figure à l’effigie de Marguerite Duras. Évidemment, j’ai participé au financement participatif ! Je ne pouvais pas manquer ça !

La petite bande dessinée présente des caricatures de graaaaaaand·es auteur·ices. Elle imagine aussi les premières de couverture de titres jamais parus, mais que l’on pourrait croire de Marguerite Duras, comme Le Chinois de la Gare du Nord, avec une façade de restaurant pour illustration. OK, ce n’est pas toujours de très bon goût… Mais avec Pochep, on est franchement dans l’humour potache, donc ça passe ! Il y a des chansons revisitées à la façon de Marguerite : elles restent dans la tête et les paroles sont un délice. « Les serviettes. Le tournoiement. Le grand tournoiement démocratique du linge de table. » Mais si, vous l’avez…

Bref, moins que l’ouvrage papier, c’est la figurine papier que je guignais : elle a trouvé sa place d’honneur dans mes étagères.

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Annales du Disque-Monde – 4 : Mortimer

Roman de Terry Pratchett.

« Mortimer appartenait à cette race d’individus plus dangereux d’un sac d’aspics. Il tenait résolument à découvrir la logique cachée de l’univers. » (p. 8) Ce qu’il faut, c’est trouver une occupation à ce jeune homme. Hélas, à la foire annuelle, personne n’en veut comme apprenti. C’est donc avec une immense surprise que Mortimer, sans trop avoir son mot à dire, devient l’apprenti de La Mort. Déjà, mettons, les choses au point : La Mort ne tue pas, mais collecte les âmes des morts, c’est très différent ! Pour Morty, c’est un peu blanc bonnet et bonnet blanc, surtout quand ça vise la belle princesse Kéli du royaume de Sto Lat. Celle-là, pas question que La Mort l’emporte ! Sauf que… « TRIPATOUILLER LE DESTIN NE SERAIT-CE QUE D’UN INDIVIDU, ÇA POURRAIT DÉTRUIRE LE MONDE. » (p. 43) En déjouant le destin de la princesse, l’apprenti a créé deux réalités… et la réalité n’aime pas trop ça ! Plus ou moins aidé par Ysabell, la fille de La Mort, Mortimer essaie de se dépatouiller du fatras qu’il a causé. De son côté, La Mort a un petit coup de mou : il (oui, c’est un « il ») veut comprendre les humains et ce qui les motive tant à rester en vie. Mais il découvre surtout qu’il est un tantinet seul et pas prêt à gérer des émotions. « ON NE M’INVITE JAMAIS À DES FÊTES, VOUS SAVEZ. […] ON ME DÉTESTE. PERSONNE NE M’AIME. JE N’AI PAS UN SEUL AMI. » (p. 133)

Mon clavier n’est pas devenu fou : La Mort s’exprime en majuscules, il faut faire avec ! Ce volume du Disque-Monde est un petit trésor d’humour et de drôlerie. Voir La Mort prendre une cuite, ça vaut franchement la lecture. Par ailleurs, c’est un plaisir de constater comment Pratchett réussit toujours à ce que tout s’arrange à la fin. C’est quand même plus sympa, et au diable le rationnel !

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Annales du Disque-Monde – 2 : Le huitième sortilège

Roman de Terry Pratchett.

Le mage Rincevent, Deux-Fleurs et le Bagage vivant de ce dernier chutent par-dessus le rebord du Disque-Monde. Logiquement, cela devrait signer leur fin, même dans cet univers étrange porté par quatre éléphants juchés sur le dos de la Grande A’Tuin, tortue céleste. Mais non ! Entre la chance insolente de Deux-Fleurs, premier touriste du Disque-Monde, et le destin fabuleux que Rincevent doit accomplir – même si personne ne l’en a informé… –, la chute est retournée. Il faut dire que le mage, même s’il est du genre pas très doué, est précieux : il a dans la tête inscrit le huitième sortilège, tiré de l’In-Octavo, grand livre de magie rangé dans les allées de la bibliothèque de l’Université de l’Invisible. « Nul ne savait ce qu’il adviendrait si l’un des Huit Grands Sortilèges se lançait tout seul. » (p. 15) Ce qui est certain, c’est que les huit sortilèges doivent être prononcés ensemble pour éviter la destruction du Disque-Monde. « Le tissu même du temps et de l’espace est sur le point de passer dans l’essoreuse. » (p. 6) Aidés de Cohen le Barbare, Rincevent et Deux-Fleurs reviennent à Ankh-Morpork et s’attèlent à la tâche.

Dans ce second volume des Annales du Disque-Monde, Terry Pratchett continue son melting-pot irrévérencieux de légendes, mythes, religions, traditions et folklores. C’est hilarant, très souvent bouffon et évidemment absurde. « La totale inconscience du petit homme devant toutes formes de dangers décourageait tellement les dangers en question qu’ils laissaient tomber pour aller voir ailleurs. » (p. 17) Toutefois, pour avoir lu d’autres titres de ce grand cycle de fantasy, je sens que l’auteur cherchait encore son ton et sa patte dans ce tome.

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Échecs

Bande dessinée de Victor L. Pinel.

Plusieurs histoires se déroulent, apparemment sans lien, mais vont évidemment se rejoindre. « Si on ne croit pas profondément que tout va bien… alors rien n’ira jamais bien. » (p. 23) Une vieille femme ronchonne, un couple séparé par la distance, un acteur superstar très seul, un adolescent vaniteux, un couple sur le point de se marier, une femme qui ne s’attache pas, un bénévole timide, un vieux couple, une femme trop occupée par son travail : tou·tes sont pris·es dans des relations de toutes formes. L’amour, l’amitié, la famille, le travail ou la cohabitation ont des débuts et des fins, et les histoires ne deviennent pas moins belles parce qu’elles aboutissent à des séparations. « Il est parfois difficile de remettre les choses en place quand une histoire se termine. Il le faire avant de recommencer. » (p. 49) Ce qui compte, c’est d’essayer, d’ouvrir les possibilités de rencontrer l’autre, de créer les opportunités pour rester en mouvement dans le grand tout qu’est l’humanité.

La construction de cette bande dessinée est une réussite : la révision finale de la chronologie donne tout son sens à l’intrigue. La description des personnages est belle, chacun étant une pièce d’un plateau d’échecs. J’adore le fait que la femme qui a une vie sexuelle très développée ne soit pas dans les « canons » de beauté que nous vendent les médias et la publicité, et je la trouve tout à fait superbe ! Cette bande dessinée fait du bien, tellement de bien ! Elle est drôle et touchante et, sans être cucul la praline, elle donne une vision chaleureuse de l’existence. « On apprend plus quand on perd que quand on gagne. » (p. 134) À mettre entre toutes les mains, sans aucun doute !

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Brontëana

« Les Bell sont une fratrie de trois écrivains : Currer, Ellis et Acton Bell. » (p. 7) Craignant que leurs écrits soient refusés par les éditeurs, les sœurs Charlotte, Emily et Anne Brontë ont pris un nom de plume. « C’est certainement étonnant de décrire une femme comme un être humain en littérature, je vous l’accorde. » (p. 162) C’est le scandale causé par la parution de La recluse de Wildfell Hall qui pousse Anne à revendiquer son texte, dévoilant ainsi la mystification. Qui est vraiment la benjamine de la famille Brontë ? Quelle est sa place dans cette fratrie à l’imagination débridée ? Anne est une enfant maladive et surprotégée, mais avide de vie et d’animation. Devenue adulte, elle refuse de se contenter d’une morne existence et revendique son indépendance et le droit de faire ses erreurs autant que ses preuves.« Quelle est notre place ? Ne serons-nous jamais que des filles de pasteur ? Quelle autre voie que de devenir gouvernante ou épouser, si par miracle nous rencontrons un homme bon ? J’aurais aimé un autre destin. » (p. 61) Comme Charlotte et Emily, Anne écrit parce que cette activité est un moyen de subsistance, mais les trois sœurs écrivent surtout pour exprimer leurs êtres profonds et leur vision du monde, étonnamment large alors qu’elles ont si peu voyagé et si peu vécu. « Nous les avons dérangés et agités dans leurs petites cages étriquées. […] Nous apportons quelque chose de nouveau et de différent. » (p. 133)

J’ai lu toute l’œuvre des sœurs Brontë et je vous recommande tous les titres : Agnes Grey et La recluse de Wildfeld Hall d’Anne Brontë, Les hauts des Hurlevent d’Emily Brontë et Jane Eyre, Le professeur et Shirley de Charlotte Brontë. Je garde également un très bon souvenir du Monde infernal de Branwell Brontë de Daphné du Maurier. Le roman graphique de Pauline Spucches rejoint ces titres si précieux à mon cœur. Les couleurs vibrantes des dessins et les aquarelles profondes sont des trésors à observer : que l’on est loin de l’image terne qui nuit tant aux portraits de ces trois sœurs ! J’ai parcouru avec un émerveillement intense les pages découpées avec audace et les images dynamiques. Certaines pleines et doubles pages mériteraient d’être encadrées tant elles sont denses et riches en détail, saturées de mouvements et d’émotions.

Deux extraits me touchent particulièrement. « Un auteur pervers, qui ignore totalement les usages de la bonne société. / Que faites-vous des pauvres femmes qui se trouveront avec un tel ouvrage entre les mains ? / Elles sont tellement influençables… » (p. 12) Paulina Spucches a saisi avec une acuité certaine le patriarcat méprisant du 19e siècle, pas vraiment disparu de nos jours… L’autre extrait montre la crainte d’Anne de ne rien accomplir avant de disparaître, angoisse profonde que je partage complètement. « Lorsque je mourrai, on ne pourra pas dire qui j’ai été. […] Petit bout de femme. Charmante. Dame mélancolique. Attachante, mais peu profonde. » (p. 88)

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Le bâtard de Nazareth

Roman de Metin Arditi.

Marie, violée par un soldat romain, a trouvé auprès de Joseph un protecteur et un père pour son fils illégitime, Jésus. Selon la Loi juive, l’enfant est un mamzer, un bâtard. Lui et sa mère sont impur·es pour dix générations, indignes d’entrer dans l’enceinte sacrée des temples. « L’erreur était-elle héréditaire ? »(p. 38) Pour l’adolescent, cette mise à l’écart est intolérable, pas tant pour lui que parce qu’il ne voit en sa mère que bonté et tendresse. Très tôt, il conteste la Torah et veut défendre les faibles et tou·tes les exclu·es. « Mon ambition est d’aimer mon prochain […] En verrais-tu une autre ? / Celle d’aimer ton lointain, par exemple. Celui qui ne te ressemble pas. » (p. 104) Adulte, il est un charpentier aguerri et un guérisseur renommé. Doué et compatissant, Jésus contient difficilement la colère bouillante qui l’anime face à l’injustice des textes sacrés. Après sa rencontre avec Jean le Baptiseur et Judas, il commence à prêcher devant des foules de plus en plus nombreuses : il ne parle que de justice et d’amour. Mais comment peut-il rompre avec les rabbins et faire entendre sa vision de la Loi juive sans faire scission ? « C’est la lecture de la Loi que font les prêtres qui mérite d’être lapidée. Pas les femmes. » (p. 118)

Metin Arditi nous propose un Jésus humain, terriblement humain, et une vision très plausible de la naissance de la religion chrétienne. Ce faisant, en interrogeant la pertinence des lois juives, il prophétise les malheurs millénaires du peuple élu. « En excluant les impurs, tu invites les Nations à nous exclure à notre tour, si un jour l’occasion devait se présenter à elles. Là serait la fin de notre peuple. » (p. 171) Et Dieu dans cette histoire ? Il n’est pas le père de Jésus, simplement le dieu des textes : il n’est pas incarné dans un homme, mais dans ce texte, l’homme Jésus incarne les véritables notions de charité et de justice. Comme Soif d’Amélie Nothomb, ce roman m’a profondément émue : mon cœur penche toujours vers les blessé·es et celleux qui ont soif d’amour.

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Annales du Disque-Monde – 1 : La huitième couleur

Roman de Terry Pratchett.

Ce premier tome des Annales du Disque-Monde s’ouvre sur l’incendie qui ravage Ankh-Morpork. « La fumée du feu de joie s’élevait à des kilomètres de hauteur en colonne noire sculptée par le vent, visible de partout sur le Disque-Monde. » (p. 7) Comment s’est déclaré ce sinistre ? Stop, retour arrière, focus sur deux personnages. Rincevent est un mage médiocre qui ne connaît qu’un seul sortilège, mais il est préférable qu’il ne le prononce jamais. Deuxfleurs est un touriste curieux et naïf. « Je veux connaître la vraie vie morkorpienne : le marché aux esclaves, la fosse aux Catins, le temple des Petits Dieux ; la Guilde des Mendiants… et une vraie bagarre de taverne. » (p. 29) Il voulait de l’aventure, de l’insolite, du pittoresque : il va être servi ! Quant à savoir le lien de ce voyageur gentiment ahuri et de Rincevent, son guide désespéré, avec l’incendie d’Ankh-Morpork, je n’en dis pas plus !

Je découvre avec ce roman la cosmogonie un peu (beaucoup) foutraque du Disque-Monde et les règles qui régissent cet univers de fantasy. La magie est omniprésente, selon une plus ou moins forte concentration. On croise des brigands, des barbares, des dryades, des dragons, des démons et des grenouilles. La huitième couleur, c’est l’octarine, pigment de l’Imagination : à manipuler avec précaution… Lors de leurs aventures un rien picaresques, Rincevent se dévoile en héros malgré lui et Deuxfleurs confirme qu’il est un couillon curieux à la chance insolente. Pour avoir lu d’autres volumes des Annales, je sais déjà que La huitième couleur ne sera pas mon tome préféré : même si j’ai vu tout le potentiel d’humour absurde de Terry Pratchett qui explose dans les autres titres de cette série littéraire, ce volume est un peu poussif par moments. Ça ne m’empêchera pas de continuer ma lecture et d’aller à la rencontre des mages, de La Mort, des trolls et de tout ce que le Disque-Monde voudra me mettre sous les yeux !

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Ce que murmure la mer

Roman de Claire Carabas.

La dernière fille du roi des océans rêve de la surface et de la terre des hommes. Désobéissant à son père et aux règles immuables de la mer, elle se lance à la recherche de l’homme qu’elle a aperçu sur son bateau. Ce navigateur, c’est Yvon : il a entrepris un tour du monde sur les eaux. À son retour en Vendée, meurtri par la mort d’un camarade qu’il n’a pas pu sauver, il n’a plus goût à rien. Aussi, quand il découvre la sirène sur la plage, dotée d’une paire de jambes obtenue contre sa voix, il retrouve le goût de vivre. « Que faire quand on ramasse une inconnue sur une plage ? » (p. 70) Mais entre la créature marine et l’homme, le silence et l’incompréhension compliquent tout. L’amour, pourtant évident, ne se déclare pas et ronge les cœurs muets, jusqu’à la terrible issue.

J’ai tant de reproches à adresser à ce texte ! Il s’agit d’un premier roman et, hélas, tout est convenu et attendu dans l’intrigue. On a la jeune fille superbement belle qui fuit une existence dorée en se moquant des mises en garde, l’amour au premier regard (non, personne, jamais) ou encore le récit a posteriori très amer, débordant de regrets. « J’aurais dû me contenter de regarder éclore mon jardin. J’aurais dû rester là. Ne jamais monter à la surface. » (p. 13) Gros point noir : le style grandiloquent qui rend la lecture pénible. C’est toujours maladroit et ça prouve que l’autrice en fait trop pour nous convaincre de son talent et de la richesse de son univers. Je n’ai pas besoin de phrases inutilement pompeuses pour cela : il est possible de faire simple et de produire un texte éminemment profond. À cela s’ajoutent les prétéritions qui alimentent un suspense artificiel : allez, Claire, raconte ton histoire, arrête avec les effets d’annonce !

Autre point pénible, le vocabulaire technique/scientifique très précis utilisé dans les descriptions. L’autrice nous présente tout le bestiaire marin, de la faune à la flore, sans explication. On rencontre donc des dizaines d’espèces sans en savoir plus sur elles : ce catalogue n’a aucune plus-value. Et quand je dois poser mon livre plus de 3 fois pour chercher un mot que je ne connais pas ou que je ne peux pas comprendre d’après le contexte, ça me sort « un peu » de ma lecture. On a aussi le lexique de la navigation, précis jusqu’à l’abstraction. Utiliser les termes exacts n’est pas le problème, mais il faut penser aux lecteur·ices qui ne sont jamais montés sur un bateau et donc adapter le vocabulaire, insérer des notes de bas de page ou au moins expliciter les termes. « J’ai dû monter en tête de mât et balancer une garcette lestée de boulon. » (p. 25) Personnellement, j’aurais mis « boulons » au pluriel, mais ce n’est qu’une des nombreuses fautes du roman. Le problème ici, c’est que je n’ai pas la moindre idée de ce qu’Yvon vient de faire et de la raison/conséquence de son action. Souci suivant, j’ai nommé les ruptures de style. Elles sont acceptables quand elles sont incarnées dans des personnages différents. Or là, 3 lignes après cette explication très technique, Yvon se lance dans un lyrisme décomplexé. « Le bateau va bien. Il s’ébroue dans les vagues comme un jeune étalon. Quand il part en surf, je me gorge de cette sensation unique de vitesse, de légèreté et de puissance. C’est un bon bateau. Il me communique sa force. » (p. 25) Il est très difficile d’avoir de l’empathie pour un personnage et de s’intéresser à son histoire quand sa caractérisation est aussi schizophrénique.

Ce roman est une parfaite démonstration des conséquences du manque de communication. La sirène est folle d’amour et elle ne comprend pas pourquoi Yvon ne la « chasse » pas (c’est le terme utilisé…), mais elle ne fait rien pour l’encourager. Yvon est fou d’amour pour la sirène (même s’il ne connaît d’elle que son physique, basiquement, puisqu’elle ne parle pas…), mais il ne se déclare pas. « J’avais fait tout ce chemin jusqu’à lui. Mes yeux le suppliaient de faire le dernier pas. Il ne comprenait pas. Il ne voulait pas comprendre. » (p. 108) Finalement, personne ne dit rien et rien ne se passe. Dans toute relation, il est ridicule d’espérer une réponse si aucune question n’est posée ou si aucune demande n’est présentée. Personne ne peut deviner ce que pense ou attend autrui, d’où l’intérêt de communiquer ! Résultat tragique de l’histoire : Yvon croit qu’il n’intéresse pas la sirène et se rapproche d’une autre femme ; folle de jalousie et d’amertume, la sirène tue Yvon et retourne à la mer. Cette réécriture du conte d’Andersen est un désastre ! Dans l’histoire danoise, la sirène pourrait tuer le prince pour retrouver sa voix, sa queue et sa place dans le royaume des eaux : elle choisit de ne pas le faire par amour. Ici, la sirène tue l’homme parce qu’elle ne peut pas l’avoir. Le message est radicalement différent et il banalise/légitime les crimes faits, soi-disant, par amour. Il est dangereux de romantiser à ce point la mort au nom de la déception amoureuse. À la fin du roman, la sirène règne en maîtresse despotique sur l’océan. Conclusion ? On ne guérit jamais d’une peine de cœur et ça rend mauvais·e ? Quel affreux sous-texte à présenter aux jeunes lecteur·ices à qui s’adresse ce roman !

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Le vent du nord

Recueil de nouvelles de Tarjei Vesaas.

Dans ces textes aux allures de contes nordiques, la mort voisine avec la folie. Les drames sont imminents, qu’ils soient minuscules ou terribles. Chaque protagoniste se tient au seuil du changement, et ce dernier est rarement pour le mieux. Les malheurs sont tonitruants, mais les chagrins restent muets.

  • La vie et la mort d’une fourmi illustrent cruellement ce que sont l’obstination et la prédestination.
  • Un enfant malade se réjouit du grand voyage qu’il entreprend à la ville avec son père inquiet.
  • Que signifie demain pour un bonhomme pain d’épices accroché à l’arbre décoré, le soir de Noël ?
  • Une journée d’anniversaire fait passer du ravissement au désespoir une enfant coquette.
  • L’inspection de la classe n’est pas difficile que pour la jeune maîtresse d’école.
  • Une journée d’abattage en forêt est l’occasion de rendre grâce pour les bénédictions quotidiennes.
  • Qu’est-ce qu’une vie de labeur face à l’insouciance des enfants ?
  • Un meunier épuisé est tourmenté par une sinistre apparition dans son moulin.
  • Un nouveau-né attend, certain que le monde est amical, inconscient du grand malheur qu’est son existence.
  • Un voyageur de nuit est saisi d’angoisse à l’idée d’être seul dans son compartiment de train.
  • Une enfant s’impatiente devant sa chatte qui tarde à accoucher.
  • Un voyage en autocar devient le premier pas vers l’amour.
  • Un homme idiot se voit confier l’abattage de grands arbres, seul sur une île.

Par moment, ces récits anodins flirtent avec le fantastique quand ils ne plongent pas allègrement dans l’horreur. Pas besoin de monstres terribles pour cela : c’est le quotidien, l’humanité même qui sont les menaces. « Il est là, celui qui n’a pas de nom, et qu’elle a abandonné dans un pays profané et taciturne. Jamais personne n’a été aussi seul, aussi abandonné. Il vient d’arriver dans ce monde et il est couché dans la lumière du jour. […] Nul n’est jamais sorti aussi nu du sein de sa mère. » (p. 141) Mais toujours, inexorable, la vie revient, surmonte, triomphe. Chaque fin porte en elle une vitalité nouvelle. Le dernier texte rappelle furieusement Les oiseaux puisque l’on retrouve Mattis, imbécile obstiné qui doute tant de lui et des autres. Une fois encore, Tarjei Vesaas m’émeut avec sa poésie de la nature et son regard porté sur les humains.

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Fares Cachoux – Figures contemporaines

Livret d’exposition de l’Institut du Monde arabe de Tourcoing. Exposition visible jusqu’au 14 juillet 2024.

« À mi-chemin entre l’affiche, le slogan et la grande peinture, l’œuvre de Fares Cachoux relève de l’œuvre d’art engagée. De la politique à l’environnement en passant par l’analyse de nos sociétés et leurs dysfonctionnements, son regard est toujours pertinent, judicieux, incisif. » (p. 3) Voilà qui résume parfaitement la très belle exposition proposée par l’Institut du Monde arabe de Tourcoing. Les épures stylisées, vivement colorées, sont fortement significatives. Il y a du pop art et quelque chose du graph’ dans cette offre revendicatrice.

Le plus simple est que je partage quelques photos que j’ai prises pendant la visite. Et je ne peux que recommander les superbes expositions de l’IMA Tourcoing. Celle sur Étienne Nasreddine m’avait bouleversée, comme beaucoup d’autres avant celle-ci.

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Le fléau (bande dessinée)

Bande dessinée de Roberto Aguirre-Sacasa (scénario), Mike Perkins (dessins) et Laura Martin (couleurs), d’après le roman éponyme de Stephen King.

Les 6 tomes de l’intégrale des comics reprennent précisément le roman. Il ne manque aucun personnage, du plus attachant au plus affreux. Randall Flagg, antagoniste iconique, est superbement dessiné. « « Il avait une hilarité sombre dans son visage… et dans son cœur aussi, comme vous pouvez le deviner. C’était le visage d’un homme haineusement heureux. » (p. 100 – tome 1)

Chaque tome s’achève avec une galerie d’illustrations supplémentaires, entre couvertures non retenues, esquisses et images inédites. C’est un plaisir de parcourir ces planches. Le dessin rend très (TRÈS) concret la maladie, du virus aux écoulements muqueux verdâtres : estomacs sensibles s’abstenir ! Le format et l’esthétique des comics conviennent parfaitement à ce long roman : j’ai donc lu avec bonheur cette adaptation !

Je vous laisse avec quelques citations sympathiques… si je peux dire !

« Je contemple cette chose issue de mes pires cauchemars, et ça n’a rien d’humain, bien que ça RESSEMBLE parfois à un homme. En réalité, c’est un gros cyclone noir tout-puissant qui aspire tout ce qui est assez malheureux pour être à sa portée… » (p. 13 – tome 3)

« Siennes étaient les armées de la nuit et siens les cavaliers de la mort aux visages blafards. » (p. 74 – tome 4)

« Dans mon journal, j’avais une section appelée ‘Souvenirs à garder’, pour que le bébé connaisse… toutes ces choses qu’il ne verra jamais. J’aurais dû l’appeler ‘choses disparues. » (p. 6 – tome 5)

« Il n’était plus un homme à proprement parler, pour peur qu’il en eût jamais été un. » (p. 34 – tome 6)

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La dernière mission de Gwendy

Tome 1 : Gwendy et la boîte à boutons – Tome 2 : Gwendy et la plume magique

Roman de Stephen King et Richard Chizmar.

À 64 ans, Gwendy est une romancière à succès et la deuxième sénatrice du Maine. En ce matin de 2026, elle se prépare à monter dans une fusée pour rejoindre la nouvelle station spatiale. Elle concrétise ainsi un rêve d’enfant fascinée par les étoiles, mais ce voyage a un autre but. Gwendy doit mettre en sûreté la boîte à boutons que Richard Farris lui a donnée pour la première fois quand elle avait douze ans. Des puissances maléfiques veulent s’emparer de l’objet et faire usage de ses terribles pouvoirs. Aussi, lâcher la boîte à des milliers de kilomètres au-dessus de la Terre semble la seule solution. « Il faut que ce soit l’espace. Lequel n’est pas seulement la dernière frontière, mais aussi la déchetterie suprême. » (p. 24) Parmi les autres passagers, elle espère se faire discrète et accomplir sa mission sans encombre. Hélas, elle souffre de pertes de mémoire très handicapantes. « Peut-être, ce que désirait surtout la boîte à boutons, c’était un acte volontaire de folie et de destruction massive, commis par sa plus fidèle gardienne. Voilà qui serait vraiment une victoire – la plus grande de toutes – pour les méchants. Par ailleurs, qui étaient ces méchants exactement ? » (p. 88) En outre, un autre participant du voyage a des intentions mauvaises. Entre ses mains, la boîte de tous les possibles serait la plus dangereuse menace ayant jamais pesé sur l’humanité. «  Le sort du monde dépend du contenu de cette boîte. » (p. 10)

Ce volet conclusif rattache la trilogie de Gwendy au grand univers littéraire de Stephen King, notamment son œuvre phare, La tour sombre, mais nous emmène aussi à Derry et nous rapproche dangereusement d’un clown sanguinaire. J’ai pris beaucoup de plaisir à lire ces trois romans écrits à quatre mains. Ce dernier opus ménage un suspense de bon aloi grâce aux chapitres qui alternent entre présent et passé. On apprend ainsi ce qu’a vécu l’héroïne depuis La plume magique de Gwendy, ses joies et ses peines. Et comme souvent dans les textes du King, ce n’est pas des monstres dont il faut avoir peur, mais bien des humains. « Les gens n’ont besoin d’aucune boîte à boutons pour commettre des horreurs. L’esprit humain est bourré de connerie malfaisante. » (p. 245)

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Chez soi : une odyssée de l’espace domestique

Essai de Mona Chollet

Que l’on soit contraint·e d’y rester ou de le quitter, qu’on ne le trouve pas ou qu’il sorte par les yeux, le logement est souvent source d’angoisse. La difficulté de se loger est une terrible évidence : les loyers/crédits immobiliers sont trop élevés tandis que les logements sont trop petits, insalubres, indisponibles, etc. « Un logement digne de ce nom ne devrait pas représenter un but, une finalité, mais un point de départ. » (p. 91) Un chez-soi ne peut pas être que pratique, n’en déplaise aux amateurs utopistes des tiny houses. Investir son intérieur, s’y sentir bien, s’y apaiser, ce sont des nécessités qui sont rarement comblées. Tous·tes ou presque, nous sommes aliéné·es par un travail indispensable sans lequel il est quasi impossible de se loger. Comme le prône Mona Chollet, je suis une fervente partisane du revenu universel qui permettrait à chacun de combler ses besoins vitaux, dont le logement. Au-delà de la seule nécessité de l’abri, le logis est un prolongement de soi, une façon d’être au monde. « La maison dessert l’étau. Elle permet de respirer, de se laisser exister, d’explorer ses désirs. » (p. 6)

Il existe un luxe exquis, mais incompris, celui d’être casanier·e. Je suis de cette espèce. J’aime sortir, visiter des musées ou des bâtiments, rencontrer mes ami·es, aller au cinéma ou au restaurant, mais quelle joie de rentrer chez moi. J’apprécie follement de recevoir et d’accueillir mes proches pour une soirée ou un week-end, mais quel délice de me retrouver à nouveau seule, maîtresse de mon petit chez-moi. Je travaille à la maison et j’ai investi mon intérieur à mon image, à ma mesure. Y rester pour lire, faire la sieste ou jouer avec mon chat, ce n’est pas de l’indifférence envers le monde, c’est un retrait salvateur et nourricier. « Vouloir rester chez soi, s’y trouver bien, c’est dire aux autres que certains – certains jours seulement –, on préfère se passer de leur compagnie. » (p. 19) Je sais vivre pour moi, en moi, sans être dépendante de l’extérieur social. Se nourrir du dehors et se construire dans le dedans, ce n’est pas incompatible. « J’avais retenu qu’un coin de lecture devait être à la fois un nid où se pelotonner et un poste d’observation, ou de contemplation. » (p. 32) J’aime le quotidien, la banalité de ma routine dans mon appartement, parce que j’ai la chance d’habiter un logis agréable et sain.

Mona Chollet explore finement un sujet sensible, celui des tâches ménagères. Le foyer est-il nécessairement un attribut féminin, tandis que l’homme a tout le monde à explorer et pour exprimer ses désirs et déployer ses tentatives ? Il est évident que non ! Le logement est l’affaire de tous·tes celleux qui y vivent, pas uniquement de l’épouse/mère/fée du logis ! Se réapproprier son chez-soi, c’est y vivre pleinement et s’ouvrir d’infinies possibilités de l’explorer et de s’y faire une vie à sa mesure.

De cette autrice, je vous recommande également Beauté fatale, Sorcières et Réinventer l’amour.

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Viendra le temps du feu.

Roman de Wendy Delorme.

Dans une dystopie caniculaire, nataliste et anti-culturelle, enclose dans des frontières punitives et excluantes, chacun et chacune doit contribuer par son travail et sa progéniture. Plusieurs personnes prennent la parole pour parler d’avant, quand le Pacte national n’avait pas été voté. « Personne ne devrait, selon la loi des autres, vivre une vie emmurée. » (p. 57) Rosa, Grâce, Raphaël, Ève et Louise se souviennent soit de cette ancienne communauté indépendante composée de sœurs, soit du temps où l’on pouvait lire ce que l’on voulait, soit de leurs sexualités désormais condamnables. « Mon récit commence comme s’achève mon histoire. C’est celle d’un grand massacre. D’une foule prisonnière, cerclée par la police. » (p. 61) Toutefois, comme dans toute société dysfonctionnelle, la résistance est inévitable : l’humanité n’accepte pas indéfiniment d’être étouffée. « Une main qui se pose sur la peau nue d’un bras, une page que l’on lit, pour soi ou à voix haute, sont les seuls remèdes à notre aliénation. » (p. 168)

Je découvre Wendy Delorme avec ce roman qui ne cache pas les hommages qu’il rend à des monuments de la littérature : La servante écarlate, Fahrenheit 451, Les guérillères et bien d’autres cités en fin d’ouvrage. C’est une lecture forte et militante qui écrit avec intelligence et délicatesse sur l’homosexualité et les identités sexuelles. Je retiens une phrase que je trouve lourde de sens : « Pour se protéger du monde, il faut devenir invisible, transparente. Qui n’a pas de contours ne devient jamais cible. » (p. 27)

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Mangeuses – Histoire de celles qui dévorent, savourent ou se privent à l’excès

Essai de Lauren Malka.

Impossible d’ignorer les injonctions culturelles et médiatiques à la minceur qui sont adressées, plus ou moins subtilement, aux femmes. Être mince, c’est être belle : donc, manger, c’est le risque de ne pas/plus être belle. C’est donc un besoin vital, une nécessité absolue qui sont diabolisés. « Les hommes n’ont pas besoin, par nature, d’aliments plus énergétiques que les femmes, si ce n’est pour entretenir leur domination sociale et politique. Les femmes, en revanche, payent très cher – dans certains cas, de leur vie – les conséquences de cette répartition inégalitaire. » (p. 217) À suivre la démonstration de l’autrice, on comprend que l’obsession névrosée pour le poids des femmes n’est pas récente : depuis toujours, on leur impose la minceur tout en exigeant des courbes bien placées qui leur rappellent qu’elles ont des fonctions nourricières à remplir.

De l’appétit alimentaire à l’appétit sexuel, le pas est simple à franchir. La femme qui mange trop est forcément débauchée et tentatrice. « Ève se retrouve non seulement accusée d’avoir commis le péché de gourmandise, mais aussi celui de l’incarner en devenant elle-même aussi dangereuse et appétissante qu’un fruit défendu. » (p. 65) Il appartient donc aux hommes, malheureuses victimes (non) des comportements féminins déviants et immoraux, de corriger les gourmandes.

En contrôlant l’appétit, voire la satiété des femmes, la société patriarcale (oui, disons les termes !) contrôle les forces de ces dernières et les tient bien sages. « Priver les femmes […] de nourriture est la façon la plus radicale de les isoler, d’amoindrir leur parole et d’invalider leur combat. Partager le pain de la sororité et le plaisir de manger apparaît alors comme un point de départ crucial pour s’émanciper. » (p. 17 & 18) Ce qui est terrible, c’est que les femmes se sont approprié ces restrictions : l’autocontrôle intégré facilite grandement la coercition des hommes !

La grande cuisine et la gastronomie ne seraient pas des affaires de femmes, si l’on en croit ces messieurs : il ne faut pas confondre la popotte domestique et l’art culinaire. On dénie donc aux femmes le talent de créer des plats fabuleux et l’intelligence d’être gastronome et on se moque de leur ambition d’être aussi qualifiée qu’un homme sur le sujet. « Il y a donc un effort supplémentaire à fournir pour ne pas être sexualisée ni traitée d’idiote. » (p. 143) Heureusement, les lignes bougent : les femmes s’emparent de tous les sujets, et gare à celleux qui voudraient les empêcher !

Nourri de références littéraires, universitaires, cinématographiques et télévisuelles, l’essai de Lauren Malka fait la part belle aux entretiens et aux confidences de femmes. L’autrice elle-même parle de son rapport à la nourriture. S’il semble indispensable de réfléchir à l’acte de manger ou de ne pas manger, il est tout autant indispensable d’écouter ce que racontent celles qui souffrent de troubles du comportement alimentaire. Chacune doit s’approprier son récit alimentaire et accueillir celui de ses sœurs attablées ou désattablées. « Le féminisme est un voyage qui, comme tous les autres, commence par la question : qu’y a-t-il à manger ? » (p. 14)

J’ai depuis longtemps un rapport tendu avec mon corps. Adolescente obèse, le corps débordant de bourrelets et le souffle court au moindre effort, je suis devenue une femme adulte perpétuellement complexée. Certes, je ne suis plus obèse et mon cardio va très bien, merci le sport. Mais mon image dans le miroir est un tableau d’horreur pour mes yeux. Je suis gourmande, irrémédiablement, mais je mange équilibré, surtout depuis que je suis végétarienne. Pour autant, je culpabilise à chaque bouchée, à chaque gourmandise, à chaque pensée alimentaire. De nombreuses pages du texte de Lauren Malka m’ont émue au cœur parce qu’elles parlent de moi et de mes fêlures, mais m’aident aussi à relever la tête et à la garder haute : mon corps est comme il est, stop à l’automaltraitance ! Cet ouvrage intelligent et sensible rejoint sans faillir mon étagère de livres féministes.

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La femme comestible

Roman de Margaret Atwood.

Marian est une trentenaire encore célibataire dans les années 70. Elle travaille pour une société de sondages et vit en collocation avec Ashley, jeune femme libérée bien décidée à avoir un enfant toute seule. Entre son métier peu épanouissant et sa relation amoureuse dans une impasse avec Peter, elle vit calmement, sans trop s’interroger sur ses désirs. Quand Peter la demande finalement en mariage, durant la longue période de ces fiançailles plus raisonnables que passionnées, Marian se sent peu à peu dépossédée de ses décisions. Sa rencontre avec Duncan, jeune homme instable, achève de perturber le fragile équilibre de son existence. « Le refus que son corps opposait à certains aliments l’irritait de plus en plus. » (p. 330) Prise au piège, étouffée par une angoisse croissante, Marian se dissocie d’elle-même, au point que le récit qu’elle portait à la première personne passe à la troisième personne. Peut-elle reprendre le contrôle de son corps et du cours de sa vie ? « Elle eut peur de se dissoudre, de se défaire, couche par couche, tel un bout de carton au milieu d’une flaque dans un caniveau. » (p. 406)

Avec son premier roman, Margaret Atwood ouvre une réflexion sur des thèmes qu’elle ne cessera de creuser dans son œuvre. Il est ici question de la passivité que les hommes attendent des femmes. Imaginez donc, faire des études, à quoi cela pourrait-il leur servir ? « Voilà ce qu’on récolte […] quand on donne une éducation aux femmes. Elles élaborent des tas d’idées absurdes. » (p. 291 ) La femme est aliénée par la maternité, le mariage et la société de consommation : on ne lui demande pas de réfléchir, mais d’absorber. Le corps de Marian se ferme à ces injonctions, au point de refuser la nourriture. Elle ne sera plus une bête que l’on gave et que l’on tient docile, dût-elle en mourir. « Production-consommation. Tu commences à te demander si la question n’est pas simplement de transformer un type de cochonnerie en un autre. S’il y avait bien une chose à ne pas commercialiser, c’était la pensée, mais ils arrivent à des résultats vraiment impressionnants. » (p. 264) L’autrice oppose deux types de maternité, celle qui est subie et encombrante et celle qui est décidée et méthodiquement planifiée, dans une reprise en main de l’appareil reproductif. Le roman est richement nourri de références littéraires, sociologiques, philosophiques et psychanalytiques. Il rejoint sans hésitation mon étagère de lectures féministes.

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Wayward Pines

Romans de Blake Crouch.

Présentation des 3 tomes de la trilogie, sans (trop) de spoilers.

Livre 1

Ethan Burke se réveille après un accident de voiture à Wayward Pines, « la quintessence de l’Amérique, une petite ville paisible, cernée par l’un des paysages les plus stupéfiants qu’il ait jamais vus. » (p. 25) La bourgade est superbe, c’est indéniable, mais Ethan ne comprend pas pourquoi le shérif ne lui rend pas ses affaires et pourquoi il ne peut pas joindre sa femme et son fils à Seattle. Le comportement des habitant·es est très étrange, entre peur et résignation .« Il savait bien que les ténèbres régnaient partout où les hommes se rassemblaient. Le monde était ainsi fait. […] Cette apparente perfection était superficielle. L’épiderme. Il suffisait d’entailler quelques couches pour voir apparaître des motifs plus sombres. » (p. 26) Peu à peu, Ethan comprend qu’il est impossible de quitter Wayward Pines : le paradis américain est une forme très spéciale de prison dorée. « Plus on en sait, plus ça devient étrange… et moins on en sait. » (p. 123)

Je connais cette trilogie pour avoir vu l’adaptation télévisée créée par Chad Hodge : si la saison 1 reprend assez bien le premier tome, la saison 2 est une extrapolation très éloignée (et assez mauvaise) du livre. Si vous êtes fan de SF et d’horreur, cette trilogie littéraire menée tambour battant est faite pour vous !

Livre 2

« Par moment, Wayward Pines semblait presque réelle. » (p. 14) Ethan Burke a enfin accepté la réalité de Wayward Pines et, à la demande de David Pilcher, le responsable de la ville, il a pris le poste de shérif. « À sa connaissance, il était le seul et unique résident de Wayward Pines à connaître la vérité. Son travail consistait d’ailleurs à s’assurer que rien ne change jamais. Maintenir la paix sociale à tout prix par le mensonge. » (p. 16) Mais rapidement, Ethan ne supporte plus que les habitant·es de la ville soient maintenu·es dans l’illusion et soumis·es au projet du mégalomaniaque qui se rêve en sauveur de l’humanité. Chargé d’enquêter sur les dissident·es qui menacent le statu quo, le nouveau shérif décide que le temps des mensonges et de la dissimulation a assez duré, surtout parce que la menace semble s’intensifier à l’extérieur de Wayward Pines. « Je sais ce dont le peuple a besoin. La perfection finirait par rendre fous. Même les villes les plus parfaites dissimulent toujours quelque chose d’affreux. Le rêve n’existe pas sans cauchemar. » (p. 192)

Le rythme de l’intrigue reste aussi soutenu que dans le tome précédent : à la suite des personnages qui sont fort malmenés, il est difficile de reprendre son souffle, entre péripéties terrifiantes et révélations stupéfiantes. Et je ne peux que confirmer que la saison 2 de la série de 2015 a très peu utilisé le matériau d’origine, ce qui est dommage !

Livre 3

David Pilcher n’a pas supporté qu’Ethan Burke révèle aux habitant·es la réalité sur Wayward Pines. Désormais, il ne s’agit plus protéger la ville des menaces extérieures ou intérieures, mais uniquement de survivre face aux créatures qui envahissent les rues. La terreur est palpable et l’air est saturé de mort et de souffrance. Ethan ne pense qu’à protéger son épouse et son fils, mais les erreurs de son passé ne cessent se rappeler à lui. « Merde, j’ai tout bousillé. Avec mon travail. Avec Kate. Avec mes blessures de guerre jamais guéries, jamais soignées. Mais j’essaie, Theresa. Depuis que je me suis réveillé dans cette ville, j’essaie. J’essaie de te protéger, toi et Ben. J’essaie de vous aimer le mieux possible. J’essaie de faire les bons choix. » (p. 206) Une question terrible se pose désormais : est-il possible de rester à Wayward Pines et, si non, où aller ?

La fin de ce dernier tome et de la trilogie est à mon sens totalement illogique et bâclée : elle ne respecte pas les règles établies précédemment dans l’intrigue. En voulant effectuer une pirouette qui propose un dénouement ouvert, l’auteur sabote son propre univers. C’est vraiment dommage et cela gâche une expérience de lecture parfaitement positive jusqu’aux 10 dernières pages.

De Blake Crouch, j’ai lu Dark Matter et j’ai le vague souvenir d’un paramètre illogique qui m’avait sortie de l’histoire.

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Annales du Disque-Monde – 15 : Le Guet des Orfèvres

Roman de Terry Pratchett.

Dans Au guet, une confrérie secrète voulait rétablir un roi sur le trône d’Ankh-Morpork et renverser le Patricien Vétérini. Ici, rebelotte, mais c’est un autre groupe qui se pique de restaurer la lignée royale, et ce avec une arme d’un nouveau genre. Une fois encore, le guet de nuit doit démêler une sombre affaire qui implique les guildes des assassins, des alchimistes et des fous. Mais dans les rangs de la garde municipale, c’est un peu la pagaille. Sam Vimaire, sur le point d’épouser Sybil Ramkin, va démissionner, même si ça le chagrine beaucoup. « Il boit seulement quand il est déprimé […] / Pourquoi il est déprimé ? / Parfois, c’est parce qu’il n’a pas bu. » (p. 152) Et le guet a intégré des représentants des groupes minoritaires de la ville, histoire de ne pas faire de discriminations et éviter toute forme d’espécisme, voyez ? Les agents Detritus, Bourrico et Angua passent difficilement inaperçus dans l’uniforme, étant respectivement un troll, un nain et une femme. Ankh-Morpork fonctionne parfaitement, et ce pour la première fois depuis longtemps. Cela suppose de laisser les guildes faire leurs petites affaires. Mais ça, pour le caporal Carotte, c’est un peu difficile : la loi est écrite et il a lu la loi, donc il la fait appliquer. Ça aide d’avoir un agent du guet qui connaît TOUT sur la ville. Et surtout d’avoir un agent qui connaît sa vraie place et sait rester à la sienne.

Bon, je vais me répéter, mais je régale encore et toujours avec ce cycle littéraire. L’humour absurde déployé par Terry Pratchett, que ce soit dans les répliques, les situations ou les noms des personnages, fonctionne complètement sur moi. « L’Ankh est sans doute le seul fleuve de l’univers à la surface duquel les enquêteurs peuvent silhouetter un cadavre à la craie. » (p. 97) Croisant l’agent Squeli Meuldor au détour d’une phrase (mais si, vous l’avez : la vérité est ailleurs, tout ça…), j’ai recraché ma tartine en pouffant de rire dans mes miettes. À voir, toutefois, si je continue ma lecture par série, donc avec le Guet, ou si je me décide à lire dans l’ordre de parution, parce que j’ai le sentiment de manquer quelques subtilités avec ma lecture fractionnée…

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Deux lapins tout pareils

Album de Jeanne Cappe et Marcel Marlier.

Floco et Doux-Poils sont des lapereaux turbulents qui se ressemblent comme deux gouttes d’eau. Leur maman a bien du mal à les différencier. « Je m’en vais à la ville pour vous acheter un ruban rose et un ruban bleu ; de cette façon, je pourrai mieux vous distinguer l’un de l’autre, et je saurai qui gronder quand l’un de vous fera une bêtise. » (p. 1) Incapables de rester sages un instant ni de suivre les recommandations de leur mère, les voilà partis explorer le monde au-delà de la clairière. Évidemment, de rencontres étranges en déconvenues, ils ne tardent pas à rentrer, tous penauds, au logis.

Je ne me lasse pas de la douceur de ces anciens albums (celui-ci date de 1971) aux illustrations douces et charmantes, même si l’histoire s’achève en eau de boudin, sans véritable morale ni conclusion satisfaisante. Peu importe, j’ai passé un tendre moment avec deux petits lapins coquins, alors que demander de plus ?

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L’homme qui vivait sous terre

Nouvelle de Richard Wright.

Accusé à tort d’un meurtre, un Noir américain se réfugie dans les égouts. De cave en cave, il découvre une autre façon de voir le monde et s’aménage une grotte extravagante. Les bruits du dessus sont étouffés, la lumière est une abstraction. « Une part de son être essayait de se rappeler le monde qu’il avait quitté, une autre part ne voulait pas s’en souvenir. » (p. 46) L’homme fait corps avec son refuge et devient un être excavateur. Mais face à une nouvelle démonstration d’injustice et de violences policières, il sait qu’il doit remonter. « Et c’était maintenant ainsi que lui apparaissait le monde de dessus terre : comme une forêt sauvage, qu’emplissait la mort. » (p. 71 & 72)

En quelques pages très précises, Richard Wright dépeint une lente glissade dans la folie, une dissociation mentale salvatrice. Mais l’homme n’est pas fait pour les souterrains, et s’il en ressort, personne ne le comprend. Avec ce texte digne d’une nouvelle de Kafka, l’auteur dénonce les violences faites aux Noirs américains. C’est très puissant et ça nous met face à une réalité sordide.

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Katie

Roman de Michael McDowell.

Philo est tout l’opposé de Katie. La première est honnête, travailleuse, serviable et aimable. La seconde est cruelle, perverse, avide et sans scrupule. Par la main de Katie et de ses parents, Hannah et John Slape, Philo se retrouve doublement orpheline, plus pauvre que jamais et accusée de meurtre. « Mon Dieu, […] mais ta vie n’est qu’un long chemin parsemé de malheurs ! » (p. 130) Oui, Philo est une brave fille, mais face à cette famille d’assassins, de voleurs et de tortionnaires, elle jure d’obtenir vengeance, même si elle se sait perpétuellement en danger. « Les Slape ne se laisseront pas attraper, et ils me retrouveront ! » (p. 249)

Impossible de résumer ce roman dont chaque chapitre compte une péripétie – voire plusieurs – retentissante. Les Anglo-Saxons parlent de page turner, les Français de roman-feuilleton. Les deux titres se valent : Katie est un récit qui se dévore et qui, sans s’essouffler, entraîne le/la lecteur·ice de page en page. Il y a un peu des Thénardier dans la famille Slape, mais à la sauce Stephen King, façon Carrie et Ça, avec supplément prémonition. Oui, ce roman dégouline de sang à gros bouillons : c’est volontairement et jouissivement gore. Mais le texte a aussi un côté un peu fleur bleue : Philo n’est certes pas une Cosette qui attend qu’on la sauve, mais elle vit quelques épisodes doux et romantiques qui tranchent fermement avec l’horreur de sa vie. J’ai tombé ce roman de presque 500 pages en une journée : le style de Michael McDowell, que je découvre avec ce texte, n’est pas époustouflant, mais il sait tenir en haleine. Une seule question à la fin du roman : pourquoi ce titre ? Katie n’est pas l’héroïne, mais la détestable antagoniste que l’on souhaite voir disparaître…

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Emily Dickinson

Bande de Liuba Gabriele.

Emily est née, a vécu et est morte à Amherst, dans le Massachusetts. Enfant, elle a découvert qu’écrire était son talent, mais surtout sa survie. « Les mots sont des trésors. » (p. 12) Jeune fille assez solitaire, aux attachements fougueux, elle exprime un mysticisme particulier au contact de la nature et des mots. « La création est un mystère parfait, j’en tombe amoureuse d’un amour absolu. » (p. 33) Profondément marquée par la perte d’êtres chers, Emily s’enferme de plus en plus et finit par ne plus quitter sa chambre, recluse volontaire dédiée à la poésie. « Le mot est absolu. Tout mon monde est créé. Tout mon monde est création. Je n’ai besoin de rien d’autre. Dieu, quand j’écris, je te comprends. » (p. 86)

Cette poétesse n’en finit pas de me fasciner. Son œuvre est complexe et j’avoue ne pas tout comprendre, mais je suis touchée. Cette bande dessinée m’a donné envie de relire la poésie d’Emily Dickinson. Le dessin de Liuba Gabriele est superbe et me rappelle celui de Georgia O’Keeffe pour ses fleurs qui n’en finissent pas se déployer et ses cieux mauves vibrants. La couleur a un grain poudré qui apporte une douceur infinie aux images. J’ai glissé entre les pages avec délectation.

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Lettre à mon ravisseur

Roman de Lucy Christopher.

Alors qu’elle attendait la correspondance de son avion pour Bangkok, Gemma est enlevée, volée par Ty. L’adolescente anglaise se réveille au milieu du bush australien : à perte de vue, le sable rouge, et pas une route ni une ligne électrique. Londres est à des milliers de kilomètres et s’enfuir est suicidaire. Gemma refuse d’accepter la situation : même si Ty ne lui veut visiblement aucun mal et affirme l’avoir libérée, elle reste accrochée à l’espoir de retrouver sa famille et ses amis. « J’ai tout fait en fonction de toi, j’ai mis les bouchées doubles pour tout terminer afin de te sauver au plus vite. » (p. 130) Comment quitter le désert brûlant et échapper à l’emprise de ce jeune homme mystérieux ?

Par la lettre qu’elle adresse à Ty, on comprend que Gemma n’est plus captive. L’autrice explore le mécanisme complexe du syndrome de Stockholm, mais elle le mélange à l’attirance que l’adolescente ressent pour le beau Ty. « Le bleu profond de tes yeux refermait des secrets, je les voulais. » (p. 8) C’est précisément ce qui m’a dérangée pendant ma lecture. J’ai le sentiment que l’autrice romantise l’enlèvement et la détention de la jeune fille. Ce récit n’est pas une dark romance ni une énième réécriture du pauvre cliché littéraire qu’est le « haters to lovers », mais je ne sais pas s’il n’est pas aussi dangereux et ambigu. Je ne suis très certainement pas le public cible pour ce texte, mais il est certain que je ne le recommande pas.

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Annales du Disque-Monde – 3 : La huitième fille

Roman de Terry Pratchett.

Tambour Billette est un vieux mage. Comme tous ceux de son métier, il sait quand, où et comment il mourra. C’est pour cela qu’il se rend à Trou-d’Ucques, village perdu dans les montagnes, pour transmettre ses pouvoirs au huitième fils d’un huitième fils. Ça tombe bien, un forgeron, huitième fils d’une famille, attend que son épouse accouche de leur huitième enfant. « La magie m’a guidé jusqu’à vous, la magie s’occupera de tout. C’est d’ordinaire ce qu’elle fait. » (p. 8) Mais voilà, le marmot qui se pointe est une fille et il est trop tard pour rattraper les pouvoirs qui ont déjà été transmis. La petite Eskarina est donc confiée aux bons soins de Mémé Ciredutemps, sorcière renommée que personne n’ose trop contredire. « On les acceptait plutôt bien, les sorcières, dans les montagnes du Bélier, personne n’avait rien à redire sur elles. Du moins, quand on tenait à se réveiller le matin sous la même forme qu’on s’était couché la veille. » (p. 11) Là où ça coince encore un peu plus, c’est que la magie des sorcières, ce n’est pas celle des mages : la première est affaire de têtologie et de bon sens, la seconde repose sur les livres et les formules. Et surtout, de mémoire d’humain et de non humain, on n’a jamais vu un homme être sorcière ni une femme être mage. Pour Mémé, il n’y a que l’Université de l’Invisible qui peut former la fougueuse Eskarina et l’aider à contenir son immense pouvoir. Reste à savoir si l’illustre école de mages acceptera une petite fille en ses murs. « Elle serait sorcière et mage. Elle allait leur faire voir. » (p. 101)

C’est dans ce livre que Mémé Ciredutemps fait son entrée dans l’immense œuvre du Disque-Monde. Elle n’est pas encore aussi affirmée et solide que dans les autres récits consacrés aux sorcières, mais elle a déjà tout pour plaire. Un caractère bien trempé, l’art d’obtenir ce qu’elle veut et un talent certain pour créer autant que pour éviter les ennuis. J’ai beaucoup aimé ce volume qui explore la magie et ses dangers, la fragilité des parois entre les mondes et la proximité de créatures terrifiantes. « La magie peut être une sorte de porte, et il y a des Choses désagréables de l’autre côté. » (p. 35) Je continue évidemment ma lecture de ces aventures fantastiques !

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