Allah n’est pas obligé

Roman d’Ahmadou Kourouma.

Birahima raconte son histoire. Il a 12 ans, appartient à l’ethnie Malinké et a déjà traversé le Liberia et la Sierra Leone. Dans ces deux pays déchirés par les guerres ethniques, il est enfant soldat, portant haut et avec assurance sa kalachnikov. Birahima, jeté sur les routes après la mort de sa mère, accompagné de Yacouba, un grigriman féticheur et multiplicateur de billets, raconte un récit fait de violence, de cruauté et de barbarie, mais teinté d’innocence et d’insolence.

« Allah n’est pas obligé d’être juste dans toutes ses choses ici-bas. » (p. 9) Cette phrase, répétée à l’envi par le garçon, ancre le récit dans l’Islam d’Afrique noire et résonne comme le verset d’une sourate. Entre fatalisme et rébellion, le jeune narrateur délivre son histoire: à la fois résigné et soumis aux volontés de son dieu, il s’insurge quand on piétine ses valeurs. L’ethnie Malinké, qui pratique l’Islam, à laquelle il appartient s’oppose à l’ethnie Bambara, composée de « cafres », des non-convertis à l’Islam. Mais si les deux ethnies s’affrontent, Birahima reconnaît  que « les Bambaras sont les vrais autochtones, les vrais anciens propriétaires de la terre. » (p. 22) Le droit du sol et le droit du sang sont au cœur d’un conflit qui ressemble à tant d’autres.

La francophonie trouve un représentant de choix dans Ahmadou Kourouma qui prête à son personnage un langage coloré fait d’un métissage de langues. « Suis p’tit nègre. Pas parce que suis black et gosse. Non! Mais suis p’tit nègre parce que je parle mal le français. […] Même si on est grand, même vieux, même arabe, chinois, blanc, russe, même américain: si on parle mal le français, on dit on parle p’tit nègre. » (p. 9) Et pourtant, Birahima fait des efforts. Il possède quatre dictionnaires: le Larousse et le Petit Robert pour la langue française, l’Inventaire des particularités lexicales du français d’Afrique avec lequel il explique les mots que les toubabs – les blancs – ne peuvent pas connaître et un Harrap’s pour les mots d’anglais. Son discours est sans cesse ponctué de définitions et de précisions lexicales, comme si l’enfant était fier de dresser la liste des mots qu’il connaît.

La qualité principale du récit de Birahima, c’est la franchise décomplexée. Il ne cache rien de son passé violent : « J’ai tué beaucoup d’innocents au Liberia et en Sierra Leone où j’ai fait la guerre tribale, où j’ai été enfant-soldat, où je me suis bien drogué aux drogues dures. » (p. 12) Quand il est fatigué de raconter, il stoppe son récit et envoie paître son interlocuteur. Il ponctue son récit de gros mots malinkés, tous en rapport avec le sexe. L’enfant, qui a déjà tout vu des horreurs du monde, n’est pas traumatisé. Enfant-soldat volontaire et enthousiaste, il montre la guerre tribale sous un jour qui, s’il est fait d’horreur et de sang, n’est pas malheureux. Birahima présente le quotidien privilégié de ces enfants qui, arme à la main, se sentent les rois du monde.

Malgré toutes les qualités et les beautés tragiques de cette histoire, je n’ai pas été touchée par le récit de Birahima. Les cent premières pages m’ont plu. Mais la suite qui traite beaucoup de politique et de guerre m’a ennuyée. Peut-être parce que je connais mal cette région, son histoire et ses troubles. Néanmoins, la plume d’Ahmadou Kourouma m’a séduite : chaude et colorée, elle jette un voile de douceur sur un récit d’horreur.

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