Wayward Pines

Romans de Blake Crouch.

Présentation des 3 tomes de la trilogie, sans (trop) de spoilers.

Livre 1

Ethan Burke se réveille après un accident de voiture à Wayward Pines, « la quintessence de l’Amérique, une petite ville paisible, cernée par l’un des paysages les plus stupéfiants qu’il ait jamais vus. » (p. 25) La bourgade est superbe, c’est indéniable, mais Ethan ne comprend pas pourquoi le shérif ne lui rend pas ses affaires et pourquoi il ne peut pas joindre sa femme et son fils à Seattle. Le comportement des habitant·es est très étrange, entre peur et résignation .« Il savait bien que les ténèbres régnaient partout où les hommes se rassemblaient. Le monde était ainsi fait. […] Cette apparente perfection était superficielle. L’épiderme. Il suffisait d’entailler quelques couches pour voir apparaître des motifs plus sombres. » (p. 26) Peu à peu, Ethan comprend qu’il est impossible de quitter Wayward Pines : le paradis américain est une forme très spéciale de prison dorée. « Plus on en sait, plus ça devient étrange… et moins on en sait. » (p. 123)

Je connais cette trilogie pour avoir vu l’adaptation télévisée créée par Chad Hodge : si la saison 1 reprend assez bien le premier tome, la saison 2 est une extrapolation très éloignée (et assez mauvaise) du livre. Si vous êtes fan de SF et d’horreur, cette trilogie littéraire menée tambour battant est faite pour vous !

Livre 2

« Par moment, Wayward Pines semblait presque réelle. » (p. 14) Ethan Burke a enfin accepté la réalité de Wayward Pines et, à la demande de David Pilcher, le responsable de la ville, il a pris le poste de shérif. « À sa connaissance, il était le seul et unique résident de Wayward Pines à connaître la vérité. Son travail consistait d’ailleurs à s’assurer que rien ne change jamais. Maintenir la paix sociale à tout prix par le mensonge. » (p. 16) Mais rapidement, Ethan ne supporte plus que les habitant·es de la ville soient maintenu·es dans l’illusion et soumis·es au projet du mégalomaniaque qui se rêve en sauveur de l’humanité. Chargé d’enquêter sur les dissident·es qui menacent le statu quo, le nouveau shérif décide que le temps des mensonges et de la dissimulation a assez duré, surtout parce que la menace semble s’intensifier à l’extérieur de Wayward Pines. « Je sais ce dont le peuple a besoin. La perfection finirait par rendre fous. Même les villes les plus parfaites dissimulent toujours quelque chose d’affreux. Le rêve n’existe pas sans cauchemar. » (p. 192)

Le rythme de l’intrigue reste aussi soutenu que dans le tome précédent : à la suite des personnages qui sont fort malmenés, il est difficile de reprendre son souffle, entre péripéties terrifiantes et révélations stupéfiantes. Et je ne peux que confirmer que la saison 2 de la série de 2015 a très peu utilisé le matériau d’origine, ce qui est dommage !

Livre 3

David Pilcher n’a pas supporté qu’Ethan Burke révèle aux habitant·es la réalité sur Wayward Pines. Désormais, il ne s’agit plus protéger la ville des menaces extérieures ou intérieures, mais uniquement de survivre face aux créatures qui envahissent les rues. La terreur est palpable et l’air est saturé de mort et de souffrance. Ethan ne pense qu’à protéger son épouse et son fils, mais les erreurs de son passé ne cessent se rappeler à lui. « Merde, j’ai tout bousillé. Avec mon travail. Avec Kate. Avec mes blessures de guerre jamais guéries, jamais soignées. Mais j’essaie, Theresa. Depuis que je me suis réveillé dans cette ville, j’essaie. J’essaie de te protéger, toi et Ben. J’essaie de vous aimer le mieux possible. J’essaie de faire les bons choix. » (p. 206) Une question terrible se pose désormais : est-il possible de rester à Wayward Pines et, si non, où aller ?

La fin de ce dernier tome et de la trilogie est à mon sens totalement illogique et bâclée : elle ne respecte pas les règles établies précédemment dans l’intrigue. En voulant effectuer une pirouette qui propose un dénouement ouvert, l’auteur sabote son propre univers. C’est vraiment dommage et cela gâche une expérience de lecture parfaitement positive jusqu’aux 10 dernières pages.

De Blake Crouch, j’ai lu Dark Matter et j’ai le vague souvenir d’un paramètre illogique qui m’avait sortie de l’histoire.

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Annales du Disque-Monde – 15 : Le Guet des Orfèvres

Roman de Terry Pratchett.

Dans Au guet, une confrérie secrète voulait rétablir un roi sur le trône d’Ankh-Morpork et renverser le Patricien Vétérini. Ici, rebelotte, mais c’est un autre groupe qui se pique de restaurer la lignée royale, et ce avec une arme d’un nouveau genre. Une fois encore, le guet de nuit doit démêler une sombre affaire qui implique les guildes des assassins, des alchimistes et des fous. Mais dans les rangs de la garde municipale, c’est un peu la pagaille. Sam Vimaire, sur le point d’épouser Sybil Ramkin, va démissionner, même si ça le chagrine beaucoup. « Il boit seulement quand il est déprimé […] / Pourquoi il est déprimé ? / Parfois, c’est parce qu’il n’a pas bu. » (p. 152) Et le guet a intégré des représentants des groupes minoritaires de la ville, histoire de ne pas faire de discriminations et éviter toute forme d’espécisme, voyez ? Les agents Detritus, Bourrico et Angua passent difficilement inaperçus dans l’uniforme, étant respectivement un troll, un nain et une femme. Ankh-Morpork fonctionne parfaitement, et ce pour la première fois depuis longtemps. Cela suppose de laisser les guildes faire leurs petites affaires. Mais ça, pour le caporal Carotte, c’est un peu difficile : la loi est écrite et il a lu la loi, donc il la fait appliquer. Ça aide d’avoir un agent du guet qui connaît TOUT sur la ville. Et surtout d’avoir un agent qui connaît sa vraie place et sait rester à la sienne.

Bon, je vais me répéter, mais je régale encore et toujours avec ce cycle littéraire. L’humour absurde déployé par Terry Pratchett, que ce soit dans les répliques, les situations ou les noms des personnages, fonctionne complètement sur moi. « L’Ankh est sans doute le seul fleuve de l’univers à la surface duquel les enquêteurs peuvent silhouetter un cadavre à la craie. » (p. 97) Croisant l’agent Squeli Meuldor au détour d’une phrase (mais si, vous l’avez : la vérité est ailleurs, tout ça…), j’ai recraché ma tartine en pouffant de rire dans mes miettes. À voir, toutefois, si je continue ma lecture par série, donc avec le Guet, ou si je me décide à lire dans l’ordre de parution, parce que j’ai le sentiment de manquer quelques subtilités avec ma lecture fractionnée…

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Deux lapins tout pareils

Album de Jeanne Cappe et Marcel Marlier.

Floco et Doux-Poils sont des lapereaux turbulents qui se ressemblent comme deux gouttes d’eau. Leur maman a bien du mal à les différencier. « Je m’en vais à la ville pour vous acheter un ruban rose et un ruban bleu ; de cette façon, je pourrai mieux vous distinguer l’un de l’autre, et je saurai qui gronder quand l’un de vous fera une bêtise. » (p. 1) Incapables de rester sages un instant ni de suivre les recommandations de leur mère, les voilà partis explorer le monde au-delà de la clairière. Évidemment, de rencontres étranges en déconvenues, ils ne tardent pas à rentrer, tous penauds, au logis.

Je ne me lasse pas de la douceur de ces anciens albums (celui-ci date de 1971) aux illustrations douces et charmantes, même si l’histoire s’achève en eau de boudin, sans véritable morale ni conclusion satisfaisante. Peu importe, j’ai passé un tendre moment avec deux petits lapins coquins, alors que demander de plus ?

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L’homme qui vivait sous terre

Nouvelle de Richard Wright.

Accusé à tort d’un meurtre, un Noir américain se réfugie dans les égouts. De cave en cave, il découvre une autre façon de voir le monde et s’aménage une grotte extravagante. Les bruits du dessus sont étouffés, la lumière est une abstraction. « Une part de son être essayait de se rappeler le monde qu’il avait quitté, une autre part ne voulait pas s’en souvenir. » (p. 46) L’homme fait corps avec son refuge et devient un être excavateur. Mais face à une nouvelle démonstration d’injustice et de violences policières, il sait qu’il doit remonter. « Et c’était maintenant ainsi que lui apparaissait le monde de dessus terre : comme une forêt sauvage, qu’emplissait la mort. » (p. 71 & 72)

En quelques pages très précises, Richard Wright dépeint une lente glissade dans la folie, une dissociation mentale salvatrice. Mais l’homme n’est pas fait pour les souterrains, et s’il en ressort, personne ne le comprend. Avec ce texte digne d’une nouvelle de Kafka, l’auteur dénonce les violences faites aux Noirs américains. C’est très puissant et ça nous met face à une réalité sordide.

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Katie

Roman de Michael McDowell.

Philo est tout l’opposé de Katie. La première est honnête, travailleuse, serviable et aimable. La seconde est cruelle, perverse, avide et sans scrupule. Par la main de Katie et de ses parents, Hannah et John Slape, Philo se retrouve doublement orpheline, plus pauvre que jamais et accusée de meurtre. « Mon Dieu, […] mais ta vie n’est qu’un long chemin parsemé de malheurs ! » (p. 130) Oui, Philo est une brave fille, mais face à cette famille d’assassins, de voleurs et de tortionnaires, elle jure d’obtenir vengeance, même si elle se sait perpétuellement en danger. « Les Slape ne se laisseront pas attraper, et ils me retrouveront ! » (p. 249)

Impossible de résumer ce roman dont chaque chapitre compte une péripétie – voire plusieurs – retentissante. Les Anglo-Saxons parlent de page turner, les Français de roman-feuilleton. Les deux titres se valent : Katie est un récit qui se dévore et qui, sans s’essouffler, entraîne le/la lecteur·ice de page en page. Il y a un peu des Thénardier dans la famille Slape, mais à la sauce Stephen King, façon Carrie et Ça, avec supplément prémonition. Oui, ce roman dégouline de sang à gros bouillons : c’est volontairement et jouissivement gore. Mais le texte a aussi un côté un peu fleur bleue : Philo n’est certes pas une Cosette qui attend qu’on la sauve, mais elle vit quelques épisodes doux et romantiques qui tranchent fermement avec l’horreur de sa vie. J’ai tombé ce roman de presque 500 pages en une journée : le style de Michael McDowell, que je découvre avec ce texte, n’est pas époustouflant, mais il sait tenir en haleine. Une seule question à la fin du roman : pourquoi ce titre ? Katie n’est pas l’héroïne, mais la détestable antagoniste que l’on souhaite voir disparaître…

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Emily Dickinson

Bande de Liuba Gabriele.

Emily est née, a vécu et est morte à Amherst, dans le Massachusetts. Enfant, elle a découvert qu’écrire était son talent, mais surtout sa survie. « Les mots sont des trésors. » (p. 12) Jeune fille assez solitaire, aux attachements fougueux, elle exprime un mysticisme particulier au contact de la nature et des mots. « La création est un mystère parfait, j’en tombe amoureuse d’un amour absolu. » (p. 33) Profondément marquée par la perte d’êtres chers, Emily s’enferme de plus en plus et finit par ne plus quitter sa chambre, recluse volontaire dédiée à la poésie. « Le mot est absolu. Tout mon monde est créé. Tout mon monde est création. Je n’ai besoin de rien d’autre. Dieu, quand j’écris, je te comprends. » (p. 86)

Cette poétesse n’en finit pas de me fasciner. Son œuvre est complexe et j’avoue ne pas tout comprendre, mais je suis touchée. Cette bande dessinée m’a donné envie de relire la poésie d’Emily Dickinson. Le dessin de Liuba Gabriele est superbe et me rappelle celui de Georgia O’Keeffe pour ses fleurs qui n’en finissent pas se déployer et ses cieux mauves vibrants. La couleur a un grain poudré qui apporte une douceur infinie aux images. J’ai glissé entre les pages avec délectation.

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Lettre à mon ravisseur

Roman de Lucy Christopher.

Alors qu’elle attendait la correspondance de son avion pour Bangkok, Gemma est enlevée, volée par Ty. L’adolescente anglaise se réveille au milieu du bush australien : à perte de vue, le sable rouge, et pas une route ni une ligne électrique. Londres est à des milliers de kilomètres et s’enfuir est suicidaire. Gemma refuse d’accepter la situation : même si Ty ne lui veut visiblement aucun mal et affirme l’avoir libérée, elle reste accrochée à l’espoir de retrouver sa famille et ses amis. « J’ai tout fait en fonction de toi, j’ai mis les bouchées doubles pour tout terminer afin de te sauver au plus vite. » (p. 130) Comment quitter le désert brûlant et échapper à l’emprise de ce jeune homme mystérieux ?

Par la lettre qu’elle adresse à Ty, on comprend que Gemma n’est plus captive. L’autrice explore le mécanisme complexe du syndrome de Stockholm, mais elle le mélange à l’attirance que l’adolescente ressent pour le beau Ty. « Le bleu profond de tes yeux refermait des secrets, je les voulais. » (p. 8) C’est précisément ce qui m’a dérangée pendant ma lecture. J’ai le sentiment que l’autrice romantise l’enlèvement et la détention de la jeune fille. Ce récit n’est pas une dark romance ni une énième réécriture du pauvre cliché littéraire qu’est le « haters to lovers », mais je ne sais pas s’il n’est pas aussi dangereux et ambigu. Je ne suis très certainement pas le public cible pour ce texte, mais il est certain que je ne le recommande pas.

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Annales du Disque-Monde – 3 : La huitième fille

Roman de Terry Pratchett.

Tambour Billette est un vieux mage. Comme tous ceux de son métier, il sait quand, où et comment il mourra. C’est pour cela qu’il se rend à Trou-d’Ucques, village perdu dans les montagnes, pour transmettre ses pouvoirs au huitième fils d’un huitième fils. Ça tombe bien, un forgeron, huitième fils d’une famille, attend que son épouse accouche de leur huitième enfant. « La magie m’a guidé jusqu’à vous, la magie s’occupera de tout. C’est d’ordinaire ce qu’elle fait. » (p. 8) Mais voilà, le marmot qui se pointe est une fille et il est trop tard pour rattraper les pouvoirs qui ont déjà été transmis. La petite Eskarina est donc confiée aux bons soins de Mémé Ciredutemps, sorcière renommée que personne n’ose trop contredire. « On les acceptait plutôt bien, les sorcières, dans les montagnes du Bélier, personne n’avait rien à redire sur elles. Du moins, quand on tenait à se réveiller le matin sous la même forme qu’on s’était couché la veille. » (p. 11) Là où ça coince encore un peu plus, c’est que la magie des sorcières, ce n’est pas celle des mages : la première est affaire de têtologie et de bon sens, la seconde repose sur les livres et les formules. Et surtout, de mémoire d’humain et de non humain, on n’a jamais vu un homme être sorcière ni une femme être mage. Pour Mémé, il n’y a que l’Université de l’Invisible qui peut former la fougueuse Eskarina et l’aider à contenir son immense pouvoir. Reste à savoir si l’illustre école de mages acceptera une petite fille en ses murs. « Elle serait sorcière et mage. Elle allait leur faire voir. » (p. 101)

C’est dans ce livre que Mémé Ciredutemps fait son entrée dans l’immense œuvre du Disque-Monde. Elle n’est pas encore aussi affirmée et solide que dans les autres récits consacrés aux sorcières, mais elle a déjà tout pour plaire. Un caractère bien trempé, l’art d’obtenir ce qu’elle veut et un talent certain pour créer autant que pour éviter les ennuis. J’ai beaucoup aimé ce volume qui explore la magie et ses dangers, la fragilité des parois entre les mondes et la proximité de créatures terrifiantes. « La magie peut être une sorte de porte, et il y a des Choses désagréables de l’autre côté. » (p. 35) Je continue évidemment ma lecture de ces aventures fantastiques !

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L’ami

Roman de Tiffany Tavernier. 

Un matin, depuis le pas de sa porte, Thierry assiste à une opération policière d’envergure autour de la maison de son voisin et ami, Guy. « Nos deux maisons dans ce coin si tranquille… Il fallait vraiment qu’un truc de dingue soit arrivé à Guy et Chantal pour rameuter une telle armée. » (p. 14) Les si gentils voisins sont arrêtés : l’inspecteur évoque plusieurs meurtres, des jeunes filles disparues. Pour Thierry, c’est l’incompréhension : connaissait-il si peu Guy ? Puis surviennent le déni, la colère, la culpabilité et la perte de repères. Comment guérit-on de la perte d’un ami, surtout quand celui-ci est toujours vivant et jugé pour des atrocités ? Tout autour de Thierry s’effondre : ses certitudes, son quotidien tranquille, son couple. Lui, si solitaire et taiseux, aimant à sa manière, mais résolument mutique, doit apprendre comment ne plus repousser celles et ceux qui lui veulent vraiment du bien. Face aux vieux chagrins toujours à vif, Thierry a le choix entre guérir enfin ou s’accrocher à l’illusion du bonheur passé.

Après avoir découvert Tiffany Tavernier dans En vérité Alice, j’ai plongé tête la première dans cet autre portrait d’un être en errance. Une fois encore, l’autrice écrit la violence, ici sous un autre visage, et les ravages qu’elle fait à l’intimité, à l’identité et à la confiance. Il y a une immense finesse dans le dessin qu’elle fait de l’humanité. Je me garde ses autres romans pour les moments difficiles : je sens qu’ils peuvent tous m’apporter un apaisement profond.

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Usagi Yojimbo – 31

Bande dessinée de Stan Sakai.

Toujours prêt à offrir son aide à plus faible que lui, Miyamoto prête main-forte à tout un village en lutte contre la fureur d’une rivière en crue qui menace la digue. Mais tandis que les villageois sont mobilisés contre la montée des eaux, des bandits dévalisent leurs réserves. Miyamoto pose ses seaux et reprend ses épées, mais il ne s’attend pas à l’identité des personnes qu’il rattrapera. « Les paysans aussi ont le sens de la loyauté et de l’honneur, Usagi. » (p. 173) Il doit aussi se défendre de la rage d’un kappa renégat, démon aquatique qui ne respecte pas la trêve passée avec les humains. Blessé au bras, membre indispensable à son art de guerrier épéiste, il se défend difficilement contre une ninja komori, chauve-souris impitoyable. Plus tard, alors qu’il retrouve et assiste l’inspecteur Ishida, il enquête sur les meurtres étranges commis dans un temps bouddhiste. « Comme toujours, j’ai l’esprit ouvert à toutes les explications, mais le surnaturel n’en fait pas partie… à moins que toutes les autres explications n’aient été écartées. » (p. 100) Entre un seigneur arrogant qui ne pense qu’à étendre sa réserve de chasse et une fresque fascinante sur l’enfer, la mort semble frapper par une main surnaturelle.

Au gré de ses voyages, Miyamoto croise de plus en plus de villages confrontés à la sécheresse ou aux inondations et frappés par la famine. L’auteur se saisit de l’actualité climatique pour nourrir les aventures de son héros, ce qui rend ce dernier encore plus humain (lapin ?) et proche de nous.

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De briques et de sang

Bande dessinée de Régis Hautière et David François.

Le familistère de Guise ne manque pas d’étonner, tout comme le projet de Jean-Baptiste Godin. « Un grand patron qui fait dans le collectivisme ! Forcément que ça […] interpelle ! » (p. 15) Victor Leblanc, journaliste pour L’Humanité, couvre le meurtre d’un résident des lieux, bientôt suivi d’un deuxième et de plusieurs autres. Avec Ada Volsheim, habitante du familistère, il mène l’enquête. Pourquoi ces crimes ? Quel est le lien entre les victimes ? Et où se cache le tueur ? « Cette mort-là est l’œuvre du diable. » (p. 69)

L’intrigue ne m’a pas vraiment convaincue, mais cette bande dessinée m’a donné envie de visiter ce familistère, situé non loin de ma ville d’adoption. J’ai hâte de voir la grande verrière et de visiter ce palais du socialisme expérimental.

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Une nuit particulière

Roman de Grégoire Delacourt.

Un soir, Aurore arrête un inconnu dans la rue : vite, s’enfuir avec lui, partir loin du chagrin d’être quittée par Olivier. « Il a peur, c’est touchant. Les hommes sont terrifiés lorsqu’une femme s’offre à eux, sans rien demander. » (p. 32) Ce soir-là, Simeone se laisse emporter par une inconnue étourdissante. Lui doit prendre une décision et c’est au bout de la nuit qu’il trouvera sa réponse, grâce à Aurore. « Les mots disent autre chose que ce qu’ils disent et on ne les écoute pas. » (p. 165)

C’est à dessein que je n’en dis pas davantage. Je vous laisse découvrir cette histoire follement romanesque et cette rencontre tragique entre deux êtres à la dérive qui, le temps d’une cigarette, se sont choisis pour échapper à leur douleur. « Je crois qu’on ne devrait mourir que d’amour. Sinon il n’aurait servi à rien. » (p. 55) Voilà une très belle lecture que j’ai lue d’un trait, triste, mais non dénuée d’espoir. Je vous laisse avec deux extraits que je trouve très justes.

« Nous les femmes sommes faites de promesses et de regrets. C’est-à-dire de futur et de passé. Nous avons un réel problème avec le présent. » (p. 18)

« Les hommes nous quittent peut-être parce qu’ils ne s’aiment plus avec nous. » (p. 72)

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Annales du Disque-Monde – 8 : Au guet !

Roman de Terry Pratchett.

« C’est quoi, un guet ? / Oh […] ils s’occupent de vérifier que les gens respectent la loi et font ce qu’on leur dit. » (p. 26) La renommée du Guet d’Ankh-Morpork est solide : les agents y sont des ratés, des ivrognes, des incompétents, des trouillards, des nigauds, des couillons placés là parce qu’aucune autre place n’était envisageable. « Comptez sur moi pour lui apprendre que c’est illégal d’arrêter les voleurs. » (p. 45) Aussi, quand Carotte, robuste nain de près de deux mètres (oui, je sais…), intègre le Guet et applique à la lettre les articles du règlement, son zèle secoue un peu Vimaire, Chique et Côlon. « Jamais dans toute la vie de Carotte on ne lui avait vraiment menti ni donné une consigne qu’il n’était pas censé prendre au pied de la lettre. […] Il ne lui serait jamais venu à l’idée, s’il devenait officier du Guet, de ne pas en être un bon. » (p. 30) Ce qui secoue encore plus cette garde foutraque, c’est qu’un dragon vitrifie des citoyens dans les ruelles, alors que tout le monde sait que les dragons ont disparu depuis longtemps (sauf ces derniers, apparemment…). Pour la première fois depuis longtemps, le Guet est sur une affaire. Un lien évident se fait avec le vol d’un livre de magie dans la bibliothèque de l’Université de l’Invisible et un cercle occulte qui voudrait rétablir la lignée royale d’Ankh-Morpork.

Après m’être régalée du cycle des sorcières, j’attaque donc le cycle du Guet. Le grand Carotte m’est tout à fait sympathique, avec son esprit premier degré, certes un peu limité, mais efficace. Vimaire est une belle réécriture du vieux flic désabusé dans un service qui dysfonctionne, mais qui retrouve son flair, aiguillonné par une jeune recrue qui lui rappelle les fondements du métier. « Il y avait eu crime. Des sens dont Vimaire se croyait dépourvu, d’antiques sens de policier, lui redressaient les poils du cou et lui disaient qu’il y avait eu crime. » (p. 145) J’ai surtout un authentique coup de cœur pour Dame Ramkin, aristocrate qui sait que la vraie noblesse n’est pas affaire de parure, mais d’autorité. J’étais un peu triste d’avoir quitté Nounou Ogg : je trouve en Sybil Ramkin une femme de la même trempe. Me revoilà hameçonnée par Terry Pratchett !

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En vérité, Alice

Roman de Tiffany Tavernier.

« Nous nous aimons si fort, pourquoi cet acharnement à démolir notre union ; n’y a-t-il pas assez de désespoir dans le monde ? » (p. 10) Alice est aveugle à la vérité : le si bel amour qu’elle croit vivre est une relation d’emprise. Son si beau et si fort compagnon n’est qu’un homme violent, menteur, abusif et cruel, au comportement et aux exigences changeantes. Alors que le couple vient de s’installer à Paris, lui la presse de trouver un emploi. « N’est-ce pas lui qui lui avait demandé de tout arrêter ? » (p. 17) Timide et repliée sur elle-même, marquée par le souvenir d’une radieuse enfance au Guatemala, Alice se force dans le monde et, presque par hasard, est embauchée par le diocèse de Paris pour gérer le promotorat des causes des saints. Au hasard des dossiers, elle découvre des vies extraordinaires, consacrées à Dieu, aux autres et à l’amour. Cela l’inspire à se dépasser toujours plus pour sauver sa si précieuse relation et arracher son compagnon à ses démons. « Puiser au fond d’elle cette douceur infinie qui lui a tant manqué et que, à travers ses cris, il lui réclame. » (p. 34) Mais il faudrait un miracle… Tout n’est même pas assez pour cet homme dont la violence augmente à chaque crise : chaque effort d’Alice est vain, et même la très grande promesse d’un bonheur familial ne peut pas sauver un amour qui, en réalité, n’existe pas.

Cette lecture me parle à bien des titres. J’ai travaillé dans un diocèse pendant quelque temps et j’ai vécu une relation avec un homme cruel. C’est rare, les livres qui consolent et guérissent des morceaux d’âme : c’est le cas du roman de Tiffany Tavernier. Je l’ai lu avec avidité, parfois le souffle suspendu tant j’y trouvais des briques pour consolider mon édifice intime. Je vais laisser passer un peu de temps, mais il est certain que je lirai d’autres textes de cette autrice, mais surtout que je relirai En vérité, Alice.

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L’Éden Cinéma

Pièce de Marguerite Duras.

Il est question d’une femme, veuve d’un colon français, mère de deux enfants, ancienne institutrice et déterminée à cultiver sa concession en bordure du Pacifique. « Faute d’arriver à fléchir les hommes, la mère s’est attaquée aux marées du Pacifique. » p(. 23) Cette histoire, Marguerite Duras l’a déjà racontée. Elle la porte ici sur scène. C’est encore une fois le récit de la pauvreté, lourde comme la boue saturée de sel dans laquelle rien ne pousse. Ici, les enfants s’appellent Suzanne et Joseph et il est aussi question d’un homme plus âgé fou d’amour pour la petite qui ne veut pas quitter les siens et qui ne pense qu’à l’argent.

L’Éden Cinéma, c’est avant tout une ambiance musicale, un rappel du temps d’avant la concession, d’avant la misère. Les didascalies sont éloquentes, aussi précieuses que les répliques. « La mère – objet de récit – n’aura jamais la parole sur elle-même. » (p. 12) C’est en effet la place de la figure maternelle dans les textes de Marguerite Duras. La mère est bien présente sur scène, en dépit de sa mort annoncée. Le récit la concerne, mais il l’emporte, comme les marées de l’océan mal nommé qui écroulent les piètres barrages.

J’aimerais voir ce texte sur scène et entendre sonner les mots de cette autrice que j’aime tant.

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Les corps sensibles

Recueil de nouvelles de Patrick Delperdange.

  • De Kinshasa à Bruxelles, une professeure métisse  entreprend un voyage à rebours vers son identité.
  • Une soirée rassemble les vieux membres d’un groupe musical.
  • Deux frères adultes passent la nuit dans la maison de campagne familiale.
  • Un patient attend un diagnostic avec un peu d’appréhension.
  • Un couple se délite dans une chambre d’hôtel.
  • Le pouvoir des photos est bénéfique, et parfois non.
  • Une soirée huppée tourne au désastre intime pour l’une des participantes.
  • Que faut-il payer pour une bière et la casse de quelques bouteilles ?
  • Une mère de famille épuisée fait face à la désapprobation hostile de sa domestique.
  • Le futur se montre dans un aperçu argentique.

Ces quelques tranches de vie, fugaces et ciselées, sont des regards posés sur le sens de l’existence. « Inutile de se cacher derrière l’oubli. » (p. 10) Qu’est-ce que vieillir ? Qu’est-ce que partager la vie de quelqu’un ? Qu’est-ce qu’être l’enfant de quelqu’un ? Comment affronter le quotidien ? Comment supporter le passé ? Qu’attendre de demain ? Comment vivre avec soi-même, surtout ? « Peut-être était-il possible de revenir sur ses pas, jusqu’à l’instant fatidique, et de choisir l’autre voie, afin de repartir dans la bonne direction, et d’être heureux et de ne plus penser à rien, pour le reste de votre existence. » (p. 113) Patrick Delperdange montre avec délicatesse et pudeur combien l’humain traverse incessamment des émotions contraires, des sentiments bouleversants.

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Wahkan

Bande dessinée de Maxe L’Hermenier (scénario) et Alexis Sentenac et Brice Cossu (dessins).

Paris accueille l’Exposition universelle de 1899. La France espère que l’événement l’aidera à renouer des relations apaisées avec ses voisins et le reste du monde : tout doit donc se dérouler sans accroc. De fait, les meurtres successifs commis dans la tour Eiffel, construction nouvelle et fortement décriée, entachent grandement l’image du pays. « Quelle idée de construire une tour en ferraille au centre de notre belle capitale ! […] C’est la malédiction de la grande dame de Paris : » (p. 11) L’inspectrice Éléonore Kowalski est dépêchée sur l’affaire : la jeune femme veut prouver sa valeur et monter en grade en résolvant le mystère. Elle n’a donc pas le temps de s’encombrer de Jules Castignac, nouvelle recrue du commissariat.

Aie aie aie… Je ne vais pas dire du bien de cette bande dessinée… Impossible de passer sur le sexisme omniprésent : paternalisme, hypersexualisation de certains personnages féminins, misogynie banalisée, c’est un bingo ! Plus généralement, l’humour est lourd et les dialogues sont clichés. L’œuvre n’arrive pas à choisir son genre entre burlesque, tragique, aventure et suspense. Le mélange a du bon quand il est maîtrisé et qu’il sert le propos : ici, c’est une cacophonie ! Selon les vignettes, Éléonore est une détective badass, une midinette rougissante devant de mâles pectoraux tatoués, une femme très sûre de sa sexualité, une hystérique très peu professionnelle, etc. De mon point de vue de lectrice, il très difficile de comprendre la caractérisation de cette protagoniste, mais surtout de développer de l’empathie et de l’intérêt pour celle-ci.

L’esthétique steampunk, si chère à mon cœur, est un prétexte creux. L’intrigue pourrait très bien se dérouler dans le Paris historique de 1899, car rien de ce qui fonde le steampunk n’est utile à l’histoire. Mon intérêt s’est vaguement rallumé quand des légendes amérindiennes ont fait leur apparition, mais là encore, n’importe quelle mythologie aurait fait l’affaire pour justifier les motifs du tueur. Et surtout, ce dernier aurait très bien pu agir ailleurs qu’à Paris : là, c’est l’Exposition universelle qui est le théâtre d’action, mais New York, Londres ou Vienne auraient tout autant convenu. Mais surtout, j’en ai ras les couettes des intrigues à base d’Élu, de prophétie et de destin… C’est du matériau littéraire intéressant, mais terriblement dévoyé dans des histoires faciles, pour ne pas dire paresseuses. Bref, lecture totalement ratée pour moi !

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Le gros chat et la sorcière grincheuse – 4

Manga de Hiro Kashiwaba.

Le premier chapitre explore davantage le passé de Jeanne ? Que s’est-il passé après la victoire du Héros et de la sorcière ? Pourquoi le premier a-t-il trahi la seconde après leur exploit commun ? Le chapitre s’achève sur une douloureuse révélation. Retour au présent : la petite Lou est inconsciente après avoir libéré ses pouvoirs pour sauver le prince Robins. Ce dernier décide de rentrer au château pour que la jeune créature reçoive des soins… Mais Jeanne sait que l’enfant court un grand danger si elle s’approche de la reine Meadows. La vieille femme décide de sortir de sa solitude et de sa cachette pour se porter au secours de Lou. Nâ ne l’entend pas de cette oreille : pas question que Jeanne le laisse dans la forêt avec Frado ! « Madame, c’est vraiment pas gentil de partir sans moi ! Je resterai toujours avec vous ! Toujours ! C’est compris ? » (p. 49)

Nâ, l’attachant gros chaton, n’en finit pas de me charmer. Il est adorablement dessiné et je retrouve sur sa bouille les expressions et attitudes de ma Bowie. Sa taille disproportionnée occasionne toujours des situations cocasses : pour dissimuler l’animal, Jeanne et Frado l’installent dans une carriole qui fait office de caisse de transport. Et comme nombre de chats, Nâ n’a qu’une envie, celle de sortir de cette maudite boîte !

Le quatrième volume de ce manga ménage un suspens très bien tenu et j’ai vraiment hâte d’en savoir plus sur le « petit » auquel Jeanne pense si souvent, mais aussi sur le terrible roi des démons que le royaume croyait vaincu depuis des décennies.

Tome 1Tome 2Tome 3

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L’heure de véri-thé

Ouvrage d’Arnaud Bachelin.

Le thé est ma boisson reine (OK, je parlerai peut-être un jour de mon goût pour le gin…), mais je n’avais encore jamais lu de texte dédié pleinement à ce divin breuvage. La quatrième de couverture annonce un voyage historique, géographique et gastronomique à la découverte du thé. L’ouvrage propose également un voyage botanique, civilisationnel, politique et culturel. Saviez-vous que le thé noir et le thé vert sont les feuilles d’un même arbre ? Ce qui change, c’est le processus de préparation des feuilles. « Ce que nous appelons en Europe un thé noir est pour les Chinois un thé rouge. Ils se basent sur la couleur de la liqueur (liquide infusé) et non sur la couleur des feuilles sèches comme nous autres Européens. » (p. 13)

Arnaud Bachelin détaille les diverses qualités du thé, de la feuille entière aux débris, voire la poussière. Il détaille les façons de le consommer à travers les époques et selon les pays. De décoction médicinale à boisson partagée, le thé s’entoure d’une aura parfois mystérieuse, en tout cas précieuse. « Le thé est élevé au rang d’art sacré, au centre de la méditation bouddhique et du cheminement permettant d’atteindre l’extase extrême et l’état de plénitude. » (p. 49) Alors, sachet, boule à thé ou large infusoire ? Mon choix est fait, mais je ne l’impose à personne, du moment qu’on me laisse boire le thé à ma façon…

Le thé est politique, à bien des égards. Grâce à lui, des avancées sociales ont été acquises ! « Impossible de parler de thé sans aborder les mouvements féministes ? Il faut d’abord replacer dans son contexte la femme du XIXe siècle. À cette époque, il est impensable qu’une femme ose pénétrer dans des établissements publics, exception faite des salons de thé qui leur permettent l’accès et la consommation sans risque de se compromettre. Ainsi les teatime sont-ils les meilleurs moyens de lever les fonds pour la cause de suffragettes. » (p. 163) Je peux donc placer mes plus belles boîtes à thé sur mon étagère de lectures féministes, elles y ont toute leur place !

Arnaud Bachelin propose des recettes à base de thé, mais aussi de nouvelles façons d’intégrer cette boisson à nos repas : ne la reléguons pas uniquement à la digestion, mais osons l’imposer avec des plats ou devant un plateau de fromages. « Déguster du thé avec des fromages permet d’obtenir le meilleur des accords, bien plus fin et intéressant que vins et fromages. » (p. 211) Avec ce bel ouvrage illustré de reproductions et d’archives, lu en dégustant ma grande tasse matinale, j’ai nourri mon amour pour cette boisson qui réchauffe les mains et les cœurs. « Le thé nous montre ô combien il est puissant et profond. Il nous démontre sa faculté à nous faire voyager et à nous stimuler, véhiculer en nous des sentiments tant de bien-être que de rébellion. » (p. 247)

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J’accuse [France]

Pièce d’Annick Lefebvre.

Cinq femmes se succèdent sur scène. « Il n’y a pas vraiment de lieux, juste une spirale sociale qui avale tout. » (p. 6) Il y a la Fille qui implose, la Fille qui agresse, la Fille qui intègre, la Fille qui adule et la Fille qui aime. Qui sont-elles ? Nous les croisons sans les voir, ces femmes : l’aide-soignante qui veut mettre de la couleur dans le gris, la cheffe d’entreprise à bout de fatigue, la Française racisée qui n’en peut plus du racisme systémique, la fan qui défend son droit à adorer une star et la dramaturge en détresse. Ce sont cinq solitudes tonitruantes et déclamatoires qui nous lancent au visage ce que nous essayons souvent de ne pas voir et de ne pas entendre. Cinq voix hurlent pour ébranler le banal et le ridicule et pour montrer leur fragile beauté, dans un monde qui s’obstine à penser uniquement en termes de performances et de réussite.

Les cinq monologues se lisent d’une traite, à l’image de leur déclamation en un souffle. Ils m’ont fortement remuée et émue. Je me suis un peu retrouvée dans chacune de ces femmes et aussi dans l’autrice qui n’est pas tendre envers elle-même, par personnage interposé. Il y a de la violence dans ce texte, mais c’est une violence purgative, exutoire, une violence qui libère et qui guérit un peu des violences sociales que l’on subit. Cela doit être saisissant de voir la pièce sur scène ! Je range évidemment ce texte sur mon étagère de lectures féministes.

Je termine avec deux citations qui résonnent très fort en moi.

« Je les admire, moi, nos queens du drag, parce qu’elles savent, comme moi, qu’une existence de luttes, ça doit s’accompagner d’une pléthore de couleurs revigorantes. » (p. 12)

« La femme Française Noire qui sent et qui se sait, inexorablement et implacablement, en exil sur la terre où elle est née. » (p. 43)

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