Ferme ta gueule s’il te plaît, je suis en train de t’écrire un beau poème d’amour

Ouvrage poétique de Thomas Vinau.

En deux, trois, quatre lignes, rarement plus, le poète déclare sa flamme à la femme adorée. « Trois grains de beauté / entre tes deux seins / cinq bonnes raisons d’exister » Flamme qui brûle, qui embrase, mais parfois vacille et n’est pas loin d’être mouchée, flamme qui s’agace et qui enrage, comme le montre le titre. Les mots sont sensuels, d’une suggestion précisément dosée pour donner à l’érotisme tout son sel. « Je m’oublie / dans ta main » Les grandes déclarations se font parfois prosaïques – et c’est hilarant –, parce que l’amour ne peut pas être constamment à son pic. « Pour toi je serais capable / de manger de la betterave / (pas tous les jours non plus) » Le poète ne se prive pas d’envolées vachardes, teintées de mauvaise foi, parce que c’est aussi, ça, l’amour. « C’est pas ma faute / si t’es plus belle / quand je t’énerve »

Cette lecture se déguste, se suçote, se feuillette gourmandement pour en retenir une phrase ou deux. « Je respire tes bouchons de parfum / pour me rendormir / dans ton cou » Thomas Vinau est aussi l’auteur d’Ici ça va et, chez Les Venterniers comme pour le présent ouvrage, Les gens qui tombent. Je le préfère décidément dans la forme courte et poétique. Et ce petit livre fait main par cette maison d’édition que j’aime tant m’est précieux par ses imperfections délicates. « Le diable se cache /dans tes/ détails »

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De l’autre côté de la mère

Roman de Pauline Harmange.

Nine est orpheline. À trente ans, la voilà sans père, récemment décédé, et sans mère, partie quand elle avait quatre ans. En vidant la maison, elle trouve une boîte pleine de cartes envoyées par Fiona, l’absente. Voilà qui réécrit le récit familial. « J’aurais pu la voir ? Elle voulait me voir ? » (p. 57) Quinze après le dernier message, Nine part en quête de l’autre côté de la Manche, sans savoir si elle est toujours attendue ni ce qu’elle cherche vraiment. « Elle ne devrait pas toujours être la dernière au courant de sa propre histoire. Combien d’autres encore possèdent des bouts d’elle, dont elle ne savait même pas qu’ils manquaient à sa mosaïque ? » (p. 121) Alors que son épouse, Pia, est enceinte de leur enfant, Nine s’interroge : de qui tient-elle le plus ? De la mère qui est partie ou du père qui est resté ? « Quoi qu’elles décident, elles le feront pour elles, pas pour Fiona, pas pour le passé qu’il faut retrouver, mais pour le présent qu’il faut éprouver. » (p. 158)

À rebours du présent, on suit aussi la ligne temporelle de la mère fugitive. L’histoire d’amour entre Fiona l’Écossaise, aussi passionnée qu’indépendante, et Daniel le Breton, timide mais solide, est fondamentalement déséquilibrée, car chacun·e n’attend pas les mêmes choses. « Je ne m’étais pas imaginé vivre cette vie-là, celle d’une mère au foyer qui s’occupe de son bébé derrière ses rideaux tirés. » (p. 127) La parole de Fiona porte la confession d’un post-partum écrasant et de la charge solitaire et terrifiante de la maternité. Cette femme pleine d’ambitions artistiques craint de s’être dissoute dans son identité de mère et, toute sa vie, s’est mise en quête de sens et d’ancrage

Après Aux endroits brisés, j’ai retrouvé avec émotion l’écriture sensible de Pauline Harmange. L’autrice écrit des personnages crédibles et complexes, que l’on voudrait connaître, même les plus secondaires. On devrait tous·tes avoir un Sean dans nos contacts ! La longue réflexion sur la parentalité n’est jamais manichéenne : ce qui s’exprime, ce sont des sentiments authentiques. « J’avais l’impression d’être morte pour te donner la vie. » (p. 8) Fiona n’est pas qu’une mère absente, Daniel n’est pas qu’un père sacrificiel, Rosa n’est pas qu’une presque belle-mère, Pia a ses propres angoisses et Nine n’est pas une réplique du passé de ses parents. Ce que dit aussi ce roman, c’est qu’une famille, ça se construit et ça se choisit, ça se reconstruit et ça se répare.

J’ai déjà d’autres textes de Pauline Harmange dans ma pile à lire… Je savais que j’avais tiré le gros lot avec son premier roman !

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Quand on est au milieu

Album d’Anka A. Denise et Christopher Denise.

Trouver sa place parmi ses sœurs et frères, ce n’est jamais simple ! Ici, c’est un cadet qui avance doucement dans la vie, entre une plus grande et un tout petit. « Quand on est au milieu… on sait quand il faut tenir bon, quand il vaut mieux céder… et on sait aussi comment tout arranger. » Toute activité est l’occasion de s’affirmer et de faire des concessions, comme cuisiner un gros gâteau. Ce qui est certain, c’est que, quelle que soit sa place dans la famille, tout le monde est indispensable, comme chaque ingrédient d’une délicieuse recette. « Mais le mieux, quand on est au milieu… c’est qu’on est entouré d’amour. »

Ai-je supplié une amie – ou plus exactement le petit garçon de mon amie – de me prêter ce livre ? Oui, absolument, indubitablement, sans vergogne. Comment ne pas fondre d’attendrissement devant les adorables bouilles de ces lapins qui lèchent des spatules couvertes de pâte à gâteau et qui se promènent sur les jolis chemins de Boisfleuri ? Le sujet de l’album est bien traité et l’ensemble est doux et charmant, ce qui est parfait pour mon cœur parfois lourd. A bunny a day take the doctor away…

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Règnes modernes

Bandes dessinées de Yann Brouillette, Paolo Loreto et Valentina Grossini.

1 – Prédation dangereuse

Dans le monde des âmenimaux, ce sont les humain·es qui vivent à l’état sauvage et qui sont des proies, des êtres de compagnie, de la chair de consommation, des créatures inférieures. « Dépourvus d’âme immortelle, les humains ne font que se comporter comme s’ils étaient capables de souffrir. » (p. 14) La société est organisée autour du culte de Zyeu, divinité qui pourvoit à toutes choses et dont le dessein différencie clairement les âmenimaux des humain·es. C’est du moins ce que professe Madrak, le grand prêtre qui régit impitoyablement ce monde. L’équilibre de cet univers vacille quand une jeune humaine se révèle douée de parole et de raison. L’enfant est protégée par Bark et Bonnie, un chien et un lapin qui ont compris qu’il est bien difficile de malmener, tuer et manger ce qui s’exprime comme eux-mêmes. « Tu es prêt à mourir pour une vulgaire humaine ! Les humains sont vraiment les meilleurs amis des chiens. » (p. 28)

Le premier tome de cette bande dessinée résonne positivement avec mon végétarisme et mon refus, depuis 10 ans, de manger ce qui a été vivant. Règnes modernes interroge avec finesse l’antispécisme, en retournant les points de vue et les clichés. Les hasards de l’évolution qui ont placé l’humanité en haut du vivant sont mis à mal : ce qu’il faut comprendre, c’est que chaque vie vaut toutes les autres et qu’aucune ne justifie d’en supprimer. J’ai immédiatement enchaîné avec le deuxième tome, notamment pour en savoir davantage sur la maladie dégénérative qui affecte les âmenimaux.

2 – La survie des âmenimaux

Eugénie, l’enfant humaine, veut retrouver son frère, toujours esclave des âmenimaux. Pour Bark, Bonnie et Charlotte, la priorité est de comprendre ce qui a causé la mutation et si elle peut s’étendre à d’autres humain·es. Le petit groupe doit faire vite et être discret pour échapper aux tueur·euses à gages envoyé·es par Madrak. « Zyeu est miséricorde, mais vous, nous n’êtes que misère ! » (p. 43) Eugénie maîtrise de mieux en mieux le langage et affiche une indépendance inédite pour son espèce. Les recherches et les tests autour de son évolution révèlent notamment l’origine de la maladie qui foudroie certains âmenimaux. « Cette pandémie a été causée par nous, contre nous ! » (p. 48)

La révélation finale de ce deuxième tome me semble assez forcée, même si je comprends qu’elle tend à renforcer la caractérisation de plusieurs protagonistes. L’intrigue reste cependant d’excellente facture, avec des images et des idées-chocs : voir des carcasses d’humain·es dans des chambres froides, ça secoue un peu. Ça me rappelle surtout combien je suis écœurée par le déchargement des bœufs et autres cadavres d’animaux dans la boucherie du coin de ma rue… Je suis très impatiente de lire le cycle suivant de cette bande dessinée et de suivre encore Eugénie, Bonnie et Bark.

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Vieille

Bande dessinée de Delphine Panique.

Petite. Grosse, voire difforme. Acariâtre. Solitaire, voire esseulée. Sans filtre et sans fard. Et vieille, tellement vieille. « Dans vieille, il y a vie. » À suivre cette mémé en manteau rouge et son caddie marron, on avance lentement, à la vitesse des genoux douloureux et des corps fatigués. « J’ai encore ma jeunesse en moi ! En moi… Bien cachée… » On l’écoute dérouler son monologue silencieux, ses radotements et ses maigres révoltes. Elle entend ce que disent les chiens, mais elle préfère les chats. Dans son brouillard mental, les souvenirs sont flous, avec parfois quelques éclats. Qui a-t-elle été, cette femme, avant de n’être plus que vieille, réduite au nombre de ses années ? « Mes possibilités de vie passées sont infinies. »

Notre protagoniste sans nom est un peu raciste, mais ce n’est pas méchant. Elle ne comprend pas les jeunes générations, mais ne s’interdit pas de regarder les fesses des hommes. « Il est gentil, lui… Je me demande comment est sa bite… » Elle repense à ses époux et ressasse le chagrin de n’avoir été qu’une épouse, empêchée dans ses aspirations par une époque qui laissait peu de choix aux femmes. « Un jour j’ai réalisé la chance que j’avais, parce que, entre les incestes, les viols, le devoir conjugal, etc., c’est presque un privilège pour une femme, de ne pas avoir de rapports sexuels. » La pensée récurrente de cette toute petite vieillarde, c’est la proximité sans cesse grandissante de la mort : c’est à peu près le seul projet qui lui reste, à cette anti-héroïne.

J’ai ouvert cette bande dessinée en m’attendant à une version en cases de Tatie Danièle. Les premières pages ont rempli cette attente : l’humour est grinçant, impertinent, voire tout à fait insupportable. « Je vais les doubler dans la queue, tiens, pour les faire chier. Je vais leur péter dessus. Hihi. » Mais à mesure des chapitres qui présentent l’extrême vieillesse avec une immense lucidité, j’ai surtout ressenti une tristesse suffocante et une angoisse certaine : oui, on y passera tous·tes, à la mort, et le déni n’est pas une solution, mais l’acceptation n’est pas une sinécure. Je vais garder un souvenir lourd de cette lecture, mais il est certain que j’en garderai une trace !

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Le Christ aux coquelicots

Ouvrage poétique de Christian Bobin.

« Je t’aime à en faire peur aux étoiles. » (p. 11) Cette vertigineuse déclaration, le poète ne l’adresse pas à un·e mortel·le, mais à l’Éternel fait humain : c’est vers Jésus que tant d’amour est projeté. En comparant le Christ à la flamboyance pudique du coquelicot dans le champ de blé, l’auteur rappelle la singularité humble du Sauveur. « Ils ont fait de toi une image, ils ont fait de toi une idole, ils ont fait de toi une Église. Moi, je fais de toi un coquelicot, l’étendard minuscule de l’éternel, le fleurissement par surprise. » (p. 57) Une fois encore, Christian Bobin parle de sa foi d’une manière qui m’émeut au cœur et que j’aimerais éprouver. La simplicité est le fondement de la dévotion de ce poète-théologien. « Quand on m’a demandé comment je comprenais ta parole, je me suis entendu dire : “Je suis heureux”. » (p. 22)

Devant un livre dont il faut couper les pages, la lecture est nécessairement lente et précautionneuse. On avance ainsi à pas délicats entre les lignes, car l’impatience pourrait les déchirer. Alors que les fibres de papier crissent sous la lame qui se fraie un chemin, on peut savourer l’écho des derniers mots offerts à nos yeux, sans se précipiter vers ceux du verso. C’est un éloge de la lenteur. « Il faut longtemps moudre les mots et mourir en silence pour faire cuire le pain du ciel. » (p. 46)

Une seule certitude, il me faut les autres titres de Christian Bobin publié par Lettres vives. Ce sont des livres-œuvres d’art précieux à lire et à chérir, celui-ci d’autant plus qu’il m’a été offert par une personne chère à mon cœur.

Et je vous laisse avec une dernière adresse du poète au sacrifié.

« C’est la vanité qui fait les livres. C’est si beau que tu n’aies jamais rien écrit. » (p. 12)

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Les chats d’Ulthar

Manga de Gou Tanabe, d’après des nouvelles H. P. Lovecraft.

Céléphais – Un écrivain raté cherche à retrouver la cité perdue qu’il a vue en rêve, des décennies plus tôt. Il abuse de diverses drogues pour prolonger son sommeil et poursuivre son périple onirique vers les lieux de son enchantement. « Prenez garde à ne pas devenir prisonnier de vos rêves. » (p. 58) Quand, enfin, l’homme arrive à destination, a-t-il vraiment touché au but ?

Les chats d’Ulthar – En marge d’Ulthar, un couple de vieux sadiques capturent et torturent les chats. Quand l’animal d’un nomade disparaît et qu’une malédiction semble lancée sur la ville, les animaux adoptent un étrange comportement. « Que les âmes de tous les félins de jadis et de naguère infligent aux meurtriers de mon bien-aimé compagnon des souffrances éternelles ! » (p. 101) Et l’on comprend finalement mieux pourquoi il est interdit de s’en prendre aux chats dans la ville d’Ulthar.

A-t-on vraiment envie de les papouiller ?

Les autres dieux – Atal, présent dans la nouvelle précédente, suit l’enseignement de maître Bargai. Un jour, il exprime le désir de voir les dieux. Son mentor l’entraîne alors dans un périple jusqu’au sommet de l’Hathlag-Kla. « Les dieux arrivent à bord de leurs vaisseaux de nuages. » (p. 164) Mais quelle que soit la religion, il est notoire que voir les dieux n’est jamais une bonne idée.

J’ai peu lu Lovecraft, car le bonhomme m’inspire bien peu de sympathie, mais il était bon conteur, c’est indéniable. La reprise de ces trois nouvelles par Gou Tanabe est une merveille. Rien d’autre que le noir et blanc n’aurait convenu pour illustrer les fictions torturées de Lovecraft. Les chutes de chaque histoire sont spectaculaires, comme doivent l’être les fins de toute nouvelle. Ça ne respire pas la joie, mais qu’est-ce que c’est bon ! Pas étonnant que Stephen King cite l’auteur parmi ses modèles.

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La rédactrice

Texte de Michèle Cohen.

Michèle Cohen a été et est rédactrice, d’abord pour la radio, puis pour la publicité, mais aussi pour toutes sortes de textes. Mais a-t-elle ce qu’il faut pour être autrice ? « Aujourd’hui, on peut écrire un livre sympa sans être un grand écrivain. » (p. 30) Je ne suis pas friande de l’autofiction, mais ici, on lit un auto-documentaire, et le travail est fait admirablement. L’autrice documente son parcours intime avec des lettres, des images et des souvenirs. Elle se raconte en présentant les femmes de sa lignée et en traçant l’histoire des juifs arabes venus de Tunisie qui composent sa famille. À chaque anecdote ou épisode familial, on sent une générosité débordante. Discrètement, Michèle Cohen parle de son soutien aux réfugiés, sans en faire une montagne. Très vite, et très humble, elle revient à ses boulots d’étudiante, jamais loin d’une machine à écrire, les mots qui fusent au bout des doigts : transcrire, taper, recopier, répondre, tout ça, ce sont des actes d’écriture. « On peut écrire avec autre chose qu’avec des mots sur du papier. » (p. 75)

L’autrice parle abondamment de son admiration pour le travail de Baruch Spinoza et pour l’œuvre de Lydia Davis, et voilà que j’ai envie de découvrir ces deux-là ! Rédactrice, c’est également mon métier. Aussi, j’ai parfaitement compris ce que Michèle Cohen signifie quand elle évoque la subtilité des mots et de leur sens. Comme elle, j’ai publié un livre et je me demande toujours si je sais écrire… La dernière perle de cet ouvrage, ce sont les broderies de l’autrice : les mots au point de croix prennent plus de temps qu’à la plume et ils ont quelque chose de profondément bouleversant. La beauté dans la banalité, c’est la plus délicate, peut-être la plus précieuse.

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Femmes en métiers d’hommes – Une histoire visuelle et du genre

Ouvrage de Juliette Rennes.

Quatrième de couverture – À la belle époque du féminisme et de l’antiféminisme, on débat sans fin sur le droit et la capacité des femmes à exercer des métiers historiquement masculins. Héroïsées, érotisées ou ridiculisées, les premières avocates, charpentières, cochères, doctoresses… font ainsi florès sur les cartes postales qui connaissent alors leur âge d’or. C’est cette histoire visuelle que révèle ici Juliette Rennes : à partir de trois cents cartes postales (reportages, portraits, caricatures, dessins), elle analyse les espoirs, fantasmes et craintes que suscitèrent ces « femmes de l’avenir » pas toujours advenues…

Ce livre richement illustré offre une très belle collection d’archives et rappelle que les luttes féministes ne seront jamais achevées : les femmes devront toujours se battre pour l’égalité, l’émancipation et la liberté d’être et de faire ce qu’elles souhaitent, loin de tout patriarcat. Les cartes postales présentées par Juliette Rennes dressent un panorama très large de la représentation des femmes : qu’elles soient moquées, hypersexualisées ou simplement figées dans leur temps et leur activité, elles ont bien peu la main sur leur image. Et pour ce qui est des métiers qui, lentement et avec réticence, ouvrent leurs portes à la gent féminine, la méfiance est de mise : comment le beau sexe pourrait être compétent ? De fait, inutile de créer de nouveaux titres : les femmes se rangent sous l’étiquette masculine. « Nommer est tout aussi difficile que représenter. Les mots pour qualifier les femmes en métiers d’hommes font défaut et on hésite à en créer, comme si la nomenclature des professions était figée une fois pour toutes. […] Féminiser, c’est dévaluer. » (p. 9) J’ai lu cet ouvrage avec beaucoup d’intérêt, mais surtout une rage renouvelée : messieurs, soyez certains que mes consœurs et moi continuerons toujours d’éclater les plafonds de verre et autres obstacles que vous mettrez sur nos routes professionnelles.

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Bandes réfléchissantes

Recueil d’aphorismes de Mario Alonso.

J’ai une tendance non dissimulée à l’épuisement : quand je découvre un·e auteur·ice qui me touche, je veux lire toute son œuvre. Je suis en bonne voie pour Mario Alonso dont il ne me reste à lire que le dernier titre paru… et tous ceux à venir ! De l’auteur, j’ai déjà immensément apprécié Lignes de flottaison, Les gens qui meurent, Watergang et Femme de cabane.

Revenons à ce recueil. Mario Alonso parle de lui-même, sans doute le sujet qu’il connaît le mieux, mais également de ses parents et de l’écriture, ou encore de l’étrange trajectoire de la vie à la mort. Il donne des définitions à l’aphorisme, et je les préfère sans aucun doute à celles de tous les dictionnaires. « Mes aphorismes sont des goûts pillés. » (p. 10) De certaines des illuminations de l’aphoriste, on pourrait faire des mantras, mais ça serait trop de travail. L’aphorisme, ça se picore, ça (s’)infuse, ça bourgeonne. « Devenir l’égal de l’homme serait se rabaisser. » (p. 32) Comme dans Lignes de flottaison, je trouve dans l’œuvre de Mario Alonso une légèreté puérile très rafraîchissante qui voisine avec une sagesse un peu désespérée et résignée.

Quittons-nous sur quelques jolies pensées, puisque le printemps est là !

« L’homme est le plus dégueulasse des animaux. Mais il a inventé le rince-doigts. » (p. 9)

« Ma femme adore que je m’occupe de son triangle amoureux. » (p. 23)

« Remballez votre bien-être à la noix de cocooning. » (p. 31)

« J’ai parfois la pensée d’un gris bouillie. » (p. 65)

« Je ne conseille pas un livre que j’ai aimé. Trop peur qu’on me l’abîme. » (p. 69)

« Je ne suis pas le même étranger selon qui m’écoute. » (p. 72)

« Écrire, c’est se gratter la langue. » (p. 80)

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Moi, Peter Pan

Roman de Michael Roch.

Peter Pan remplit tant bien que mal, et plutôt mal, son rôle de chef des enfants perdus. Les petits oublient leur nom et des bêbêtes qui leur grignotent la tête, de l’extérieur et de l’intérieur. Peter lui-même est désemparé et sujet à d’âpres angoisses depuis le départ de Wendy. « Si l’âme sœur disparaît, le lien reste là. Ce que tu es reste présent. Ce que tu es capable d’être reste réel. » (p. 68) D’une aventure contre les Indiens à une longue promenade avec Lili, d’un affrontement avec Crochet à la rencontre d’un crabe qui compte tout le sel de la mer, ou encore à la poursuite de son ombre qui ne cesse de se détacher, Peter Pan cherche le sens qui s’échappe dans un Pays Imaginaire qui semble s’assombrir. « Tu as peur de ton propre éclat, Peter, car tu ne sais pas de quelles couleurs tu es fait. » (p. 72)

Ce texte est profondément onirique et contemplatif. Sans doute trop à mon goût. Le roman est court et les chapitres à l’avenant, mais le passage d’une partie à la suivante manque de liant. Chacune des jolies discussions que Peter Pan a avec différents protagonistes est un beau morceau, mais assemblés, ces échanges forment une étrange cacophonie. Certes, cela illustre le trouble qui s’empare de l’esprit du jeune garçon, mais c’est assez cryptique au bout du compte. J’ai apprécié la réflexion sur le langage, mais je ressors assez frustrée de cette lecture. « Il est parfois bon de prononcer nos mots. Ils ont une force qui nous soulage. Et si nous les revendiquons, ils nous rendent plus courageux, plus humbles, plus proches de notre vraie nature. » (p. 23) Ce roman m’a surtout donné envie de relire le Peter Pan de James M. Barrie.

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Les fabuleuses femmes du Grand Hôtel

Roman de Ruth Kvarnström-Jones.

Elles s’appellent Wilhelmina, Ottilia, Beda, Karolina, Margareta, Torun, Märta et Elisabeth. Chacune à leur façon, elles contribuent au regain d’image et de qualité du Grand Hôtel de Stockholm. Dans les premières années de 1900, elles occupent des postes jusqu’alors réservés aux hommes et prouvent combien elles sont capables et ambitieuses. « Il n’y a rien de plus redoutable que des femmes qui s’allient. » (p. 11) Au fil des années, les murs du bel établissement sont les témoins des drames de la vie, entre petits scandales et grands remous intimes et publics. Le personnel croise des personnalités du monde des arts ou de la politique qui séjournent au Grand Hôtel. Les employées forgent des amitiés solides et affirment leur caractère, chacune traçant sa voie dans un pays pionnier en matière de droits des femmes.

Adolescente, j’ai consommé énormément de romans historiques. J’étais fascinée par le croisement entre fiction et réalité. Hélas, pour qu’un texte de ce genre soit bon, il y a des écueils à éviter. Le principal ici est le caractère très souvent artificiel des conversations qui ne servent qu’à rappeler le contexte historique, sans subtilité et un peu au forceps. Personne n’aurait de telles discussions dans le monde réel. Certes, la fiction s’accorde des libertés, mais elle ne tient que si elle reste crédible. Rien ne justifie que deux amies se présentent mutuellement la chronologie royale du pays dans lequel elles résident. Le roman souffre également de déclarations qui se veulent universelles et sonnent plutôt faux à mon oreille. « Pourquoi les journalistes sont incapables d’attendre les faits, cela restera toujours un mystère pour moi. Ne prétendent-ils pas avoir prêté allégeance à la vérité ? » (p. 226)

Les relations entre les personnages sont assez convenues et manichéennes, et l’on identifie sans peine les gens de bien et les mauvaises gens. L’autrice insiste, à mon goût, trop lourdement sur la dimension féministe de son roman, en multipliant les clichés et les phrases toutes faites. Allez, florilège !

  • « Il n’y a rien de pire qu’une femme qui sait qu’elle a raison. » (p. 27)
  • « Mme Skog avait été fidèle à la description que l’on faisait d’elle : rude, exigeante, draconienne. Mais elle avait aussi été juste, prévenante, et sans aucune malveillance féminine à l’égard d’une autre femme. » (p. 78)
  • « Il n’y a rien qu’une femme ne puisse pas faire, mais la plupart des hommes ne le voient pas. » (p. 90)

Oui, c’est bon, on a compris ! Ces femmes sont fabuleuses pour elles-mêmes, pour l’hôtel et entre elles, OK, on peut nous dire autre chose d’elles ? Ah oui, évidemment, toutes sont plus ou moins motivées par la recherche de l’amour ou leurs relations amoureuses/maritales. De fait, alors qu’il y avait matière à développer le sujet, les violences faites aux femmes bénéficient d’un traitement superficiel et, grosso modo, les dames en souffrance à cause des hommes sont sauvées… par d’autres hommes. Un peu par leurs amies, mais beaucoup par des hommes quand même…

J’ai l’air d’être à charge contre ce gros roman… Je l’ai lu en 2 jours, certes en poussant des soupirs d’agacement, mais pas au point de l’abandonner. Le mélange de personnages réels et de personnages inventés est réussi : on a envie de croire que tous et toutes ont existé et d’en savoir plus sur la suite de leur existence. Les fabuleuses femmes du Grand Hôtel reste une lecture plaisante et bien emmenée, avec un air de Downtown Abbey version polaire, mais je doute d’en garder un long souvenir.

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Lignes de flottaison

Recueil d’aphorismes de Mario Alonso.

Selon Wikipédia, l’aphorisme est « une sentence énoncée en peu de mots — et par extension une phrase — qui résume un principe ou cherche à caractériser un mot, une situation sous un aspect singulier. Par certains aspects, il peut se présenter comme une figure de style lorsque son utilisation vise des effets rhétoriques. » Pour comprendre ce qu’il en est, le mieux est encore d’avoir des exemples, et Mario Alonso nous offre plusieurs dizaines de pages délectables. Au gré de chapitres dont la logique ne demande qu’à être comprise, l’auteur parle de l’illisible, du sexe, des portes, de la mort, des livres et de la lecture ou encore de la liberté.

Pas plus qu’on ne résume la poésie, on ne résume pas des aphorismes, cela serait idiot. Je retiens des mots de Mario Alonso un désespoir hilarant, probablement non intentionnel, mais terriblement touchant. « Au secours, je suis vivant. » (p. 59) Sa riche collection d’aphorismes est drôle, impertinente et parfois loufoque, sans manquer de se montrer philosophe et profonde, et sans jamais d’interdire d’être ludique et jolie.

Je vous laisse avec une sélection d’aphorismes à méditer… ou pas !

« La poésie, c’est à se pendre ou à laisser. » (p. 11) »

« Appelez-moi poète si vous voulez, mais s’il vous plaît, dîtes-le avec un soupçon de crainte dans la voix. » (p. 11)

« Les aphorismes sont éternels. Par chance, on les oublie. » (p. 20)

« Je préfère dormir entre les jambes de Morphée. » (p. 25)

« Une mauvaise orthographe est à l’écriture ce qu’une mauvaise haleine est à la parole. » (p. 27)

« Cet aphorisme n’est pas si amorphe. » (p. 29)

« Écrivez sans lunettes, ainsi écrirez-vous peu et grand. » (p. 35)

« Les Espagnols hurlent, les Français râlent. Les Basques ont du mérite. » (p. 45)

De Mario Alonso, lisez Les gens qui meurent pour d’autres formes d’aphorisme, mais aussi ses romans Watergang et Femme de cabane.

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Aux endroits brisés

Roman de Pauline Harmange.

Anaïs a vingt-cinq ans. Anaïs fait son premier tatouage. Anaïs souffre d’endométriose. Anaïs perd son emploi. Anaïs se fait larguer. Anaïs perd pied et ne trouve plus aucun sens à son existence. « Une petite femme insignifiante aux rêves pâles et aux ambitions restreintes, constamment au bout du rouleau. » (p. 13) Il ne lui reste qu’une pulsion de mort, assourdissante et obnubilante. À Limoges, ville qu’elle choisit pour en finir, Anaïs s’installe chez une vieille femme. Un jour après l’autre, sans faire aucun plan, elle tourne autour de son projet funeste. Et même si Hémon, charmant professeur de français, pourrait lui redonner envie de croire en l’amour, le désespoir semble insurmontable. « Il me regarde beaucoup, cet homme. Que voit-il ? » (p. 163)

Ils sont rares les romans où je me retrouve un peu dans plusieurs personnages. Évidemment, je me vois dans Anaïs, cette femme perdue qui se sent si seule et se persuade qu’on ne peut pas l’aimer. Également dans Camille, aînée qui voudrait sauver sa cadette, mais ne sait comment s’y prendre. Les personnages sont finement caractérisés, sans caricature. La mère est médiocrement odieuse et très justement absente. La sœur à qui tout semble réussir est rongée d’angoisses et de doutes : cette jeune mère explore son nouveau statut et s’autorise à reconnaître ses vulnérabilités. Le professeur est charmant sans être bellâtre et sensible sans être niais. Le roman de Pauline Harmange est le genre de comédie dramatico-romantique que j’ai envie de lire plus souvent : son intrigue est crédible et ne vend pas un rêve mièvre de relation amoureuse. « Les histoires d’amour et de désamour me fascinent. Les histoires de femmes qui ont dit non et à qui on a répondu « Ton avis ne compte pas » me mettent en colère et me rendent lyrique. » (p. 10)

La relation entre les sœurs m’a beaucoup touchée. Les deux adultes prennent enfin le temps de se rencontrer et de se connaître, au-delà des habitudes et des souvenirs biaisés de l’enfance : j’ai vécu la même chose avec les miennes et j’ai forgé des relations qui sont parmi les plus solides de mon cercle social. Pour finir avec Anaïs, je salue la délicatesse et la lucidité avec laquelle l’autrice parle de la dépression : ce n’est pas du vague à l’âme, c’est lourd, c’est sombre, ça dure et ça doit se soigner, et pas uniquement avec de l’amour et de l’eau fraîche. « Il est malheureux, à l’âge canonique de vingt-cinq ans, de se retrouver au bord de l’horizon. » (p. 27) La protagoniste doit trouver qui elle est et comment être au monde : du fond de son mal-être et engluée dans la solitude où elle s’est précipitée, elle doit se décentrer pour mieux se recentrer. Et tant pis si l’on voit les cicatrices : l’art japonais du kintsugi prouve qu’il y a de la beauté dans les choses réparées.

Pauline Harmange a des phrases coup de poing, profondément justes et qui m’ont fait déborder de larmes, pour parler des sentiments, de la famille, du chagrin et de la remise en question. « On ne divorce pas de sa propre mère. » (p. 19) J’ai découvert l’autrice avec son essai/pamphlet Moi, les hommes, je les déteste et je voulais depuis longtemps lire autre chose de sa plume. Maintenant que j’ai commencé, je vais dévaliser tout ce que la médiathèque et la librairie ont à me proposer !

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Demoiselle Lapine et le grand méchant Léopard – 4, 5 & 6

Tome 1Tome 2Tome 3

Je présente 3 tomes en une fois… Attention, spoilers si l’histoire vous intéresse !

Webtoon de Sadam, Mogin et Yasik.

Tome 4

Le grand-père d’Ahyn est arrivé dans le domaine des léopards pour fêter l’anniversaire de son petit-fils. Il s’inquiète des crises qui pourraient assaillir le jeune homme et est estomaqué de découvrir qu’Ahyn a un lapin de compagnie. « Ce n’est plus votre réserve de nourriture. Qu’allez-vous expliquer aux employés, lorsqu’ils le découvriront ? » (p. 35) De son côté, Vivi ne maîtrise toujours pas le passage de sa forme animale à sa forme humaine et endure de profondes souffrances à chaque transformation. Une autre chose la torture, c’est son amour naissant pour l’ombrageux Ahyn. « Ce fauve est vraiment nocif, surtout pour mon petit cœur. » (p. 186) La jolie demoiselle et le sombre prince échangent enfin leurs premiers baisers, mais alors que l’une ou l’autre sont sous leur forme animale : on attendra pour le premier vrai smack…

L’enquête se poursuit autour de la poudre si dangereuse qui se répand dans le royaume, mais aussi autour des phéromones guérisseuses de Vivi, si rares et si précieuses. Il est beaucoup question de fessées dans ce tome. Ce n’est pas pour me déplaire, mais vraiment, les webtoons, c’est un nouveau monde très NOUVEAU pour moi… Pourquoi continuer cette lecture ? Vous avez vu la bouille de la bestiole aux longues oreilles, non ? « Appelle notre peintre. Je souhaite immortaliser son apparence de boule de neige duveteuse. » (p. 258)

Tome 5

On comprend que l’état de Vivi et sa très tardive transformation sont dus à la drogue qui ravage le royaume : ses parents lui en ont administré quand elle était toute petite. La jeune demoiselle lapine est bien dessinée à confronter sa mère. L’occasion est toute trouvée quand un événement mondain est organisé dans le domaine des Ravien, mais Ahyn refuse que Vivi l’accompagne sur les terres de sa famille. C’est bien mal connaître la petite lapine que de penser pouvoir lui interdire quoi que ce soit… D’autant plus qu’elle parvient de mieux en mieux à utiliser ses hormones.

Dans ce tome, on retrouve le charmant Lunn Maniuntz, du clan des lions, que je trouve bien plus agréable que le caractériel prince léopard. Certes, Ahyn remonte dans ma sympathie à mesure qu’il ne voit plus Vivi comme un être utile, mais comme une compagne. « Vivi, je souhaite que tu restes humaine. » (p. 222) Mais le garçon reste déraisonnablement et toxiquement jaloux de Lunn… Ah, et au fait, c’est bon, premier vrai baiser entre la lapine et le léopard, les deux sous leur forme humaine.

Tome 6

Maintenant que son frère est mort, Vivi est la seule héritière du clan des lapins. Ayant compris la puissance des hormones dont sa fille est dotée, sa mère est bien décidée à lui faire réintégrer la famille. Mais la jeune demoiselle a dépassé le chagrin d’avoir été abandonnée en pleine forêt : elle veut utiliser son pouvoir à bon escient, au profit de ceux et celles qui en ont besoin, quitte à se mettre en danger. « Je refuse d’être comme ma mère qui affirme que la disparition des plus faibles est naturelle. » (p. 206) Pour Ahyn, il est impératif de destituer les Ravien et de les punir de leurs méfaits.

J’apprécie vraiment la façon dont Vivi ne se contente plus d’être une adorable lapine sous sa forme animale, mais gagne en indépendance sous sa forme humaine. Après un affrontement féroce, elle soumet un léopard farouche et elle poursuit son apprentissage auprès d’un précepteur exigeant. Mais, évidemment, Ahyn reste un insupportable compagnon toxique. « Tu es libre de faire ce que tu veux. Sauf disparaître sans me prévenir. » (p. 79) Ces deux-là s’aiment, mais lui ne sait pas l’exprimer autrement que par la contrainte, ce qui est parfaitement inacceptable. J’attends la parution du tome 7 et suivants avec une certaine impatience : j’ai hâte de voir le rapport de force s’équilibrer entre Vivi et Ahyn, au profit de la première.

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Moi, ce que j’aime, c’est les monstres – Livre deuxième

Roman graphique d’Emil Ferris.

Karen et son frère Deeze pleurent la mort de leur mère. Désormais seul·es dans l’appartement en sous-sol familial, la sœur et le frère se font un serment d’honnêteté : Karen ne veut plus vivre dans un nuage de secrets. Prématurément forcée à la maturité, elle tient tête à Deeze et poursuit ses diverses enquêtes. Quel est le drame qui a fait exploser sa famille et fuir son père ? Comment est vraiment morte Anka et que raconte-t-elle dans les cassettes dissimulées dans son appartement ? Les camps allemands n’étant qu’une des nombreuses horreurs de l’existence tourmentée de la courageuse voisine émigrée. « Je suis toujours là-bas… Il y a des endroits dont on s’échappe, mais que jamais on ne quitte. » Karen continue à noircir de dessins les pages de son carnet à spirales et à collecter maints indices et choses précieuses dans sa mallette. Mais voilà qu’entre rêves et hallucinations, présences d’anges et de fantômes, Karen s’approche d’un énième secret de famille, et celui-là pourrait lui coûter cher. « C’est la (monstrueuse) nature humaine de regarder quand c’est défendu. »

J’ai relu le livre premier avant d’ouvrir ce volume. Il m’a rappelé combien « un monde sans monstre serait quand même bien fadasse »(livre premier). J’ai retrouvé avec tendresse Karen Reyes, adolescente queer qui affirme peu à peu ses désirs dans un quartier populaire de Chicago, dans les années 1960. Je suis férocement impatiente d’avoir le troisième tome entre les mains, mais aussi le préquel où l’on devrait en apprendre un peu plus sur le doudou Blemmy. Le livre second, comme le premier, donne à voir des monstres imaginaires et des monstres très humains, chacun étant menaçant à sa manière. « Peut-être que la grande différence entre les deux sortes de monstres (À part que les méchants sont carrément pas cool), c’est que les gentils monstres savent qu’ils sont des monstres ! Alors que les méchants, eux, ne le savent pas. Et ne veulent pas le savoir. »

Emil Ferris réalise des merveilles avec ses stylos bille, offrant une iconographie qui va des magazines pulp aux chefs-d’œuvre des musées, tous étant des merveilles de beauté. Le dessin à la pointe d’encre me rappelle la gravure et les eaux-fortes des siècles passés. L’autrice-dessinatrice produit une œuvre inoubliable et, en un sens, solide. Certaines pages sont saturées d’encre et, dans d’autres, l’artiste joue avec la feuille lignée, laissant des vides immensément signifiants. Moi, ce que j’aime, c’est les monstres est une œuvre riche et complexe qui croise des sujets de fond : féminisme, empouvoirement, liberté, identité, sexualité, etc. Cette histoire se tient dans les années 1960, mais elle parle tout autant de maintenant.

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Barry Flanagan : Solutions imaginaires

Ouvrage de Didier Semin.

J’ai découvert Barry Flanagan au LAM de Villeneuve-d’Ascq, il y a quelques années, avec son œuvre The Boxing Ones. Évidemment, j’ai voulu en savoir plus cet artiste pataphysicien et voilà un moment que je suis obsédée par son travail où les animaux aux grandes oreilles sont une figure centrale. « L’omniprésence d’un motif n’est jamais indifférente, chez un artiste. » (p. 13) Les maigres lièvres de Flanagan, émaciés comme les silhouettes humaines d’Alberto Giacometti, me fascinent et m’émeuvent. Bien que coulées dans un bronze dense, ces bêtes sont bondissantes et ultra dynamiques, mais sur la brèche, souvent en équilibre et suspendues dans l’air.

Ce petit ouvrage vaut surtout pour les photographies des sculptures de Barry Flanagan : j’ai découvert avec enthousiasme des pièces qui nourrissent un peu plus mon admiration pour le sculpteur.

The Boxing Ones

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Utiliser l’Histoire – Comment les politiques manipulent le passé

Ouvrage de Jean-Christophe Piot.

Y a-t-il une période historique qui échappe à la récupération politicienne ? Heureux sont les dinosaures d’être placés en dehors de notre histoire humaine parce que j’imagine tout à fait un dictateur mégalo se revendiquer en T-Rex (grande gueule, mais petits bras ridicules, cela dit…). « Prendre l’histoire pour un paillasson rhétorique […] lui permet surtout de disqualifier ses adversaires, au mépris de la plus élémentaire honnêteté intellectuelle. » (p. 43) Chapitre après chapitre, Jean-Christophe Piot revient sur des propos de figures publiques françaises et étrangères, très souvent politiques, qui s’emparent de l’Histoire pour lui faire dire tout et surtout n’importe quoi, du moment que ça sert leur agenda et leur vision du monde et que ça nourrit le si controversé roman national. « Le roman national fait de l’histoire un catéchisme raide, un crédo qui ne tolère aucune critique. » (p. 9) Le livre remet les points sur les i chronologiquement : ainsi, on passe de l’obsession pour l’antiquité romaine aux racines gauloises du pays, de la France âgée de 2 000 ans à la royauté bafouée par l’odieuse République, etc., etc.

L’auteur reprend simplement, mais méthodiquement, chaque point, le replace dans son contexte en citant des sources solides. La méconnaissance et l’erreur d’interprétation, ça arrive, me direz-vous. Certes, mais ce que Jean-Christophe Piot démonte sans ménagement, c’est surtout la mauvaise foi et les détournements éhontés. « Factuellement, objectivement, historiquement, il raconte surtout n’importe quoi. » (p. 86) Pas question de prendre des pincettes avec celleux qui piétinent la vérité : l’Histoire est une science, n’en déplaise aux nostalgiques de tout poil qui voudraient la réécrire à leur sauce (souvent plus aigre que douce…). « Il ne s’agit évidemment pas d’empêcher les politiques de parler d’histoire ; il s’agit de leur rappeler qu’ils n’en ont ni la maîtrise ni le monopole. » (p. 14)

C’est toujours un plaisir de lire un ouvrage de l’ami Jean-Christophe. Déjà parce que c’est fichtrement bien écrit. « Pourquoi ne pas faire mieux ? Pourquoi faudrait-il se laisser mentir à bout portant ? » (p. 13) Ensuite parce que j’entends les mots imprimés : j’entends l’auteur les dire, avec ses inflexions souvent goguenardes et son air de sale gosse content de son bon mot. Évidemment, ce livre est du même tonneau que son podcast C’est plus compliqué que ça : un puits d’information précises, vérifiées et impertinentes. Le temps d’un fou rire, il est question de l’acné du Christ, parce que pourquoi pas… Jean-Christophe Piot a le sens de l’humour et le sens de la formule, mais aussi un talent certain pour les conclusions de chapitre et les périphrases. Quand il s’agit d’appeler un chat un chat (mais laissons les minous en dehors de tout ça), l’homme ne recule pas. En page 12, « l’ancien tortionnaire » est parfaitement approprié pour désigner le fondateur le plus tristement illustre du F-Haine.

Je retrouve dans ce texte la même exigence que dans Zemmour contre l’histoire, publié en 2022. Ces deux ouvrages sont indispensables pour ne pas gober les délires grandiloquents de celleux qui nous gouvernent ou qui le voudraient. Bravo à Jean-Christophe Piot pour ce livre qu’il faut garder à portée de main pour répondre à un parent comploplo ou à n’importe qui qui vous direz « Ah mais, l’extrême-droite, on n’a encore jamais essayé en France… » Si les arguments ne convainquent pas, au moins, vous pouvez assommer les fâcheux·ses avec l’objet.

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Les gens qui soignent

Ouvrage de Marcella, illustré par Laura Penez.

Dans ces quelques pages délicates, reliées à la main, l’autrice et la dessinatrice nous présentent l’humanité à son meilleur. Ici, les violences médicales n’ont pas voix au chapitre : on parle de care, sans dévoyer, galvauder ou dénigrer le sens de cet anglicisme. On parle des deuxièmes chances qu’offre le soin, loin du validisme excluant, au cœur de ce qui fait battre l’espoir. Les illustrations minimalistes de Laura Penez sont superbement signifiantes et, en osmose avec les mots de Marcella, emportent notre imaginaire vers des contrées douces et apaisées.

Une fois encore, la maison d’édition Les Venterniers fait mouche avec ce petit livre : je suis émue au plus profond. J’ai retrouvé avec joie Marcella qui nous a déjà présenté des gens qui s’aiment, qui dansent et qui naissent, et Laura Penez qui a accompagné de son pinceau ceux qui meurent. Tout cela est tellement beau ! J’ai déjà l’œil sur deux autres volumes de cette si jolie collection. Et je vous laisse avec quelques extraits.

« Les gens qui soignent peuvent nous toucher. »

« Les gens qui soignent nous ramènent parfois sur des chemins d’enfance accidentés. »

« Les gens qui soignent entendent les pleurs qui ne pleurent pas. »

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Sur la peinture

Recueil de textes écrits par John Singer Sargent ou qui le citent.

Les tableaux de John Singer Sargent m’évoquent irrésistiblement les romans d’Edith Wharton et d’Henry James, auteur dont le peintre a réalisé le portrait. Et comme Wharton, l’artiste a vécu entre Europe et États-Unis, au sein de cette classe d’Américains aisés et plutôt oisifs, si friands du Vieux Continent. Rattaché un peu prestement au courant impressionniste, John Singer Sargent était avant tout un observateur. « Nous devons donner raison à Claude Monet qui affirmait que Sargent n’avait jamais été un impressionniste au sens parisien du terme. » (p. 96) Le talent de Sargent a été autant encensé que décrié. Son opposant le plus virulent était Richard Fry, critique artistique qui reconnaissait dans le peintre un praticien indéniablement doué, mais manquant de la flamme qui anime les artistes purs et passionnés. « Il en résulte que quiconque met de la peinture sur la toile est qualifié de peintre sans tenir compte du but qu’il atteint par ce procédé. » (p. 53)

L’ouvrage se compose de critiques, de textes de la main même du peintre ou de témoignages de ses anciens élèves, de ses modèles ou de divers admirateurs. « Dans le cas de M. Sargent, le processus par lequel l’objet vu se résout en objet peint est extraordinairement immédiat. C’est comme si la peinture était un pur toucher de la vision, une simple manière de ressentir. » (p. 7), dixit Henry James. Si j’ai grandement apprécié les reproductions de certaines œuvres sur papier glacé, je m’interroge sur la composition de ce petit recueil qui répète au mot près plusieurs textes en l’espace de quelques pages. Et je ne peux que déplorer les coquilles, hélas, assez nombreuses : déformation professionnelle, je sais, mais je ne peux pas ne pas les voir !

L’ouvrage est finalement une collection assez hétéroclite de textes autour de John Singer Sargent : ce n’est pas inintéressant, mais il est parfois assez difficile de rattacher les propos à leur auteur. J’avais eu cette même impression avec Notre-Dame, livre consacré à Joris-Karl Huysmans par la même maison d’édition. Tout cela se lit sans déplaisir, mais reste assez superficiel. Moi qui suis une grande admiratrice de ce peintre, je reste sur ma faim, mais cela justifie une nouvelle descente en librairie pour trouver un ouvrage plus conséquent sur John Singer Sargent. « Il croyait, […], que la peinture était une science qu’il fallait acquérir pour en faire un art. » (p. 43)

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Le château des animaux – 4 : Le sang du roi

Bande dessinée de Xavier Dorison et Félix Delep.

Tome 1 : Miss BengaloreTome 2 : Les marguerites de l’hiverTome 3 : La nuit des justes

Pour apaiser la colère des animaux, Silvio a accepté de se soumettre à un vote. Il n’y a que deux candidatures, la sienne et celle de Miss B. Si la seconde fait des promesses simples et équitables, le premier flatte tous les égos, exacerbe la discorde et se prête à toutes les bassesses pour remporter le scrutin. Conseillé par Bella, la mère de ses veaux, il n’entend pas que le résultat des urnes lui soit défavorable. « Je veux qu’on m’aime ou bien c’est moi qui ne vous aimerai plus. » (p. 13) Face au pragmatisme et à la justice sociale prônés par Miss B et aux promesses fallacieuses et mirobolantes de Silvio, les animaux savent surtout qu’ils doivent choisir ce qui leur évitera des représailles. Mais, enfin, les mensonges du taureau ne prennent plus et son odieux pacte avec les humains est dévoilé. La libération est proche, mais les malheurs n’ont pas fini d’endeuiller le château.

J’ai éprouvé un authentique et profond chagrin en lisant le dernier tome de cette admirable bande dessinée : un personnage connaît une fin tragique et noble, mais foncièrement injuste. Cette œuvre politique est dure et profondément lucide. La joliesse des animaux, comme celle de l’adorable César, lapin gigolo, ou des petits de Miss B. n’efface pas la réalité cruelle de la dictature. « Que je sache, on n’a jamais rien reconstruit avec de la colère. » (p. 84) Alors, oui, résistons toujours à l’oppression et à l’iniquité !

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Soli Deo Gloria

Roman graphique de Jean-Christophe Deveney et Édouard Cour.

Helma et Hans échappent miraculeusement, mais surtout par hasard, à une vie laborieuse et austère grâce à leurs talents musicaux. « La musique est comme le vent ou la vie ! Elle appartient à celui qui la prend ! » (p. 122) La fillette a une voix d’or et le garçonnet maîtrise les instruments. Passant entre les mains de divers maîtres à la bienveillance variable, les jumeaux sont peu à peu reconnus pour leur art. À mesure des années, leur lien si fort est mis à mal et l’orgueil, péché terrible, fait des ravages dans leurs jeunes âmes. « Le seigneur a tracé des sillons pour chacun d’entre nous. Nul ne les quitte sans en payer le prix. » (p. 23)

Les histoires de jumeaux/jumelles, ça me touche toujours profondément, étant moi-même partie d’une paire. Je suis cependant lasse des clichés associés à cette forme si particulière de fratrie. En outre, certains passages sont terriblement verbeux et traînent en longueur. La lecture de cette bande dessinée n’est pas déplaisante, mais je doute d’en garder un souvenir profond, si ce n’est pour le graphisme. Tout n’est que noir et blanc, comme des gravures ou des eaux-fortes, mais soudain des notes et des mélodies tracent des lignes insolentes de couleur et de finesse, jaillissantes et animées d’une énergie qui leur est propre. « La musique est l’art sacré par excellence. Celui qui puise dans la création divine pour nous en rapprocher. Tout part de Dieu et tout lui revient. » (p. 239) L’œuvre est visuellement époustouflante. J’aurais aimé être autant touchée par l’intrigue.

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Murmuration

Roman de Sylvie Germain.

La vie de Samuel est un enchaînement de surprises dont il est le premier à être la victime. Son premier roman rencontre un succès inattendu, les suivants sont des semi-déceptions, des réussites maigres. Ses relations se soldent toujours par la séparation, plus ou moins brutale. Sigrid, Mathilde et Aurel, Elsa, Tubutsch, ces êtres à qui il a donné son cœur ont en pris une partie en le quittant. Chagrin d’amour, chagrin d’amitié, chagrin de famille, chagrin d’orgueil, l’existence de Samuel est plus amère que douce. « Le temps est troué, le réel désarticulé, Samuel n’avait que l’écriture à sa portée pour tenter de rapiécer cette déchirure. » (p. 58) Sous la plume de Sylvie Germain se dessine le portrait d’un être lambda qui, entre d’éphémères pics d’exaltation, se laisse à aller à l’ennui et à l’attentisme. Cela pourrait être affreusement déprimant, terriblement lugubre : c’est en fait simplement humain, juste et flamboyant comme le sont les petits riens.

Je retiens de ce roman la force des beautés discrètes. Sylvie Germain parle à mots simples des complexités profondes qui constituent les êtres humains. « On ne sait pas toujours quels échos produisent les propos que l’on tient, faute de savoir apprécier l’acoustique intérieure des autres, même des plus intimes, faute d’avoir su repérer les zones grises de leur sensibilité, d’avoir mesuré l’étendue de leur susceptibilité, de leur fragilité. » (p. 20) Cette autrice me touche toujours par son talent à donner vie à des personnages plus grands qu’eux-mêmes.

Je vous laisse avec quelques phrases qui m’ont émue.

« Le langage le lâche, il se disloque en tous sens, comme le fuit le sommeil et se troue sa mémoire. » (p. 6)

« L’amour peut avoir une odeur de chien mouillé, les anges une puanteur de chien mourant. » (p. 73)

« Que deviennent les personnages auxquels on a donné vie, mais dont personne n’a connaissance, même curiosité ? » (p. 85)

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L’Amant

Bande dessinée de Kan Takahama, adaptée du roman de Marguerite Duras.

Une très jeune Française désargentée issue d’une famille à la réputation entachée. Un jeune Chinois aux ressources illimitées. « C’est ennuyeux… Cet homme s’est attaché à moi. Ce qui veut dire que tout dépend de moi. » (p. 51) L’Indochine en 1930. L’histoire est connue, la silhouette de la jeune fille aussi, avec ses nattes et son chapeau d’homme. Ce qui se joue entre l’homme et la toute jeune femme, c’est une relation déséquilibrée : lui passionnément amoureux, elle détachée et honnêtement curieuse des choses du corps. « Je préférerais que vous ne n’aimiez pas. Même si vous m’aimez, je voudrais que vous fassiez comme d’habitude avec les femmes. » (p. 54) La romance bancale ne peut pas durer : lui est promis à un mariage de convenance, dans son milieu social ; elle doit partir en France. Que restera-t-il des étreintes interdites ? « Est-ce que ce Chinois, je l’aurais aimé d’un amour que je n’ai pas vu ? » (p. 147)

Cette adaptation graphique du roman de Marguerite Duras est une réussite à bien des égards. Kan Takahama rend à merveille l’atmosphère indochinoise, le poids des conventions sociales, le désespoir épuisé de la mère, la tyrannie du frère aîné, les expériences ingénues de l’adolescente presque femme. La mangaka aime ce roman et lui rend un bel hommage avec ses illustrations. « Pour moi, L’amant est un livre tout particulier. Mais sans doute ne l’est-il pas seulement pour moi : pour toutes les adolescentes qui aiment la littérature et qui l’ont lu, ce livre doit avoir une valeur particulière. » (p. 5) Je ressors très émue de cette lecture qui me rappelle combien j’aime l’œuvre de Marguerite Duras.

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Malataverne

Roman de Bernard Clavel.

Christophe, Serge et Robert enchaînent les petits larcins dans les fermes du voisinage. « On n’est pas coupable si les gendarmes ne nous trouvent pas. » (p. 99) Après un vol nocturne de fromages qui aurait pu les faire prendre, voilà qu’un plus gros coup se présente. Le plus âgé propose aux deux plus jeunes de dérober le magot d’une vieille femme : ce sera simple, sans danger et ça leur offrira enfin assez d’argent pour acheter des motos. Pour Robert, gamin de 15 ans, c’est le méfait de trop : bourrelé de remords avant même de passer à l’action, il est tiraillé entre le désir de ne pas laisser ses camarades agir et l’interdit qui reviendrait à les dénoncer. « Ce qui comptait maintenant, c’était d’arriver assez tôt. D’arriver pour empêcher le malheur. » (p. 113)

Je gardais de cette lecture de collège le souvenir d’une angoisse terrible. J’ai retrouvé ce sentiment avec ma relecture. Les longues heures qui précèdent le cambriolage font monter un suspense haletant. Avec ce roman court et ces personnages finement caractérisés, Bernard Clavel a produit une histoire inoubliable.

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Annales du Disque-Monde – 16 : Accros du roc

Roman de Terry Pratchett.

C’est l’histoire de Suzanne, la petite-fille de la Mort, qui s’ennuie fermement dans son pensionnat pour jeunes filles, en plus de ne pas y trouver sa place. « Elle était brillante comme l’est un diamant, tout en angles et en froideur. » (p. 7) Elle excelle à passer inaperçue et s’interroge sur les étranges choses qu’elle seule peut voir ou entendre. L’hérédité la rattrape : puisque la Mort est toujours en pleine réflexion existentielle et délaisse sa tâche, il faut bien que Suzanne assure l’intérim de son papy, aidée de la Mort aux Rats, d’un corbeau, du ronchon Albert et du fidèle cheval Brigadin. Et comme papy, elle est souvent bien en peine de comprendre ce qui anime les êtres humains. « Elle s’était résignée à la bêtise incorrigible de la majeure partie de l’humanité, en particulier celle qui se rase debout le matin. » (p. 177)

Non, en fait, c’est l’histoire d’un humain, d’un nain et d’un troll qui entrent dans un bar et qui donnent un concert qui retourne tout, le premier concert de roc. « La musike… est dans les pierres […]. Il suffit de la laisser sortir. Il y a de la musike dans tout kand on sait la trouver. » (p. 35) Kreskenn, l’humain, tire d’une étrange guitare des notes nouvelles et renversantes. Le roc se répand, contamine les foules, tout le monde veut en faire ! « Ce n’est pas normal ! […] Ce n’est pas conforme aux lois de l’acoustique ! » (p. 154) Le hic, c’est que Kreskenn, dit Buddy, est mort. Pourquoi est-il toujours debout et pourquoi Suzanne ne vient-elle pas le chercher ?

Oh, quel régal que ce tome 16 des Annales du Disque-Monde ! C’est joliment foutraque, résolument rythmé et drôle ! La Mort est, après Nounou Ogg, mon personnage préféré ! Le voir s’engager dans la Légion étrangère klatchienne est un rebondissement délectable : il serait dommage de ne pas se moquer un peu des troufions au front bas et à la vue courte. Je progresse doucement dans ce cycle fantasy fleuve et je me régale à chaque lecture.

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Lapin maudit

Recueil de nouvelles de Bora Chung.

Au gré de ces textes d’une remarquable qualité, vous croiserez :

  • Une lampe ensorcelée en forme d’adorable lapin blanc ;
  • Une créature née de déjections et déterminée à vivre ;
  • Une femme qui se réveille dans le noir et qui suit une étrange voix ;
  • Une future mère qui cherche un père pour son enfant ;
  • Les nouvelles règles de la robotique ;
  • Un homme avide prêt au pire des sacrifices ;
  • Les offrandes faites à un monstre ;
  • Le nouveau foyer d’une jeune famille ;
  • Une malédiction pesant sur le royaume du désert de sable ;
  • Un fantôme pressé dans une ville polonaise.

Ce que racontent ces tristes contes cruels, entre technofuturisme et légendes ancestrales, ce sont d’insondables solitudes. Solitudes notamment créées par l’absence de réponse à la grande interrogation qu’est l’humanité. « Nous n’avons aucun moyen de ritualiser la perte définitive d’un androïde hors d’usage, qui ne connaîtra ni funérailles, ni enterrement, ni crémation. » (p. 129) Chacune à sa manière, les nouvelles sont sources de terreurs et de malaises abyssaux : les corps sont malmenés et l’absurde est poussé jusqu’à l’angoisse. On ne sort pas indemne de cette lecture, mais on peut en tirer quelque sagesse. « Maudire autrui, quelque part, c’est creuser sa propre tombe. » (p. 32)

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Lille méconnu

Guide de Gwenaëlle Versmée et Cédric Ramon.

Comment résumer un guide de voyage ? Ce format ne se prête guère à l’analyse littéraire. Cet ouvrage se compose très classiquement de cartes détaillées par quartier, avec des numéros qui renvoient aux éléments présentés au fil des pages. Si j’ai lu ce guide avec intérêt et plaisir, c’est surtout parce qu’il parle de ma ville d’adoption et de cœur. Au gré des chapitres, j’ai trouvé des lieux que je connais et d’autres que j’ajouterai très bientôt à ma cartographie personnelle de Lille. Géants, murs de briques, courées, jardins, curiosités architecturales et autres surprises, venez visiter la capitale des Flandres. « Lille méconnu met […] en valeur de nombreux détails visibles dans des lieux que nous fréquentons parfois tous les jours sans les remarquer. Ils sont une invitation à une observation plus attentive du paysage urbain et, de façon générale, un moyen pour regarder notre ville avec la curiosité et l’attention dont nous faisons souvent preuve en voyage… » (p. 3) Voilà, soyons curieux·ses sans faire des milliers de kilomètres : levons le nez et ouvrons les yeux pour tout voir des cités où nous vivons !

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Je te menace d’une colombe blanche

Recueil de textes poétiques de Maram al-Masri.

La poétesse chante l’amour et même (surtout ?) le chagrin d’aimer, parce que c’est pleurer par amour, c’est encore de l’amour. Ses textes dessinent une jeunesse souple et impatiente, entièrement tournée vers le désir d’être amoureuse et, peut-être aussi, d’être aimée en retour. Dieu s’invite parfois dans l’éloge à l’être adoré, Lui qui a créé l’objet anonyme et sans visage de la passion de la poétesse.

Je répète souvent qu’il est vain de résumer la poésie. L’œuvre de Maram al-Masri me donne raison : on ne synthétise pas ce qui est déjà sublime. Lisez les vers libres de cette poétesse, dans cette édition bilingue où la calligraphie de l’arabe syrien dessine toutes les voluptés de l’amour.

Je vous laisse évidemment avec quelques morceaux choisis. Et je vous invite à découvrir les autres textes de l’autrice, comme Cerise rouge sur un carrelage blanc.

« J’ai beaucoup d’efforts / pour ravir ton cœur / sans nulle autre raison / que de m’endormir / sur lui » (p. 23)

« Tu m’as dessinée comme une marelle / Et tu t’es mis à jouer / Attention ! Attention ! / cette pierre / que tu lances / c’est mon cœur » (p. 65)

« Je viderai mes tiroirs / de toi » (p. 81)

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L’odeur des pierres mouillées

Recueil de textes poétiques de Léa Rivière.

C’est une assemblée de femmes. Plus précisément une assemblée de lesbiennes géologiques. Elles parlent, elles maintiennent la mémoire des disparues. Elles écrivent de nouveaux récits et des légendes réelles. « Elles se souviennent avoir deviné ou décidé sans trop savoir comment que les traditions sont une forme cruciale de spéculation et que la science-fiction est une puissance d’archives indispensables. » (p. 11) Elles renient les carcans passés, les cases étroites. Elles explosent en riant les codes idiots. Elles ne font qu’une avec l’eau courante et les pierres roulantes.« Elles disent que le genre est relationnel et communautaire, pas individuel ni identitaire. » (p. 13) Elles inventent de nouvelles formes de combats.« Elles refusent de se battre contre ce dont elles veulent se débarrasser. À la place, elles fabriquent des armes molles. Et elles baisent avec les rochers. » (p. 15) Elles disent que combattre ce qu’on renie, c’est le maintenir en vie : ignorer l’ennemi, c’est la première façon de le mettre en échec.

Il y a ensuite une voix. Une voix qui transperce. Une voix qui transcende. Une voix qui transpose. Une voix trans. Une voix qui affirme son identité et n’attend pas qu’elle soit validée par des voix extérieures. « Je suis trans tant que tu continues à opérer une corrélation entre un appareil génital, un pronom, une géographie des poils et un rôle social. » (p. 40)

Enfin, Lila et Leo discutent et disputent du vrai sens et du poids infernal des traditions. Iels évoquent les sœurs mortes, écrasées par les traditions et les modèles. Iels s’embrassent, se caressent, se chatouillent, se mordillent et se lèchent. Iels s’aiment.

Dans ce livre où beaucoup d’espace est laissé dans les pages, j’ai pris de grandes inspirations pour me nourrir des mots. Et sentir aussi ce qui annoncé dans le titre, odeur parmi celles que je chéris le plus. Léa Rivière parle de sexualité – de toutes les sexualités –, de transidentité, de genre, d’amour et de relation. Les phrases sont percutantes, insolentes, solaires et rebondissantes. C’est superbe.

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