Johnny Hallyday et ses anges gardiens – La vérité enfin révélée

Ouvrage de Laurent Lavige, Sacha Rhoul et Jean Basselin.  Avec plus de 100 photos et documents rares ou inédits.

Quatrième de couvertureOn pensait que tout avait été dit ou écrit sur celui qui restera, dans nos mémoires, le plus grand rockeur français. Les « anges gardiens » de Johnny Hallyday, Sacha Rhoul et Jean Basselin, se sont replongés dans leurs souvenirs pour que la vérité soit enfin révélée. Sacha Rhoul a accompagné, nuit et jour l’idole des jeunes, de 1966 à 1983. Aux côtés du chanteur, il a tout vu, tout entendu et tout vécu de l’intérieur. Il a endossé tous les rôles pour protéger son patron, mais aussi et avant tout, son ami. Jean Basselin, quant à lui, a accompagné l’idole à partir de la fin des années 80. Le monde a changé, les mesures ont évolué, mais Johnny est resté fidèle à lui-même. Jean raconte avec sincérité tous ces moments extraordinaires passés à ses côtés. Les femmes de sa vie, les vrais et faux amis, la musique, les bolides, les accidents, les trahisons, les rencontres incroyables, les doutes et les fantômes, la vie rocambolesque qui a fait de Johnny Hallyday la légende qu’il est aujourd’hui est enfin dévoilée par ses anges gardiens. Cet ouvrage est une succession d’anecdotes toutes plus incroyables les unes que les autres. Le tout agrémenté de photos et de documents rares et inédits issus des collections privées de Sacha Rhoul, de Jean Basselin et de Claude Pierre-Bloch.

Ce livre tient autant de l’album photo que de la revue de presse ou encore de la biographie. On y trouve des unes de magazine sur la vie de l’artiste, des couvertures de disques, des images privées de la famille du rockeur, des paroles de chansons, et des milliers d’informations qui remettent en perspective la carrière du grand Johnny dans la vie musicale et culturelle de son époque. L’ouvrage laisse la part belle aux documents d’archives, car l’histoire du chanteur, on la sait déjà… Ou on croit la savoir !

« Johnny a fait de ma vie une merveille ! Même en rêve, je n’aurais jamais pu imaginer vivre le dixième de ce que j’ai vécu grâce à lui. […] Johnny, c’était un tsunami à lui tout seul. Il fallait gérer l’artiste, mais aussi, et surtout l’homme. Un mec très complexe tout en étant tellement humain. » (p. 4) Ainsi commence le témoignage de Sacha Rhoul, secrétaire particulier de Johnny Hallyday pendant plusieurs décennies. Entre eux, la relation professionnelle, sans disparaître, a laissé une part de plus en plus importante à la relation amicale, voire fraternelle. Ce que dont Sacha Rhoul peut s’enorgueillir, c’est de sa fidélité à toute épreuve pour l’artiste, et de la confiance réciproque qui s’est nouée entre eux deux.

« Lorsque tu as eu la chance de côtoyer un mec de cette envergure, la vie te semble un peu fade après. C’est un homme que j’aimais vraiment. » (p. 6) Avec ces deux phrases, c’est la pudeur de Jean Basselin qui marque le plus, celle qui habille les relations fortes, celles dont on ne peut pas traduire la profondeur.

Sacha Rhoul, Claude Pierre-Bloch et Jean Basselin discutent tout au long du livre. Ils racontent l’insouciance, les colères, les difficultés et les bonheurs. À les lire, on croit les entendre et surtout voir toute la fougue d’un artiste hors-norme. Décomposé par décennies, l’ouvrage donne à voir clairement qui était ce Johnny que l’on pense si bien connaître. En entrant dans l’intimité des souvenirs des hommes qui l’ont côtoyé de si près, on discerne bien mieux l’homme, entier, derrière le rockeur. Les auteurs racontent la carrière multicarte et les relations de Johnny Hallyday avec d’autres artistes : Édith Piaf, Raymond Devos, Bob Dylan, Michel Polnareff, Eddie Vartan, Charles Aznavour, Robert Hossein, Eddy Mitchell, Michel Sardou, etc. On revoit aussi, évidemment, la vie personnelle du chanteur : ses épouses, ses enfants, ses amis et ses adversaires. Les auteurs ne se privent pas de régler quelques comptes et de remettre les pendules à l’heure : fidèles à Johnny même après la mort !

Aucun doute à avoir : ce livre richement illustré et superbement mis en page ravira les fans de Johnny Hallyday et tous ceux qui apprécient les textes magnifiques d’un chanteur qui a marqué plusieurs générations. Parce qu’on a tous au moins une chanson de Johnny dans le cœur…

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Guide du lapin

Ouvrage de David Taylor.

« En Grande-Bretagne, une coutume porte-bonheur consiste à prononcer, de une à trois fois, le premier jour du mois, le mot ‘lapin’ ou l’expression ‘lapin blanc’. » (p. 44)

Je n’ai plus de lapin et je ne prévois pas d’en avoir pour le moment. Mais comment résister à un livre qui parle de l’animal que je chéris tant ? J’ai trouvé cet ouvrage dans une bouquinerie où je flânais, et hop, directement dans le papier !

Saviez-vous qu’il existe 44 espèces de lapins, dont certaines hélas en voie de disparition, plus de 200 races et d’innombrables variétés ? David Taylor nous dit tout du métabolisme de cet adorable animal, dont certains représentants peuvent atteindre plus de 10 kilos ! « Doux, attentif, docile et intelligent, doté d’un pelage soyeux, c’est le compagnon idéal des personnes de tout âge. En outre, d’un entretien facile et peu coûteux, il ne réclame pas de promenade, et ne risque ni de mordre le facteur ni d’improviser une sérénade nocturne sur le toit de la maison. » (p. 8)

Alimentation, santé, sécurité, hygiène et vie quotidienne, tout est présenté pour aider les futurs ou actuels propriétaires de lapin. Les informations sont simples et précises, idéales pour accompagner un jeune lecteur à appréhender la vie avec un lagomorphe.

De nombreux petits encarts présentent des anecdotes étonnantes, voire hilarantes. Il est notamment question d’un lapin mordeur et d’un reproducteur exceptionnel. « Le lapin mentionné dans la Bible est, en fait, le Hyrax syrien, ressemblant à une marmotte, dont le parent le plus proche encore vivant est l’éléphant. » (p. 12)

Moi, me lasser des lapinous ? Jamais ! Dernière information indispensable : le toponyme Coney Island a un lien direct avec les lapins ! Je vous laisse chercher pour en savoir plus…

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Héritage

Roman de Miguel Bonnefoy

Lazare Lonsonier est un le fils d’un colon français qui a troqué le Jura pour le Chili après l’épidémie de phylloxéra. Il est Chilien, sans aucun doute, mais quand la guerre éclate en France, il s’engage pour défendre une terre inconnue. « Personne dans la maison ne comprit comment on pouvait se battre pour une région où l’on n’habitait pas. » (p. 19) Il ne meurt pas dans la Marne, mais revient avec un poumon en moins et des terreurs insondables. Son épouse fait entrer des centaines d’oiseaux dans leur demeure. Plus tard, c’est leur fille Margot qui part en Europe pour combattre le nazisme, aux manettes d’un avion. Enfin, Ilario, le dernier des Lonsonier, souffre dans sa chair de la dictature chilienne. Chaque génération est confrontée à un dilemme déchirant qui fait écho aux précédents, dans une forme d’héritage aux accents d’ironie tragique.

Une famille, l’Amérique du Sud, une certaine dose de sorcellerie, et il est impossible de ne pas penser aux Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez. Cependant, Miguel Bonnefoy dose savamment le réalisme magique dans son récit : il y a certes des morts qui marchent parmi les vivants et le mirage troublant d’un ancêtre perdu, mais les générations ne se confondent pas et les conflits sont concrets. Un siècle passant, c’est Santiago qui change, quittant ses modestes atours de village poussiéreux pour devenir la capitale d’un pays fait d’expatriés et de révoltés.

Miguel Bonnefoy manie avec un talent rare les prétéritions, artifice littéraire qui ménage parfois très mal un suspense bancal. Sous sa plume, elles sont la preuve d’un destin implacable et d’une mécanique littéraire parfaitement rodée. Comme avec son premier roman, Sucre noir, l’auteur m’a tout entière conquise dès les premières lignes.

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Fantaisie allemande

Recueil de textes de Philippe Claudel.

Dans ces nouvelles, dont certaines sont inédites, vous trouverez :

  • Un homme épuisé qui fuit une guerre et des camps ;
  • Le souvenir d’une première fois dans l’odeur des tilleuls ;
  • Une jeune fille un peu idiote et un peu cruelle pour qui la vieillesse n’a pas de sens ;
  • Un artiste fou face aux lois nazies d’épuration de la société ;
  • Une petite orpheline qui garde un mouchoir dans sa tête.

Cela transparaissait déjà puissamment dans Le rapport de Brodeck : Philippe Claudel est fasciné par l’Allemagne, ses spectres et les scories fascistes qui polluent encore la société d’aujourd’hui. Avec ses 5 textes qui jouent sur la chronologie et l’Histoire, l’auteur présente à notre pays voisin un miroir dont les reflets juste assez déformés ne suffisent pas à tromper. Oui, il est bien question de la plaie douloureuse laissée par le nazisme. Mais surtout, il est question de la place de l’homme face à l’horreur, qu’il en soit la victime ou l’instrument. « Était-il coupable ? Coupable d’avoir obéi ? Ou coupable de ne pas avoir désobéi ? Lui n’avait fait que suivre. » (p. 25) Il n’y a aucune réponse définitive, aucune certitude, aucune promesse : qui sait comment il réagirait en pareille situation, quand le pouvoir est si simple à prendre et qu’il est si facile d’en abuser ?

Les liens entre les nouvelles sont-ils volontaires ? Sont-ce des coïncidences, formes heureuses du hasard ? Philippe Claudel ne répond pas et laisse toute latitude au lecteur de tisser d’autres histoires avec sa matière. « Il m’est apparu ainsi qu’ils formaient un livre véritable, une sorte de roman que j’ai laissé volontairement lacunaire, et au sein duquel le lecteur est appelé à combler les vides, en devenant lui-même alors écrivain. » (p. 168 & 169)

Comme toujours, je suis touchée au cœur par l’écriture de Philippe Claudel, même si certains textes m’ont moins convaincue. Je retiens surtout que l’auteur, généreux dans son œuvre et dans sa vie, offre les droits d’auteurs de ce livre à une association d’aide aux libraires. Aide si précieuse en ces temps où nos dealers de livres favoris ont volet baissé.

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Ciao dans les bois

Album de Sarah Khoury.

Ciao est un lapin en peluche un peu curieux et tout à fait aventureux. À la poursuite d’un papillon, il s’enfonce dans la forêt. Au milieu des belles couleurs de l’automne, il rencontre bien des animaux et passe une nuit magique. « Mais ensuite je me retrouve emmêlé dans les bois » Et finalement, quel plaisir de retrouver la tendresse des bras de sa petite propriétaire !

Avec son petit bidon tout rond et ses longues oreilles, Ciao ne pouvait que me plaire et faire fondre mon cœur de grande gamine. Cet album fait la part belle aux illustrations, et le texte sait rester à sa place, discrète et délicate. Sur le papier, très épais et agréable au toucher, se déploient de superbes dessins d’animaux. Je pourrais encadrer chaque page tant chacune est un bijou de délicatesse et de poésie. Et ce qui est certain, c’est que je ne vais pas beaucoup tarder à me procurer l’autre album des aventures de ce doudou, Ciao et la mer.

Lecture pour les enfants, dites-vous ? Oui, et alors ?

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Dames du XIIe siècle

Essai de Georges Duby.

« Résignons-nous : rien n’apparaît du féminin qu’à travers le regard des hommes. » (p. 14) C’est au terme d’un long travail de recherche et d’études de sources diverses que l’auteur présente une importante analyse de la place des femmes dans la société du Moyen-Âge. Les épouses, les aïeules, les maîtresses, les religieuses et les recluses, les veuves ou encore les sorcières, toutes fascinent leurs contemporains qui, bien que torturés de désir, sont contraints par les lois de la société et de l’Église. Les figures d’Aliénor, Marie-Madeleine, Héloïse, Ève, Juette et Iseut nourrissent les récits et les imaginations.

Georges Duby décrit la façon dont l’amour courtois a été inventé, ainsi que l’art de la séduction par et pour les chevaliers. Il dépeint toutes les méthodes de l’Église pour régir les relations entre les sexes et séparer les descendances officielles des bâtardes. Mais surtout, tout est fait pour garder le contrôle sur les femmes jugées licencieuses, insoumises et pécheresses par nature.

La démonstration est claire, facile et plaisante à suivre. Je découvre le travail de Georges Duby avec cette lecture et j’apprécie vraiment la simplicité de son écriture, au service d’une pensée pourtant riche et bien menée. Je vous laisse avec quelques extraits de ce très bon texte.

« De la Résurrection, la Madeleine dut le premier témoin, donc l’apôtre des Apôtres. » (p. 39)

« Tous les dirigeants de l’Église, en tout cas, étaient d’accord pour juger nécessaire d’empêcher la femme de nuire. Par conséquent de l’encadrer. En la mariant. » (p. 58)

« La littérature chevaleresque fut toute entière composée par des hommes et principalement pour les hommes. Tous ses héros sont masculins. Les femmes, indispensables au déplacement de l’intrigue, n’y tiennent cependant que des rôles secondaires. » (p. 98)

« Comme le corps des nouveau-nés, le corps des défunts appartient aux femmes. Leur tâche est de le laver, de la parer. » (p. 161)

« La paix sociale reposait sur le mariage. » (p. 211)

« Évitons de tomber dans le travers inverse, de concevoir une histoire des femmes qui ne se soucierait pas des mâles. Au XIIe siècle comme aujourd’hui, masculin et féminin ne vont pas l’un sans l’autre. » (p. 246)

« Toute dynastie procède en effet d’un accouplement. » (p. 284)

« L’une des vertus des dames est la clémence, l’une des fonctions des dames est d’introduire un peu de mansuétude dans l’exercice de la puissance. »(p. 299)

« Le mariage, garant de l’ordre social, subordonne la femme au robuste pouvoir masculin. Bien soumise, prosternée, docile, l’épouse devient ‘l’ornement’ de son maître. » (p. 353)

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Lait et miel

Recueil poétique de Rupi Kaur, avec ses illustrations. Traduction de Sabine Rolland.

Décomposé en quatre chapitres – souffrir, aimer, rompre, guérir –, ce recueil de poèmes en prose s’affranchit de la ponctuation et des majuscules pour se concentrer sur les mots bruts. Les mots immédiats. Les mots sans filtre et sans fard. Ceux qu’il ne faut plus retenir.

La poétesse parle de viol et de résilience, du manque d’amour paternel, d’amour et de désir, de la force qu’il faut pour s’aimer soi-même et s’imposer face au monde et aux exigences injustes des hommes, et du grand pouvoir de la sororité. Pour avoir grandi dans le silence, elle refuse désormais de se taire, même quand il faut parler de ce qui fait mal, surtout quand c’est douloureux. La narratrice évoque l’amour qui naît et qui meurt, le deuil qu’il faut faire des relations achevées.

En bas de certains textes, sous le dernier vers se trouve le titre du poème. Et il donne un sens tout différent à ce que l’on vient de lire, il faut refaire le chemin à l’envers, reprendre le travail de lecture et de compréhension pour lire au-delà des mots.

Il n’y a parfois que 3 ou 4 lignes sur la page, mais l’immensité blanche qui s’ouvre en dessous n’est pas vide : elle est ouverte à tout ce que les quelques mots font naître chez les lecteurs, et dans mon cas, ce n’était pas loin de faire déborder la page…

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J’aurais adoré lire ce texte en édition bilingue, autant pour goûter les mots de la poétesse que pour apprécier le travail de la traductrice. Je vous laisse avec quelques extraits superbes.

« c’est ton sang dans mes veines dis-moi comment je suis censée t’oublier » (p. 16)

« l’idée que nous sommes si capables d’amour mais choisissons pourtant d’être toxiques » (p. 25)

« une fille ne devrait pas mendier une relation à son père » (p. 30)

« il n’a pas commencé par me dire que j’étais belle mais que j’étais exquise » (p. 56)

« c’est là que tu dois comprendre la différence entre vouloir et avoir besoin de / tu peux vouloir ce garçon mais tu n’en as pas besoin » (p. 90)

« je suis un musée rempli d’œuvres d’art mais tu avais les yeux fermés » (p. 104)

« les gens s’en vont mais la façon dont ils sont partis reste » (p.130)

« nous sommes tous nés si beaux / la plus grande tragédie est d’être convaincus que nous ne le sommes pas » (p. 187)

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La retraite de Monsieur Bougran

Nouvelle de Joris-Karl Huysmans.

« Être déclaré gâteux ! c’est un peu fort ! » (p. 32) Son directeur ayant décidé qu’il souffrait d’invalidité morale – motif commode pour l’évincer au profit d’un autre –, Monsieur Bougran est mis à la retraite à 50 ans. Lui qui vouait son existence entière à son travail au Ministère, le voilà oisif et humilié. Il ressasse sa passion de l’administration et de son langage d’initiés, sans voir l’inutilité crasse et imbécile de son ancienne tâche. « L’on prenait un texte de droit administratif dont le sens était limpide, net, et aussitôt, à l’aide de circulaires troubles, à l’aide de précédents sans analogie […], l’on faisait de ce texte un embrouillamini, une littérature de Magot, aux phrases grimaçantes, rendant les arrêts les plus opposés à ceux que l’on pouvait prévoir. » (p. 42 & 43) Monsieur Bougran traîne son ennui lors de déambulations vaines dans Paris, pour s’occuper le corps et l’esprit. Obsédé par le souvenir de son bureau au Ministère, il est prêt à tout pour retrouver un peu de son bonheur perdu de fonctionnaire.

Courte et parfaitement menée, cette nouvelle est évidemment brillamment écrite. Et c’est un plaisir de voir comment Huysmans se moque un peu de lui-même et de ses propres angoisses, lui qui fût un fonctionnaire ponctuel et rigoureux. La situation absurde du retraité est traitée sur un mode tragi-comique rehaussé par l’antagonisme des deux personnages secondaires. Ce que l’on observe dans ce texte, c’est la folie croissante d’un homme et sa conclusion inéluctablement fatale.

Cette nouvelle inédite n’était pas inconnue. Elle a été refusée par une revue et Huysmans l’a ensuite oubliée dans un tiroir. Dans son avant-propos, Maurice Garçon raconte l’histoire de ce texte qui a manqué de peu d’être détruit. Il fait le parallèle entre Huysmans et son personnage, Monsieur Bougran. « Très tôt, il fut préoccupé par la crainte de l’oisiveté qu’apporte la retraite et par la transition de l’activité au désœuvrement : la retraite met un espace, souvent difficile à supporter, entre la vie et la mort. » (p. 9)

L’objet livre est superbe, servi par une mise en page soignée et originale (une reliure en fil rouge !) et un travail éditorial remarquable. Il offre des reproductions d’œuvres, dont une en couleurs ! Joris-Karl Huysmans cessera-t-il un jour de me surprendre et de m’émerveiller ? J’en doute, d’autant plus si des éditeurs aussi talentueux et orfèvres que les Éditions Cent pages s’en mêlent !

Un grand merci à Fabienne, ma chère libraire de Place Ronde, pour si bien connaître ses clients. Je ne savais pas que ce livre existait, mais elle l’a commandé et l’a simplement mis sur sa table centrale. Sans me forcer la main, s’en m’en parler. Mais c’était une évidence : dès que j’ai vu le petit ouvrage noir, j’ai compris que je voulais sans même le connaître. Voilà pourquoi je défendrai toujours les librairies de proximité et la qualité de leur service.

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Bowie

Comics de Michael Allred.

Dans son avant-propos, Neil Gaiman résume parfaitement l’ouvrage. « C’est la vie de Bowie sous forme de paraboles et d’histoires imaginaires, une reconstitution magnifiquement documentée, sans doute meilleure que d’authentiques reportages d’époque. C’est la rétrospective fantasmée de la vie d’une personnalité fantasmatique, inspirée par la vie de son interprète, un certain David Jones, qui vécut jadis à Bromley et naquit à Brixton. »

J’ai lu plusieurs biographies de David Bowie, notamment celles de Jérôme Soligny qui a connu intimement l’artiste et sait parfaitement parler de lui. Je vous conseille donc vivement David Bowie et Rainbow Man 1967-1980.

Pour en revenir à ce comics, il ne m’a rien appris de nouveau, mais il a une façon très originale de présenter la vie de l’artiste caméléon, sous forme de reportage ou revue de presse. Et pour me faire lire un comics, il fallait vraiment David Bowie, car je ne suis vraiment pas à l’aise avec ces pages saturées d’images et de couleurs, qui ne laissent à l’œil aucun espace vierge pour se reposer un instant. Mais ce format colle plutôt bien à l’artiste protéiforme et extravagant qu’était Bowie. « À chaque étape, il ne considère rien comme requis, et sème les graines d’une future carrière florissante, tout en se gavant de culture pop américaine. »

Toujours en bande dessinée, j’avais beaucoup aimé Haddon Hall de Nejib, dans un style radicalement différent ! De toute façon, toute production littéraire ou artistique qui parle de Bowie a droit à mon attention la plus soutenue.

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La chair des rêves – Tome 1 : Lucyloo et les arpenteurs de songe

Bande dessinée de Chris Debien (scénario) et Ysha (dessins).

Lucyloo est une doll, machine qui arpente les songes pour collecter les perles d’Œniria, indispensable à la production de l’Absenthe qui lutte contre les terreurs qui pourraient détruire le monde. « Oubliez vos cauchemars, vos rêves pollués par Lady Mare et ses armées immondes. » Entre chaque mission, Lucyloo reste enfermée dans le laboratoire où elle a été créée, avec ses compagnes Lou-Ann et Adell-Ash, mais elle rêve de Grand-Extérieur et de cet homme qui lui laisse des messages. Dans le confort aseptisé de sa prison, elle ignore tout de la vraie menace qui approche. À moins que le danger soit plus proche d’elle qu’elle ne le pense…

Après des passages très dynamiques et chargés de détails, le dessinateur a l’intelligence de laisser la page respirer pour que son propos se déploie plus clairement. Je découvre le travail d’Ysha avec cette bande dessinée et je suis conquise par le mélange entre manga et Art Nouveau ! Mais surtout, je viens de trouver une nouvelle passion dans le genre dreampunk, qui interroge la réalité et le sens des choses. La fin suspensive de ce premier tome est des plus alléchantes et des plus frustrantes, et j’ai hâte de me replonger dans l’univers des arpenteurs et des maraudeurs !

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L’homme qui n’est jamais mort

Roman d’Olivier Margot.

Quatrième de couverture – Matthias Sindelar fut l’avant-centre génial de la Wunderteam, la grande équipe historique de l’Autriche. Il fut surnommé l’« homme de papier », pour son physique chétif et son art de franchir les murs de défenseurs, là où ne pouvait passer qu’un bout de papier. La Vienne du début du XXe siècle est la métropole intellectuelle du monde. Sindelar côtoie les cercles ouvriers et les cafés peuplés d’intellectuels. Il joue au football dans un pays qu’écrase la montée des organisations fascistes, les grognements d’une guerre civile à venir et les tensions avec l’Allemagne. Sa popularité a fait de lui le représentant adulé du football, cet art collectif qui se crée et s’abolit dans l’instant. Il personnifie le jeu et chacun comprend que dorénavant la beauté a une durée : une heure trente, le temps d’un match. Après l’invasion allemande, pour un match de gala auquel assiste Hitler, Sindelar porte la Wunderteam qui domine la Mannschaft, l’équipe nationale allemande, 2-0. C’est une humiliation et un acte de résistance. Le 23 janvier 1939, on retrouve son corps inanimé avec celui de sa compagne, juive, apparemment asphyxiés par une cheminée défectueuse.

« Matthias Sindelar ne peut pas savoir qu’il inventera un autre vocabulaire, celui du football, ce jeu universel, mais qu’il n’apprendra jamais la syntaxe de l’amour. » (p. 12) Je n’avais jamais entendu parler de Matthias Sindelar. Olivier Margot raconte joliment l’histoire de cet artiste du football, au jeu novateur et élégant. De sa jeunesse à sa mort très suspecte, le sportif a mené une vie simple auprès des siens, toujours fidèle à sa famille et à ses amis, même juifs. Surtout juifs. « Cet enfant du Lumpenprolétariat a fasciné l’élite viennoise, les écrivains, les acteurs, les architectes par sa prestance, son charisme, sa curiosité, sa créativité, au point d’entrer malgré lui dans cette aristocratie intellectuelle. Et il a résisté aux nazis. Et son refus de l’exil l’a conduit à la mort. » (p. 277)

J’aurais voulu apprécier autant cette biographie que celle de Takeichi Nishi, Briller pour les vivants. Hélas, la plume d’Olivier Margot m’a moins séduite que celle de Jérôme Hallier. Des répétitions étranges, parfois au mot près, brisent le rythme de lecture et donnent l’impression d’un texte qui ne progresse pas, qui revient sur ses pas sans raison valable. Dommage !

Lu dans le cadre du prix Sport Scriptum 2020.

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Deux pieds sur terre

Ouvrage de Basile de Bure.

« Pour les quelques génies que nous connaissons, combien de sacrifiés ? Qu’est-ce qui peut bien faire la différence ? Le talent ? Le travail ? La chance ? Probablement un peu des trois. » (p. 26) Pour répondre à cette question, le journaliste décide de suivre pendant un an l’équipe des moins de 15 ans d’un club de football en région parisienne, le Red Star de Saint-Ouen. De vestiaires en entraînements en passant par tous les week-ends de matches, Basile de Bure s’attache à Jhon, Nadir, Esaïe, Mahamadou, Sean, Anis et à tous ces gamins qui vivent pour le football. Leur scolarité est rarement réussie et leur vie familiale rarement simple, mais avec pudeur et acharnement, ces petits prodiges du ballon rond donnent tout sur le terrain. Ils écoutent leur entraîneur, Foued, et acceptent ses règles, sa discipline et sa rigueur. « Je commence à comprendre l’exigence de Foued : à ses yeux, son équipe est la meilleure d’Île-de-France, et c’est avec les meilleurs qu’il faut être le plus dur. » (p. 127)

Ces jeunes s’accrochent à leur objectif et à leurs crampons : les deux pieds sur terre, oui, mais la tête déjà dans les nuages. Pourquoi ne seraient-ils pas le nouveau Zidane ou le nouveau Mbappé ? Ils donnent le meilleur face aux recruteurs des grands clubs qui écument les matches pour alimenter leurs centres de formation et composer leurs futures équipes. « Grâce à la densité des populations, à la diversité de ses origines et à un tissu de clubs amateurs sans équivalents, l’Île-de-France a la réputation d’être le plus grand vivier de jeunes joueurs au monde, au même titre que la mégalopole Rio – Sao Paulo. » (p. 35) Les jeunes du Red Star sont en compétition, mais ils sont amis, soudés et comprennent les sacrifices qu’ils font au nom du ballon rond. Pour eux, le football, c’est au-delà du jeu et du sport. « Je veux en faire mon métier. Jamais je ne pourrai jouer pour le simple plaisir. » (p. 260)

C’est avec beaucoup d’émotion et de tendresse que j’ai lu ce reportage au long cours. Basile de Bure offre un ouvrage très humain et très touchant. Comme lui, on s’attache à ces petits gars, à cette génération 2004 qui, comme d’autres avant et après elle, espère une meilleure vie grâce au football et au stade. « En fait, si je ne signe pas, je pense que j’arrêterai le foot. » (p. 203)

Lu dans le cadre du prix Sport Scriptum 2020.

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Les Tragiques

Ouvrage de Christian Montaignac. Illustrations de Bertrand Vivès.

L’auteur présente des portraits de sportifs, illustres ou obscurs, fauchés en pleine gloire, en plein effort ou dans la plus totale des ignorances. Qu’ils soient morts sur le stade, la route et le ring ou loin des podiums, ils ont marqué la pratique sportive de leur fulgurance. Ils sont partis sur un score ou un échec définitif. « Les sportifs, destinés à mourir de leur vivant, sont appelés à faire de leur jeunesse l’œuvre d’une vie, leur chef-d’œuvre aussi. » (p. 7) Petites figures, anonymes ou héros installés, ce n’est pas leur renommée qui compte, mais leur dévouement sans faille au sport. Ils sont morts pour lui ou par lui. « On estime à plus de cinq cents le nombre de boxeurs morts à la suite de combats depuis les règles fixées en 1884. » (p. 61)

Christian Montaignac explore les rubriques nécrologiques du cyclisme, du rugby, des courses automobiles, du fleuret, de l’athlétisme et d’autres sports que l’on n’aurait pas imaginé meurtriers. Parce que parfois, ce sont la politique ou la pègre qui se mêlent d’écourter les carrières de certains sportifs. Dans cette galerie, seuls 4 portraits de femmes, alors je ne peux m’empêcher de citer leurs noms : Georgette Gagneux, Lillian Board, Régine Cavagnoud et Thaïs Meheust.

Voilà une lecture belle, mais triste. Très triste. Le titre donne une dimension presque mythologique à ces athlètes disparus trop tôt, et la certitude têtue qu’ils ne seront pas oubliés.

Lu dans le cadre du prix Sport Scriptum 2020.

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J’aime le sport de petit niveau

Entretien de Boris Cyrulnik et François L’Yvonnet.

« Le jeu est apparu dès que les êtres vivants ont pu échapper aux contraintes de l’immédiat. » (p. 13) C’est une évidence : pour se livrer à l’effort supplémentaire librement consenti que demande le sport, il faut jouir d’une totale disponibilité de corps et d’esprit.

« C’est pour cela que j’aime le sport de petit niveau, parce que, lui, il socialise. Lui, il moralise. Cela n’empêche pas la compétition, mais, après la compétition, même si on a perdu, on ira au restaurant ensemble. » (p. 87 & 88) Psychanalyste et éthologue, Boris Cyrulnik professe son amour pour le sport pratiqué pour le bien-être et le plaisir, notamment celui de se retrouver en petit comité, loin des ors hurlants des compétitions mondiales. « On a quitté la dimension relationnelle pour entrer dans le monde de la réussite financière. Le prix humain n’a plus grande importance. » (p. 17) Il rappelle la valeur adaptative du jeu, son importance dans les mécanismes d’apprentissage sociaux et sexuels des animaux et, par extension, des hommes au travers du sport.

Boris Cyrulnik répond aux questions avec une parole claire et bien construite. C’est un plaisir de suivre ses raisonnements. Il semble surtout valoriser le sport/jeu collectif, celui qui rassemble dans l’affrontement. Le sport individuel isole, place le sportif seul face à soi-même, chaque compétiteur n’affrontant ses adversaires que dans le tableau des scores.

Étudiante, j’ai lu plusieurs ouvrages de cet auteur et j’avais déjà apprécié la clarté de ses propos. Le sujet ici discuté avec François L’Yvonnet est moins anodin qu’il y paraît. Il y a bien des choses à décoder dans la pratique sportive.

Lu dans le cadre du prix Sport Scriptum 2020.

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Éloge de la défaite

Dialogue entre Laurent-David Samama et Jérémie Peltier.

« Ne nous voilons pas la face : perdre fait mal, fâche et abîme. C’est une claque. Le surgissement du réel dans un scénario que l’on imaginait idéal. » (p. 12) En sport comme en politique, la défaite interroge tout un parcours, un processus finalement non payant. Entraînement et campagne électorale sont revus et commentés selon que le challenger/candidat remporte ou perd le titre. Si le sport permet une certaine résilience et un retour sur les podiums, la politique des dernières années a prouvé qu’elle n’aime pas les perdants. Celui qui n’est pas élu ou réélu est désormais un loser, tandis que son adversaire plus chanceux n’a que peu de temps pour imposer sa réussite. « La victoire, en politique, constitue de plus en plus une fin en soi. L’alpha et l’oméga, c’est gagner, pas tant de construire l’avenir. Car après la victoire, on ne pense pas à l’après. On gère le courant. À l’inverse, la défaite nous oblige à voir plus loin, à établir une nouvelle stratégie, à penser au ‘rebond’ du lendemain. » (p. 21)

La mémoire commune se souvient des victoires, notamment celles que personne n’attendait : les Bleus en 1998 ou François Hollande en 2012. Mais elle épingle tout aussi durablement les défaites, car elles en disent souvent plus long que les succès. « La défaite m’intéresse particulièrement, car tout le monde perd dans la vie. Dès lors, la question est de savoir ce que l’on fait de ses déconvenues, faillites et autres drames personnels. Comment on les convertit en expérience. Car même s’il y a souvent de la souffrance dans l’affaire, il y a aussi du positif : échouer nous complexifie… » (p. 8 & 9) Les deux interlocuteurs discutent de l’humilité dans la défaite et de la crainte du non-retour. Terreau de futures victoires ou immédiate mise à pied, la défaite n’en finit pas de questionner l’injonction de la performance dans laquelle le monde libéral oppose tous les individus.

Il est bien facile d’inviter le perdant à l’élégance quand on n’est pas soi-même arrêté à quelques mètres de la ligne d’arrivée, mâchant et crachant la poussière que le premier nous envoie dans les narines. « Parfois, la défaite n’apporte rien, elle fait juste beaucoup de dégâts. L’enjeu, c’est donc de savoir perdre, d’apprendre à perdre avec élégance. C’est perdre mieux. Perdre avec autorité. Perdre avec dignité. » (p. 74)

De cet entretien mené à bâtons rompus, je retiens surtout le fameux exemple de Raymond Poulidor, si souvent cité par un de mes grands-pères. Je n’ai jamais vu courir ce cycliste, mais je me souviens du chagrin que j’ai eu pour cet inconnu quand j’ai appris qu’il n’avait jamais gagné. « C’est aussi cela, Poulidor ! Un perdant magnifique, un sempiternel vaincu qui n’abandonne jamais. Peut-être un surhomme, quelque part… En tout cas, un héros du quotidien ! Voilà l’origine de la ‘poupoularité’ de l’Éternel Second sur les routes du Tour de France. Il ne survole jamais. Rien ne lui est acquis. Il n’a pas de don. Son expérience quotidienne est celle du travail. C’est la France qui se lève tôt, celle qui va au turbin. C’est le pays qui, par l’effort, tire un bénéfice de son labeur. » (p. 39) La défaite, d’accord, mais pas sans s’être battu jusqu’au bout !

Cet échange est intéressant par de nombreux aspects, mais j’y ai parfois trouvé la lourdeur d’une discussion de comptoir. Dommage, car le sujet mérite d’être exploité plus précisément, au-delà des seuls exemples sportifs et politiques.

Lu dans le cadre du prix Sport Scriptum 2020.

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Briller pour les vivants

Roman historique de Jérôme Hallier.

Héritier de la noblesse nippone, le baron Takeichi Nishi a toujours eu des difficultés à prendre patience. Enfant illégitime, peu aimé et élevé dans une éducation stricte, ce jeune noble turbulent, impétueux et parfois violent canalise sa fougue auprès des chevaux. « À partir d’aujourd’hui, tu es un cavalier. Tu dois donc te comporter comme tel. Celui qui monte sur un cheval s’élève au-dessus des hommes. Il se distingue par sa haute stature. Sa conduite et sa tenue doivent être irréprochables. » (p. 53) Cavalier émérite de l’armée de l’Empire, il se consacre entièrement à la préparation des Jeux olympiques de 1932, selon un programme très personnel : entraînement harassant la journée, boisson et fête la nuit. Sur son cher cheval Uranus, il arrache une médaille d’or dont l’Empire s’empare pour sa propre gloire. Ami d’Harry Chamberlain et de Douglas Fairbanks, Takeichi Nishi reste cependant fidèle à son pays quand vient le moment de prendre les armes. C’est dans l’enfer brûlant d’Iwo Jima que finit la course du fier baron.

Avec ce vibrant portrait d’un homme toujours impatient, Jérôme Hallier fait plus que rendre hommage à un cavalier émérite : il fait revivre un peu du Japon des années 1930 et il dépeint les tristes heures vécues par la communauté japonaise en Amérique avant et pendant la guerre. Ce que nous rappelle la biographie un brin romancée de Takeichi Nishi, c’est qu’il y a des existences parfois trop étroites pour que la discipline ait prise sur elles. Et qu’il serait bien vain de vouloir s’opposer à certains destins. « Cher baron, je plains celui qui se retrouvera face à toi sur un champ de bataille. » (p. 86)

Lu dans le cadre du prix Sport Scriptum 2020.

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Borne

Roman de Jeff Vandermeer.

Rachel est récupératrice. Dans les décombres d’une ville ravagée, secouée d’une violence de chaque instant et surplombée par les ruines de la Compagnie, elle cherche tout ce qui se mange, tout ce qui peut être utile. « La ville gisait grande ouverte telle un trésor pour psychopathes. Des gens disparaissaient tout le temps. Des gens mouraient assez fréquemment. » (p. 292) C’est en accomplissant une tournée banale de récupération que Rachel trouve Borne, accroché à la fourrure nauséabonde de Mord, ours haut de trois étages et qui vole. Borne est-il une plante ? Un crustacé ? Ou un assemblage inédit de biotech doué de pensée ? « Rachel, Rachel… qu’est-ce que je suis ? » (p. 130) Être mouvant dont les capacités grandissent chaque jour, Borne est loin d’être inoffensif. Et sans tenir compte de l’amour qu’elle lui porte, Rachel devra accepter la véritable nature de son ami. « Borne m’apprenait continuellement comment le « lire », mais que voulait dire cette forme, à part que j’étais censée accepter l’impossible ? » (p. 137)

Vous qui ouvrez ce roman, ne cherchez pas à tout comprendre ou à comparer avec d’autres textes. Une fois encore, après Annihilation, Autorité et Acceptation, Jeff Vandermeer propose une science-fiction qui bouscule tous les codes et refuse toutes les facilités. Tout est étrangement beau dans son monde cruel, et même poétiquement dégoûtant. Il faut sans aucun doute saluer le travail de traduction de Gilles Goulet, car la lecture est fluide en dépit des curieux concepts développés par l’auteur. Magie ou ultra-technologie, à vous de voir par quoi est animé Borne. Moi, j’ai plongé avec délectation dans le récit a posteriori du désastre personnel de Rachel. Jeff Vandermeer excelle dans la construction d’univers où rien n’est certain, où tout est ouvert à l’interprétation. Ainsi, il offre à ses lecteurs la chance d’exercer leur imagination, et c’est un don aussi beau que le texte lui-même.

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Les graciées

Roman de Kiran Millwood Hargrave.

En 1617, une tempête ravage les abords de l’île de Vardø, au nord du cercle polaire. Elle emporte presque tous les hommes, partis en mer pour refaire les réserves de poissons. Privées de leurs fils, époux, père ou fiancés, les femmes s’organisent et apprennent à pêcher. « Ce n’est pas la première catastrophe que nous essuyons […]. Nous avons déjà perdu des hommes et nous avons survécu. » (p. 24) Mais cette indépendance n’est pas du goût d’Absalom Cornet, délégué du roi, bien décidé à imposer un christianisme aussi brutal qu’intolérant. La chasse aux sorcières commence sur l’île, contre ces femmes seules et contre les Samis qui vivent à proximité. Maren noue une amitié profonde avec Ursa, l’épouse du délégué, mais cela ne suffira pas à protéger ses amies et sa famille de la folie religieuse d’Absalom et de quelques villageoises bien trop heureuses de trouver un allié pour régler de vieilles querelles. « Les femmes vivent un seul et même moment, comme des hommes aux rames d’un bateau. » (p. 38)

Ce roman me tentait depuis sa sortie et j’étais ravie de le recevoir grâce à Babelio. Mais j’ai déchanté dès les premières pages face au style de l’autrice. Avec ses 390 pages, voilà un livre que j’aurais dû lire en 2 jours : il m’en a fallu 10 tant j’y revenais à reculons. J’ai achevé ma lecture cependant : l’histoire est bien menée, avec quelques retournements de situation bien amenés. Néanmoins, cela n’a pas suffi à me faire oublier la pauvreté de la plume de l’autrice et ses réflexes narratifs assez scolaires. Je ne sais pas dans quelle mesure la traduction de Sarah Tardy a amoindri ou amplifié les défauts d’écriture. Je doute donc de garder grand souvenir de ce roman historique et cela m’attriste assez.

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Le lapin de neige

Album de Camille Garoche.

Cet album sans paroles s’ouvre sur un charmant chalet sous la neige. Deux jeunes blondinettes sont à la fenêtre. L’une d’elles, plus mobile que sa sœur, s’aventure dans l’étendue blanche et façonne un lapin en neige. Pour que le petit animal ne fonde pas dans la maison, les enfants le rendent à la nature. Et la magie fait son œuvre : la forme de neige s’anime et sait montrer sa reconnaissance aux fillettes piégées dans la forêt froide.

Ce conte adorable réunit deux sujets si chers à mon cœur : les lapins et la neige. Au fil des pages, j’ai senti le froid piquant, la légèreté des cristaux et presque les odeurs glacées de la forêt prise dans l’hiver. J’ai trouvé quelque chose de scandinave dans l’ambiance, avec quelque chose d’exotique, mais aussi de très familier.

Pas besoin de texte pour se raconter cette histoire, que l’on soit petit ou grand. L’imagination fonctionne à plein devant les objets de papier découpés, superposés et photographiés dans des décors en trois dimensions, comme un paysage dont on observe les différents plans. La délicatesse du découpage et les douceurs conjuguées des couleurs nourrissent la poésie exquise de cet ouvrage, couronné par la fierté noble du blanc animal.

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Je suis le fils de Beethoven

Roman de Stéphane Malandrin.

D’ascendance russe et hongroise, Italo Zadouroff est un vieil homme qui veut que le monde reconnaisse enfin son lien avec Ludwig van Beethoven. « Beethoven a existé, voyez-vous, et moi aussi j’ai existé, sauf que moi, perdu dans le grand labyrinthe de mes souvenirs, personne ne me connaît et maintenant que les voix laissent sortir la grande explication des faits historiques, tout le monde va me connaître ; alors que lui, tout le monde le connaît, et maintenant qu’on me lit, chacun va le méconnaître ; c’est ainsi que se vident et se remplissent les lavabos : Beethoven est mort, moi je suis vivant, dans le secret de nos tombes se trouve la vérité que je m’apprête à dévoiler. » (p. 48) Ainsi, le compositeur de génie aurait vécu des amours contrariées avec une servante du château de Martonvásár. L’enfant né de cette courte relation, Italo, grandit sans son père, ce qui laisse forcément des traces. « La haine me coulait si bien dans les veines que j’ai passé toute ma vie à m’en défaire. » (p. 87) Les années passant, Italo devient un virtuose du piano, mais il est tout à fait incapable de composer. Après une vie entière à tenter, symboliquement et littéralement, de tuer le père, il livre son histoire dans ses mémoires, plus ou moins empêché par son trop fidèle valet.

L’Histoire a retenu de Beethoven qu’il est mort seul et sans descendance, alors que faire des élucubrations d’Italo Zadouroff, deuxième du nom ? Eh bien, les prendre ce qu’elles sont, de merveilleuses créations de l’imagination. À moins qu’elles soient tout à fait véridiques ? Qui peut savoir… Le fils fait face à un père trop imposant, écrasant, et sa vie entière est une démonstration de sa propre existence, un cri lancé à la multitude pour être enfin entendu. « S’il n’a pas manqué d’ambition, il a manqué de génie pour faire descendre le sublime dans une forme nouvelle et c’est la confusion dans les idées qui a fini par dominer chez lui. » (p. 237) Avec ce deuxième roman, Stéphane Malandrin explore à nouveau la puissance créatrice de l’esprit et les méandres infinis du réalisme magique, pour mon plus grand plaisir. Et bonus non négligeable, on retrouve Lisbonne et l’étrange codex à la source des malheurs du héros du Mangeur de livres, dont je ne peux que vous conseiller la lecture !

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La vie silencieuse de la guerre

Roman de Denis Drummond.

Enguerrand, journaliste de guerre, est porté disparu. Il avait prévu cette dramatique éventualité et a fait transmettre à son ancienne compagne son journal, ses lettres et quatre négatifs inédits. Jeanne travaille pour le Haut Commissariat aux réfugiés et elle connaît ce qu’Enguerrand a observé, le terrible visage de la guerre. « Il n’eut le temps que d’un seul cliché, celui de tous ces regards tendus dans la même direction, exprimant le même saisissement, la même terreur, au point d’effacer toute singularité, exprimant une attraction et un effroi comme s’ils percevaient ensemble, au même moment, avec la même intensité, que la guerre invente des horreurs. » (p. 5) Jeanne partage ces documents avec Gilles, propriétaire d’une galerie photo à Paris. Ensemble, ils lisent le journal d’Enguerrand et le suivent dans les conflits du Rwanda, de Bosnie, d’Afghanistan et d’Irak. Et ils développent les photos que personne n’a vues avant eux. Avec ces quatre clichés, Enguerrand propose une vision nouvelle – terriblement dérangeante – de la guerre. Une évidence s’impose à Gilles et Jeanne (?) : il faut exposer ces photos, les replacer dans le travail photographique d’Enguerrand et montrer ce qu’il a inventé. « Il s’agit bien de la guerre en ce qu’elle échappe à nos regards. » (p. 22)

L’auteur fait explorer à ses personnages quatre conflits que personne n’ignore, pour les avoir traversés ou les avoir vus sur papier glacé, ou papier glaçant peut-être… Car les plaies du monde ne se referment jamais. « La guerre nous apprend des choses qu’on ne sait pas retenir. » (p. 33) Au-delà du journalisme de guerre et de la photographie, c’est presque un art nouveau qu’Enguerrand invente. Et tout le talent de Denis Drummond est de décrire les photos sans les montrer, en les nourrissant de références universelles. Notre imagination fait tout le travail et ce qu’elle produit est aussi sublime qu’atroce. Nous aurions envie de voir ces photos majeures, mais pourrions-nous vraiment le supporter ? Alors que Paris est sous la neige, l’ampoule rouge du studio de développement révèle la dimension mythologique et religieuse de la composition photographique, puissamment symbolique. « Gilles repensait à ce qu’écrivait Enguerrand dans sa lettre sur le silence visuel de la photographie, ce coup d’arrêt donné par la fixité de l’image, comme une musique énigmatique qui s’adresse à l’œil et lui permet d’entendre le mutisme des choses. » (p. 192)

Je découvre Denis Drummond avec ce roman et c’est un uppercut ! La délicatesse avec laquelle il dépeint la fragilité des enfants démultipliée par la violence et la mort est remarquable. Me voilà pour longtemps sonnée par ce très beau texte.

Ouvrage lu dans le cadre du Prix Écrire la photographie, organisé par Place Ronde.

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Jane Campion par Jane Campion

Recueil de textes et interviews de Michel Ciment.

J’ai découvert le travail de Jane Campion en 2003, 10 ans après qu’elle ait obtenu la Palme d’Or pour La leçon de piano, et précisément en regardant ce film. Je ne compte plus le nombre de fois où j’ai visionné cette œuvre et écouté la magnifique bande originale composée par Michael Nyman. Si je devais choisir mon film préféré, ce serait celui-là. Et le réalisateur dont j’admire le plus le travail, ce serait évidemment Jane Campion. Toute son œuvre m’émeut, films et séries. « Elle sait aussi montrer comme nulle autre le corps désirant d’une femme pour l’autre sexe. » (p. 8)

Cette femme produit des œuvres avec des femmes – devant et derrière la caméra –, mais pas des films de femmes ou pour les femmes. Il n’y a pas de guerre des sexes sur ses pellicules, mais des recherches profondes et existentielles. « La femme est au centre de la vie et de l’œuvre de Jane Campion. Chacun de ses films a en son centre une protagoniste qui lutte pour son autonomie psychique et sensuelle et qui est en quête de sa subjectivité. » (p. 8)

Ce très beau livre rassemble des analyses détaillées de Michel Ciment sur chacun des courts-métrages, films et séries de Jane Campion. Suivent des interviews avec la réalisatrice, riches d’anecdotes sur sa réflexion et ses motivations. « Un homme aurait pu mettre en scène cette histoire, parce qu’il aurait pu imaginer ce qu’une femme ressent, mais moi, je le sais. » (p. 154) Le tout agrément de clichés pris pendant les tournages ou d’images extraites des films. Je garde cette somme cinématographique à portée de canapé, pour la sortir quand je rerereregarderai un film de Jane Campion. Et il est prévu que la réalisatrice adapte prochainement Le pouvoir du chien, nouvelle qui me réjouit au plus haut point.

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Efface toute trace

Roman de François Vallejo.

Plusieurs collectionneurs d’art sont retrouvés morts, à Hong-Kong, New York et Paris. L’Expert qui mène l’enquête va de surprises en déconvenues, à mesure que chaque nouvel indice soulève toujours plus de mystères. « Mon projet de n’établir que des faits assurés est une fois de plus mis à mal. Le flou idéologique s’en empare aussitôt et anéantit toute tentative d’interprétation. » (p. 22) S’agit-il d’un règlement de compte sur fond de drogue, d’une vengeance par jalousie ou d’un complot ? Un point commun se dégage finalement : toutes les victimes ont acheté une des œuvres de jv, artiste adepte du détournement et insaisissable. « Le doute s’était installé en moi sur l’existence même de ce plasticien supposé, jv, à peine un nom, au mieux un prête-nom pour des pseudo-œuvres fracassées sitôt que connues ou, si elles échappaient à l’anéantissement, évoluant dans les circuits commerciaux virtuels, aussi insaisissables que de purs produits financiers. » (p. 116) Quelle n’est pas la surprise de l’Expert quand jv prend directement contact avec lui et le nargue par téléphone ! Chaque mot de l’artiste invisible est à mettre en doute, et le rapport au long court de l’Expert est de moins en moins objectif.. jv est-il un affabulateur ? Un tueur en série ? Un illuminé ? « Pour le dire le plus brutalement possible, jv ne sait pas dessiner, jv ne sait pas disposer les couleurs, jv sait à peine graffer, jv ne sait que voler les œuvres des autres, jv ne vaut rien. » (p. 168)

Avec ce nouveau roman, François prend plaisir à balader son lecteur, à lui lancer des pistes tout aussi alléchantes que fausses. Bien malin serait celui qui prétendrait dénouer l’intrigue avant la fin, comme l’Expert en fait ! « Toujours à la traîne, les experts du monde entier… Ils commentent savamment ce qu’ils comprennent le moins… C’est dingue… Comme les critiques, les spécialistes de n’importe quoi… Plus retardataires, je vois pas… » (p. 203) Du l’art japonais traditionnel au street-art de Keith Haring en passant par la philosophie de Nietzsche, jv est un personnage étonnant qui interroge le rapport à l’œuvre artistique, sa possession et sa disparition. « Personne croit qu’on peut se faire tuer pour de l’art ou en crever. » (p. 243) Hélas, si le sujet m’intéressait beaucoup, je n’ai pas apprécié la forme. Certains passages sont inutilement verbeux et alambiqués à mon sens. Lecture à demi manquée, donc ! Du même auteur, je vous conseille fortement Les sœurs Brelan.

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Regarder

Roman de Serge Mestre.

Quatrième de couvertureEn 1933, à Leipzig, Gerta Pohorylle ne s’appelle pas encore Gerda Taro. Arrêtée à tort, la jeune juive de Galicie répond avec dédain à la brute nationale-socialiste qui l’interroge, laissant son esprit vagabonder vers ses deux amoureux du moment. Dans la cellule où elle est jetée, son aplomb et son élégance détonnent. D’abord méfiantes, ses codétenues sont vite conquises par la générosité et l’inaltérable joie de vivre de cette jeune fille si libre, audacieuse et séduisante. La personnalité de la future photo-reporter est tout entière dans cette première scène, qui donne le ton du portrait tendre et résolument féministe qu’en cisèle Serge Mestre. Celle dont l’histoire a surtout retenu le tandem qu’elle a formé avec Robert Capa – à Paris où ils se sont rencontrés, puis pendant la guerre civile espagnole –, apparaît, sous la plume complice du romancier, comme une femme singulière, dont le talent, le panache et la modernité firent l’admiration de ses contemporains, parmi lesquels Aragon et José Bergamín. Jusqu’à sa mort absurde à vingt-sept ans – écrasée par un char républicain, elle qui avait tant rêvé de photographier la déroute fasciste –, Gerda Taro a mené sa courte trajectoire comme elle l’entendait : si elle affirmait qu’elle ne serait jamais la femme d’un seul homme, elle a marqué la mémoire de chacun d’une trace lumineuse et indélébile.

L’histoire de Gerda Taro, c’est une fulgurance aussi vive que le flash d’un appareil photo. La jeune femme était inarrêtable, incontrôlable, inaliénable. Entêtée, sensuelle, amoureuse aussi, et surtout libre, toujours. « Je suis très amoureuse de toi, Georg, lui avoue-t-elle en venant s’asseoir tout contre lui, mais je regrette, je ne pourrai jamais devenir la femme d’un homme, et encore moins d’un seul. » (p. 192) Le portrait qu’en fait Serge Mestre est tendre et admiratif. Sous la plume de l’auteur, j’ai découvert une femme qui a tout d’une héroïne de fiction. Mais le personnage est bien réel et son travail récemment redécouvert montre ce que Robert Capa lui doit. Gerda a inventé ce photographe américain, faisant du Hongrois une figure majeure de la presse photographique.

Mais Gerda, c’est aussi une photographe, pas seulement l’ombre de Capa. Et ce qu’elle capture avec son objectif, c’est plus que des scènes de vie, ce sont des allégories. « Un couple qu’on imagine tout récent, jeune femme conservant son fusil en bandoulière, revolver à la ceinture pour le garçon. Les amoureux se tournent vers elle, s’enlacent, s’embrassent pour la photo, pas seulement, ils s’aiment dans cette Espagne qui résiste, entend défendre les droits qu’on veut lui soustraire, ils offrent à Gerda, tandis qu’elle cadre, l’éclat de leur sourire, clic, manivelle pour le réarmement de la pellicule, clic, manivelle, à deux reprises. Les clichés affichent la rangée de leurs dents blanches, l’épais bourrelet des lèvres se frôlant, s’épousant, la bonne humeur, la confiance en la victoire, la foi en l’avenir victorieux. » (p. 160 & 161) Entre l’Espagne et Paris, Gerda porte sa foi en la liberté et sa haine des nationalismes belliqueux. Si le mot « pasionaria » n’existait pas, c’est pour Gerda Taro qu’il aurait fallu l’inventer.

Ouvrage lu dans le cadre du Prix Écrire la photographie, organisé par Place Ronde.

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Une femme en contre-jour

Roman de Gaëlle Josse.

« Sa surexposition posthume est aussi brillante que sa vie fut obscure. » (p. 28) D’origine française et autrichienne, née à New York de parents immigrés, Vivian Maier a produit une œuvre considérable derrière ses appareils photo. « Où sont-ils, que sont-ils devenus, d’ailleurs, tous ces clichés pris chaque jour pendant ces dizaines d’années, par milliers, par dizaines de milliers ? Elle n’en a pas vu beaucoup. Tout dort dans des boîtes, des cartons, des valises, au fond d’un garde-meuble qu’elle ne peut plus payer depuis des années, dont elle a oublié l’adresse. Tout a-t‑il été jeté, vendu ? C’est sans importance, maintenant. C’est le passé. » (p. 14) Mais ce n’est qu’après sa mort, en 2009, que son travail est découvert et révélé au public. Ce que propose Gaëlle Josse, c’est de reprendre du début l’histoire de cette artiste singulière : sa naissance, son enfance pendant la Grande Dépression, les aller-retour entre l’Amérique et la France, la vie familiale houleuse, le départ pour Chicago, ses postes de gouvernante auprès de nombreux enfants, les voyages, son excentricité et peut-être sa folie.

Vivian Maier est célèbre pour ses autoportraits, mais surtout pour ses scènes de rue. « Tant de visages, d’instants de vie, d’inconnus qui semblent proches. Une bouleversante humanité y circule, et aussi une absolue maîtrise de la prise de vue. Le plus novice, le moins connaisseur des regards ne peut qu’être saisi par la densité, la force, l’unité de l’ensemble. Par cet œil posé sur la vie, sur toutes ces histoires qui se dévoilent en un cliché, histoires urbaines, dans le mouvement, dans la matière compacte de la ville. Le terrible, le tendre, le drôle, l’insolite. Le vrai. Le presque rien qui révèle un destin. » (p. 20) Et c’est bien ce que je préfère dans la photographie, les clichés pris sur le vif, les inconnus attrapés par l’objectif. Parce que pour les images posées, il y a déjà la peinture. Mais qu’on ne s’y trompe pas, l’instantané demande une maîtrise certaine, un talent, et tout le monde ne peut pas être artiste en se dotant simplement d’un appareil photo. « C’est aussi en cela que Vivian Maier ne peut être considérée comme une ‘amatrice’, avec la photo pour hobby, une distraction comme l’aquarelle ou le patchwork. Rien d’erratique, de hasardeux dans ses prises de vue. Portraits, visages, attitudes, scènes, drôles ou tragiques, sens de la composition, du cadrage, elle signe son travail. C’est une graphiste née. Elle travaille, elle essaie, elle progresse, apprivoise la technique, les réglages, lumière, vitesse, distance de déclenchement. Capturer l’instant et lui donner vie, à jamais. » (p. 88)

Je découvre une artiste avec ce texte, et rien ne me réjouit plus que d’ouvrir mon regard à une œuvre nouvelle.

Ouvrage lu dans le cadre du Prix Écrire la photographie, organisé par Place Ronde.

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La fièvre

Roman de Sébastien Spitzer.

En juillet 1878, une maladie inconnue s’abat sur Memphis. « Pour le moment, tout ce qu’on sait, c’est que le péril est là, qu’il est très contagieux et qu’il va faire des morts. Memphis doit savoir. » (p. 89) Hommes, femmes, enfants, tous tombent comme des mouches. La panique se répand et chacun essaie de fuir la ville pestilentielle. Les pillards profitent de cette désertion pour commettre les pires exactions. Mais quelques personnes restent et luttent contre la maladie. Anne Cook la tenancière d’une luxueuse maison close, et Keathing, le patron du journal local, organisent la survie, les soins et le ravitaillement.

Écrit avant la crise sanitaire que nous vivons, ce roman historique y fait tristement écho, notamment avec les figures de sceptiques acquis au capital. « Deux morts ne sont pas une épidémie ! Cessez de jouer les prophètes de malheur ! On ne peut pas tout fermer pour deux décès suspects. La récolte est superbe. Historique même ! Les négociants sont là ! Un peu de mesure, que diable ! » (p. 52) L’auteur dépeint avec talent les relents ségrégationnistes d’un pays récemment réunifié. Le texte se lit bien, notamment grâce à un rythme bien maîtrisé. C’est une lecture plaisante, mais je doute qu’elle me marque longtemps.

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Buveurs de vent

Roman de Franck Bouysse.

Dans la vallée du Gour Noir, le barrage et la centrale électrique font vivre des familles entières. Personne ne remet en question l’autorité de Joyce, maître de la ville. Personne n’espère rien d’autre que ce labeur quotidien. « Proposer une vie meilleure aurait été considéré comme un acte de haute trahison envers la bête. Continuer, transmettre la soumission et la peur, démembrer les rêves entrevus dans l’enfance, représentait le projet des adultes. » (p. 19) La famille Volny n’échappe pas à la dureté de cette existence : le père ne s’exprime que par la rage et la mère se réfugie dans une foi malsaine. Les quatre enfants, Marc, Matthieu, Luc et Mabel, sont durablement liés. Leur lieu de prédilection, c’est le viaduc sous lequel ils se balancent à l’aide de cordes, surplombant l’abîme et rêvant d’ailleurs. « Durant des années, la famille se maintint en un équilibre précaire cimenté par la crainte et l’indifférence. » (p. 38) Et cet équilibre vacille et s’effondre : un des enfants quitte la maison, et commence une suite de drames violents dans la ville. Tout est lié et chaque mort semble logiquement en entraîner une autre, jusqu’à l’acmé finale. Avant cela, la famille Volny saura-t-elle renouer les liens perdus ? « Les hommes disent souvent trop tard les choses qu’ils ont sur le cœur ou ils ne les disent jamais, et des fois même, ils ne comprennent pas que c’est sur le cœur que sont les choses. » (p. 322)

Je n’avais pas du tout apprécié Plateau, un des précédents romans de l’auteur. Mais j’en avais oublié le souvenir jusqu’à ma lecture de Buveurs de vent. Et là, véritable révélation : la plume de Franck Bouysse m’a emportée. Et son histoire surtout ! « La vie, il faut la laisser déborder tant qu’il y en a. » (p. 51)

Impossible de situer précisément le Gour Noir : en Auvergne peut-être, mais tout aussi probablement quelque part dans l’Amérique profonde, là où les montagnes sont des frontières et où un étranger ne sera jamais vraiment intégré dans la communauté. Buveurs de vent est un texte âpre où chaque sentiment est malmené jusqu’au plus sombre dénouement. « On se demande souvent après coup à quel moment la vie s’est transformée en destin incontrôlable, quand la machine s’est emballée, si c’est un enchaînement d’événements passés qui préside au changement ou si le changement lui-même est inscrit dans l’avenir. » (p. 235) Il y a de la tragédie grecque dans cette violence, mais aussi des héros et des innocents. C’est de la puissance faite littérature. Magnifique !

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L’intimité

Roman d’Alice Ferney

Ada meurt en donnant la vie à Sophie. Alexandre est effondré : il avait tellement insisté pour avoir un enfant alors qu’Ada voulait attendre. « Sans la promesse d’un enfant l’amour s’atrophiait, il révélait alors son utilité et sa nature : non pas sentiment élevé, mais instrument de reproduction de l’espèce. » (p. 59) Alexandre doit maintenant vivre sans sa compagne et avec le poids de la culpabilité. Sandra, voisine célibataire et amie de la famille, l’aide beaucoup. « Elle s’était laissé toucher et solliciter après un deuil qui n’était pas le sien. » (p. 89) Les années passent, la blessure cicatrise et Alexandre est prêt pour une nouvelle histoire. Arrive Alba, belle, intelligente, troublante, mais asexuelle, bien que dévorée par le désir de maternité. Se pose alors la question d’enfanter sans sexualité.

Le roman réfléchit avec intelligence à l’injustice sociale entre homme et femme autour du désir d’enfant. « Les pères perpétuaient leur nom – une glorification –, les mères donnaient leur temps – une abnégation. Pouvait-on comparer un orgueil à une dévoration ? » (p. 59) L’asexualité n’est pas un sujet courant ou banal. Il réinterroge l’injonction faite aux femmes de jouir, après celle qui les contraignait/contraint à procréer. La gestation médicale et éthique semble être une libération, la grande solution pour combler toutes les parties, mais à y regarder de plus près, la science peut être cruellement aliénante. « Juste après avoir libéré les femmes des grossesses non désirées, la technique les met sous contrôle. » (p. 241) Alice Ferney a le bon sens de soulever de nombreuses interrogations sans trancher. À chacun son opinion sur ces sujets délicats.

J’avais particulièrement apprécié la brièveté fulgurante de L’élégance des veuves, de la même autrice. L’intimité est un beau roman, riche et fouillé, mais bien trop long à mon goût, avec des tendances pénibles au ressassement. En outre, la fin me déplaît particulièrement. Après avoir développé un discours féministe parfaitement maîtrisé, argumenté et solide, le roman s’achève sur une quasi-victoire de la volonté masculine. « Le drame des femmes, et qui n’est jamais celui des hommes, c’est qu’elles peuvent être trop bien. » (p. 141) Outre que cela heurte ma nature féministe, cela chagrine la lectrice que je suis, parce que je ne trouve pas cela logique. Les deux premiers tiers du texte m’ont vraiment enthousiasmée, mais la fin me laisse déçue et dubitative.

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Les aérostats

Roman d’Amélie Nothomb.

Ange a 19 ans et suit avec grand sérieux des études en philologie. Elle n’a aucun ami et supporte les excentricités maniaques de sa colocataire, Donate. Pour subvenir à ses besoins dans la capitale belge, elle donne des cours à Pie, adolescent très intelligent, mais dyslexique et qui n’a jamais lu un livre. Elle découvre un jeune garçon tout aussi solitaire qu’elle, coincé entre une mère idiote et un père inquiétant. Pie voit en Ange une possibilité d’échapper à un quotidien sans intérêt. « Vous êtes l’unique personne de mon entourage qui ait une vie. Enseignez-moi. / Je ne peux pas vous enseigner le désir. On a une vie quand on le désire. » (p. 76) Les deux jeunes gens discutent de livres et de grands sujets qui tourmentent l’humanité depuis des millénaires. Mais face à Pie, Ange est désemparée : l’adolescent aime les armes, et elle, sans le préméditer, lui en a donné une, parmi les plus funestes : la littérature.

« Aimer un roman ne signifie pas nécessairement qu’on aime les personnages. » (p. 19) Voilà précisément mon sentiment au sortir de cette lecture. Je n’ai pas compris l’utilité de Donate : le roman s’ouvre sur elle et la tyrannie domestique qu’elle impose à sa colocataire, mais après elle se réduit à une chambre d’écho des inquiétudes d’Ange. Idem pour Dominique, le professeur d’Ange, au rôle bien ingrat de négatif de l’adolescent tourmenté. Finalement, j’espère surtout un autre roman où l’on retrouvera Pie après son coup d’éclat final.

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Regards paranoïaques – La photographie fait des histoires

Texte de Martine Ravache.

« Les sept récits qui suivent sont une lente montée vers la lumière comme le bain du révélateur infuse dans la pénombre avant de laisser apparaître l’image en douceur. C’est bien la capacité de révélation, propre à la photographie, qui est le sujet de ce livre. » (p. 26 & 27)

Pour ceux qui n’ont pas encore compris, je découvre depuis peu les dessous du huitième art. Regarder un cliché, je sais faire. Le comprendre, c’est autre chose… Et pour cela, le livre de Martine Ravache est parfait ! L’autrice explore clairement des sujets complexes. Elle présente sa rencontre et son amitié avec Gisèle Freund et raconte la dispute autour de l’héritage de la portraitiste. Elle compare un portrait de Virginia Woolf et un portrait de la mère de l’autrice britannique, distants de 80 ans. Elle réfléchit à la bataille entre le noir et le blanc et la couleur, et à l’usage que les photographes ont fait de ces deux façons de représenter le monde. « S’intéresser à la couleur, c’est donc voyager dans un pays aux contours incertains dont on ne peut jamais vraiment faire le tour. » (p. 93)

Réussir une photo, ça demande d’avoir le coup d’œil, ou plutôt le clin d’œil, puisque le photographe s’éborgne pour mieux voir. « La meilleure façon de voir serait donc de fermer un œil pour ne garder que le bon. » (p. 109) Et on s’interroge alors sur le fameux baiser de Robert Doisneau : est-ce un moment volé ou une banale construction ? « Quel intérêt Doisneau aurait-il eu à mentir ? À vouloir se faire passer pour un metteur en scène, un truqueur plutôt que pour un génie de l’instantané ? » (p. 161) Et face aux portraits miroirs et empathiques que Markus Hansen fait de lui en réponse à des visages d’autres personnes, on réfléchit nécessairement à l’art de l’autoportrait à l’heure de la pellicule. « Dans ma pratique professionnelle, j’ai constaté que le processus de perception et sa transformation concernent aussi le regardeur. Regarder est moins une activité objective qu’une construction de l’esprit. » (p. 24)

Des grands noms émaillent le livre : Jacques Henri Lartigue, Seydou Keïta, Henri Cartier-Bresson, Laurence et Dominique Sudre, etc. Tous marquent l’histoire de la photographie, interrogent son rapport au réel et sa dimension artistique. « La bonne photographie tire sa force de séduction du chemin tortueux qu’elle parcourt dans notre inconscient. Elle est une aventure inoubliable. Il lui arrive toutefois de rejoindre le bataillon des images endormies qui peuplent nos imaginaires avant de réapparaître comme un fantôme, miraculeusement surgi de je ne sais quelle nuit. » (p. 101 & 102) Le livre de Martine Ravache donne à réfléchir, profondément et avec beaucoup d’intérêt !

Ouvrage lu dans le cadre du Prix Écrire la photographie, organisé par Place Ronde.

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