Emma

Roman de Jane Austen.

Une dédicace royale ouvre le roman, de quoi donner le bon ton d’une Angleterre policée : « À son Altesse Royale le Prince Régent, Cet ouvrage est, grâce à la permission de son Altesse Royale, très respectueusement dédié, par la zélée, dévouée et humble servante de son Altesse Royale, L’auteur. » Et nous, humbles et roturiers lecteurs, on en profite aussi !

« Belle, intelligente et riche, jouissant d’une confortable demeure et d’un heureux caractère, Emma Woodhouse semblait dotée des plus précieux avantages de l’existence : et depuis près de vingt et un ans qu’elle était sur cette terre, elle n’avait guère connu le chagrin et la contrariété. » (p. 7) Voilà une introduction idyllique qui laisse présager des remous ! La première déconvenue de la jeune Emma, c’est le mariage de sa chère gouvernante, Miss Taylor, qui épouse Mr Weston et devient la maîtresse de Randalls, propriété voisine de Hartfield où vivent les Woodhouse. Si Emma est chagrine de perdre une amie, elle a bon caractère et ne tarde pas à s’attacher à Harriet Smith, une jeune fille sans origine, et à se mettre en tête de la marier au-dessus de sa condition. « Harriet était un être qu’elle chérirait dans la mesure où elle pourrait lui faire du bien. Alors que Mrs Weston n’avait besoin de rien, Harriet avait besoin de tout. »  (p. 30) Emma est certes une fille aimante et une amie attentionnée, mais son imagination prime souvent sur son jugement. Alors qu’Emma se met en tête de marier Harriet avec le vicaire Mr Elton, puis avec Frank Churchill, le fils issu du premier mariage de Mr Weston, la jeune fille ne voit pas que les attentions de ces messieurs se portent soit sur elle soit sur d’autres jeunes filles mais jamais sur Harriet. Il faudra attendre la fin du roman – parfaitement parfaite – pour qu’Harriet soit mariée selon son rang et qu’Emma trouve également le bonheur. « Avec une insupportable vanité, elle s’était imaginé pouvoir sonder le coeur de tout le monde. Les évènements avaient montré qu’elle s’était complètement trompée. » (p. 438)

Emma est pleine de bonnes intentions, comme le chemin qui mène à l’enfer. Si ses proches la parent de toutes les vertus et lui prêtent tous les talents, Mr Knightley est le seul à oser élever la voix contre elle. Vieil ami qui a vu grandir la jeune fille, il n’hésite pas à critiquer son comportement et à mettre en doute sa lucidité d’entremetteuse. Quand elle se pique d’arranger des mariages, l’ami de la famille, le respectable Mr Knightley, se moque de ses talents pour le moins limités voire dangereux pour son entourage. Il ironise également sur les capacités de concentration d’Emma, laissant entendre que la jeune fille, si accomplie soit elle, pratique en dilettante les arts où chacun affirme qu’elle excelle. « Elle ne s’adonnera jamais à une activité qui nécessite du travail et de la patience et qui implique que l’imagination s’efface devant un effort pour comprendre. » (p. 41) Il râle, il ironise, il se moque, mais devinez donc qui il y épousera !

Si Emma joue les entremetteuses pour son entourage, elle répète à l’envi que le mariage n’est pas pour elle. Dévouée à son cher papa qui verrait comme une trahison que sa fille chérie quitte la demeure famille pour celle d’un époux, elle est déjà une hôtesse accomplie et se satisfait de sa situation. « Le fait d’être charmante n’est pas suffisant pour me pousser au mariage. Il faut que ce soit moi qui trouve les autres charmants, au moins une personne. Or, non seulement je ne suis pas à présent sur le point de me marier, mais je n’ai guère l’intention de jamais le faire. » (p. 93) Et elle ajoute que sa situation sociale et mondaine et l’état de sa fortune la prévalent des affres de la situation de vieille fille pauvre :« C’est juste la pauvreté qui rend le célibat méprisable aux yeux des personnes. » (p. 94) Une vieille fille riche dans la bonne société, position enviable pour Emma selon Jane Austen ? Hum… ça sent le rebondissement tout ça !

Emma aime l’élégance, la distinction et les bonnes manières. Profondément rebutée par la vulgarité, elle fait son possible pour ne s’entourer que de personnes de qualité et maintenir chacun à sa place. « C’est un tel bonheur de voir des personnes sympathiques qui s’accordent bien ensemble. » (p. 183) Emma Woodhouse est la reine d’un petit univers cordial et bien-pensant qui se croise dans les salons des belles demeures de Highbury, entre un bal et une partie de campagne. Dans ce microcosme, tout se sait, tout se discute, tout se commente. Le potin est un art élevé au rang de la rhétorique

Jane Austen – on l’a suffisamment dit – est une peintre habile de la société et des caractères. Les personnages secondaires bénéficient de traitements soignés dans lesquels l’auteure laisse éclater toute la puissance de son humour. Mr Woodhouse est un incorrigible hypocondriaque, fidèle jusqu’à l’excès aux recommandations de l’apothicaire Mr Perry. Veuf depuis des années, il mène une vie réglée et étriquée dans un cercle d’amis restreint et selon une mesure qui confine à l’absurde. Miss Bates, la pauvre vieille fille de la bande, est une bavarde impénitente, sotte à ses heures, d’une naïveté sans fond mais d’une bonté sans égale. Si Jane Austen célèbre ici l’amour et les mariages heureux, elle n’oublie jamais l’ironie et se plaît à égratigner encore et encore la petite société bourgeoise.

Point n°1 (Mode « Futile » ON) : la couverture dessinée par Christian Lacroix est sublime ! La Fashion Week bat son plein à Londres alors que je lis ce livre. Je ne peux pas y être, mais les bouquins que je lis ont la classe ! Je déteste le TGV de Lacroix mais là, chapeau bas pour le relooking du Livre du Poche ! Point n°2 (Mode « Futile » OFF) : si j’ai adoré Orgueil et préjugés et Raison et sentiment, Emma prend la tête du classement. Peut-être parce qu’il est plus facile de s’attacher à une héroïne qu’à une tripotée de frangines en mal d’amour. Et surtout parce qu’Emma ne met pas le mariage au centre de son existence. Si elle pourrit la vie des autres avec le sujet, elle n’est pas obsédée pour elle-même par l’union sacrée. Enfin, une fille qui pense pouvoir mener sa vie en célibattante. Bon, Jane Austen ne la laisse pas longtemps s’ébattre dans les champs divins de l’indépendance, mais le temps que ça dure, c’est trop bon ! (Rappelez-moi ce que l’on fête le 8 mars ?)

Pour couronner ma lecture et prolonger le plaisir, séance DVD avec l’adaptation de Douglas McGrath, Emma l’entremetteuse. Tout y est ! L’ambiance feutrée des salons où l’on prend le thé avec une serviette sur les genoux et les robes empire (ah, les robes empire !). La distribution est sympathique. Gwyneth Paltrow fait une Emma convaincante. Gros coup de coeur pour Jeremy Northam dans le rôle de Mr Knightley et pour Polly Walker dans le rôle de Jane Fairfax qu’on a aussi vu dans la série Rome. Le scénario ne s’éloigne pas d’un iota du texte de Jane Austen, les répliques sont calquées sur les dialogues du roman. Bref, si le film n’innove en rien, il est d’une fidélité délicieuse qui permet de mettre des visages sur les romances imaginées par Jane Austen. La déclaration finale entre Emma et son amoureux est une merveille de romantisme mièvre et sucré ! Un indispensable et parfait moment cucul !

Ce contenu a été publié dans Mon Alexandrie. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.