Une veuve de papier

Roman de John Irving. Titre original : A widow for one year.

Alors que Ruth n’a que quatre ans et que l’été 1958 touche à sa fin, sa mère Marion disparaît. En quittant les Hamptons et le village de Sagaponack, Marion quitte le souvenir de la mort de ses deux garçons, Thomas et Timothy, tués dans un accident de voiture. Elle laisse derrière elle un époux qu’elle n’aime plus, une fille qu’elle a trop peur d’aimer et Eddie, un jeune amant trop amoureux. Ruth grandit auprès de son père Ted, un auteur-illustrateur de livres pour enfants, et dans le souvenir entretenu de frères qu’elle n’a pas connus. Elle devient une romancière de renommée internationale. À la veille d’épouser son éditeur Allan, elle retrouve Eddie, l’assistant de son père durant l’été 1958 et l’amant fougueux de sa mère. Eddie en est persuadé, il a retrouvé Marion qu’il n’a pas cessé d’aimer. À Amsterdam, lors d’une tournée de promotion, Ruth vit une expérience terrifiante, née de ses terreurs d’enfants.

Ce roman parle d’auteurs et du besoin d’écrire. Ted, Marion, Eddie et Ruth sont tous romanciers. Le premier écrit et illustre de terrifiants récits pour enfants, la deuxième sublime sa douleur de mère dans des romans policiers de modeste facture, le troisième écrit et réécrit à l’envi son expérience sensuelle avec Marion, sa première amante. Ruth est la seule dont le talent est mondialement reconnu. Elle fonde son art sur l’imagination uniquement, déniant aux souvenirs la force d’être le substrat convaincant d’un roman. Ces quatre personnages reconnaissent « l’autorité de l’écrit » (p. 173), qu’il soit fondé sur le souvenir ou sur l’imagination pure.

La première de couverture est intelligemment illustrée. Ce crochet solitaire est un parmi tous ceux laissés sur le mur après le départ de Marion qui a emporté toutes les photos des garçons. La photographie est un personnage du roman, au moins dans la première partie. Les frères disparus sont maintenus présents dans les innombrables portraits d’eux qui ornent les murs de la maison de Sagaponack. Autour des clichés s’élabore une complexe et raffinée mythologie familiale. « Ruth était élevée dans la présence écrasante de ses frères morts, mais aussi dans l’importance sans égale de leur absence. » (p. 90) Ruth, bébé pansement, connaît tout de l’histoire de ses frères et fait des photographies des éléments du quotidien. Le départ de Marion qui ne laisse que des crochets auxquels il est impossible de se retenir crée un vide que ne comblera que l’écriture.

Le roman est clairement divisé en trois parties dont chacune se centre sur un personnage. La première partie se déroule durant l’été 1958. Eddie, 16 ans, arrive dans les Hamptons avec une idée assez floue du job d’été qu’il devra assumer: assistant et chauffeur de l’écrivain Ted Cole. Il apparaît très vite que Ted n’a engagé Eddie que pour « l’offrir » à Marion qui s’en empare sans honte, retrouvant auprès de lui une féminité éteinte. Au milieu du couple qui se déchire, Eddie n’est qu’un témoin, à peine un acteur puisque tout le monde écrit à l’avance son rôle, dont il assume le poids avec résignation. La deuxième partie débute en 1990. Ruth est adulte, romancière à succès, et elle tergiverse sur la proposition de mariage d’Allan. Sur le point de débuter un nouveau roman, elle s’embarque dans une aventure bien peu recommandable. La dernière partie se tient en 1995 et introduit le personnage d’Harry Hoekstra, policier d’Amsterdam, qui cherche le témoin anonyme d’un meurtre sordide. Si Ruth ne semble être le personnage principal que de la deuxième partie du livre, tout tourne autour d’elle. De son enfance à ses mariages, elle est au centre de tout.

Au récit propre se mêlent des extraits ou des textes entiers des personnages auteurs. Les trois contes de Ted Cole (La souris qui rampait entre les cloisons, La trappe dans le plancher et Le bruit de quelqu’un qui essaie de ne pas faire de bruit) illustrent des situations dans lesquelles Ruth est plongée: ils entourent les terreurs d’une brume d’irréalité, ils subliment la peur et lui refusent le droit de s’installer, s’imposent comme une fuite du réel vers l’imaginaire. De même, les premiers chapitres des livres de Ruth prennent pied dans le récit et font écho à ses propres expériences. Elle à qui les lecteurs reprochent d’écrire sur des faits qu’elle n’a pas vécu (mariage, veuvage, grossesse, divorce, etc.) finit par être l’illustration même des textes qu’elle a écrit. Elle devient cette « veuve pour un an », cette veuve de papier qu’on lui a reproché de décrire.  Il y aussi tout un chapitre qui reprend les épanchements de Ruth dans son journal intime. Faute de connaître le personnage, on connaît ses pensées. Enfin, quelques chapitres des textes de Marion offrent une variation sur le thème des enfants disparus. Ils sont l’exutoire dans lequel la mère blessée tente de retrouver pied.

La langue de John Irving est savoureuse: elle allie des descriptions minutieuses voire cliniques à un langage grossier et trivial qu’enrobe parfois une poésie folle. L’auteur manie la prétérition et les effets d’annonce avec talent. Le récit n’est qu’un constant développement de détails, une retouche infinie de situations. Il me semble aussi que le texte est une variation autour de la quête: celle d’un adolescent après son premier amour, celle d’une mère après ses enfants, celle d’une romancière après son œuvre, celle d’un policier après la vérité, etc.

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