Un bûcher sous la neige

Roman de Susan Fletcher.

« Dans un cachot, enchaînée » (p. 20), une femme se raconte. Quelle est sa faute ? C’est d’être une sorcière. Corrag la sorcière. Sa peine ? Le bûcher. Il attend sous la neige que l’hiver laisse place au printemps. En cet hiver 1692, Corrag raconte son histoire à Charles Leslie, un homme de Dieu qui sert la cause jacobite dans une Écosse sous la coupe de Guillaume d’Orange, « le protestant à la perruque toute noire. » (p. 73) Corrag n’est pas une sorcière. Instruite par sa mère, la sauvage et sagace Cora, elle connaît les plantes et leurs vertus. Toute petite femme mais robuste, fille de l’hiver, Corrag ne craint pas le froid de la nature mais redoute la haine qui se niche dans le cœur des hommes. Après la mort de sa mère, elle sait qu’elle doit se cacher, mener une vie discrète et quitter les terres anglaises qui ne lui ont apporté que du malheur. « Qu’y a-t-il de plus solitaire que celle qu’on traite de sorcière? » (p. 22) La vindicte populaire la pousse vers le nord-ouest du pays, vers les Highlands où les hommes sont restés fidèles à Jacques Stuart. À Glencoe, dans le clan des MacDonald, on l’accueille pour ce qu’elle est: une petite femme qui sait le pouvoir des plantes. Le récit de Corrag peut aider la cause jacobite: à Charles Leslie, elle doit relater le massacre des MacDonald, sacrifiés au nom du respect de l’ordre royal. « Qui le croirait? Un homme d’Église et une sorcière capturée, s’entraider de cette manière ? Mais c’est ainsi. Le monde a ses merveilles et je tiens à vous en parler. » (p. 48)

Le récit de Corrag est un long monologue que n’interrompent que les lettres que Charles Leslie envoie à Jane, son épouse restée en Irlande. Corrag parle comme on se libère : vite et beaucoup. « Je vais assembler tout ça comme si je cousais. » (p. 76) La jeune femme fait de son récit une couverture sous laquelle se protéger. Dire lui permet d’échapper à l’inéluctable, à gagner quelques instants de vie en se racontant pour que subsiste une part d’elle après le bûcher.

Séparé de son épouse, Charles libère lui aussi son coeur en écrivant des épîtres tendres et nostalgiques. Époux aimant voire passionné, père indulgent mais ferme, il se désole d’être loin des siens. Mais la cause qu’il défend lui est si chère qu’il ne peut manquer aucune opportunité de la voir triompher.

Les monologues de Corrag et les lettres de Charles répondent aux questions que chacun pose à l’autre. À aucun moment, Charles et Corrag n’échangent un vrai dialogue ou ne se répondent immédiatement. Mais inexorablement, un lien se crée entre ces deux êtres isolés.

Les chapitres s’ouvrent sur des définitions de plantes, tirées de l’Herbier complet de Culpepper, qui sonnent comme des énigmes. Charles Leslie se laisse d’abord abuser par l’aspect repoussant de Corrag, par ses discours illuminés et précipités, par sa foi dans la nature et son refus d’un roi ou d’un dieu.  » Il faut se garder du commerce des plantes et leurs prétendues vertus. » (p. 81) Profondément convaincu que Corrag est un suppôt du diable, il ne la côtoie initialement qu’avec répugnance. Mais le récit de la jeune femme le touche et ses paroles douces, sensées et pacifiques trouvent peu à peu un écho dans les pensées qui animent Jane, la femme du révérend. Corrag cesse la sorcière pour devenir la victime injuste de la politique, pour n’être qu’une femme d’une grande sagesse et d’une grande bonté.

Les gens ont besoin d’un ennemi. « Une femme sans entrave est cause de grands désordres. » (p. 81) Voilà ce qu’on reproche à Corrag : sa liberté d’aller et venir dans les montagnes, de se promener la nuit, de n’appartenir à personne d’autre qu’elle-même. Le mot sorcière recouvre toutes les craintes des hommes. Cora lui a enseigné que l’amour est mauvais, qu’il affaiblit. Si elle promet du bout des lèvres de ne jamais aimer, Corrag ne peut s’empêcher de s’attacher à sa jument grise et au cerf majestueux des Highlands qui vient brouter devant sa cabane. Et elle ne peut s’empêcher de s’attacher à Alasdair MacDonald, un homme qu’elle ne peut avoir.

Ce roman est une perle dans la rentrée littéraire 2010, à ne pas manquer ! Le récit de Corrag est envoûtant, émouvant, révoltant, poignant. Je n’ose en dire plus de peur de déflorer l’histoire, si belle, si belle !

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