Le vieil homme et la mer

Roman d’Ernest Hemingway.

« Il était une fois un vieil homme, tout seul dans son bateau qui pêchait au milieu du Gulf Stream. En quatre-vingt-quatre jours, il n’avait pas pris un poisson. » (p. 9) Ainsi s’ouvre un conte dont on ne soupçonne pas la violence latente. Comme un grain venu de l’océan, l’histoire restera traitreusement à l’étale jusqu’à l’heure de déchaîner ses furies. Le vieux Santiago, le vieux tout simplement, rêve de pêcher un grand poisson, comme il l’a déjà fait une fois. Il part un matin, très tôt et va plus loin que son bateau ne l’a jamais emmené. Après une matinée d’attente, un espadon attrape la ligne. Mais le grand poisson n’est pas décidé à se laisser prendre. Sur des kilomètres, pendant des heures, pendant des jours, il remorque la barque, enragé de se dégager. Dans l’esquif, le vieux pêcheur se cabre, s’assure et ne lâche pas la ligne qui file sous l’eau. Le duel dure trois jours. À la fin, la victoire ne sera qu’amère.

Le vieux n’a pas d’âge. « Tout en lui était vieux, sauf son regard, qui était gai et brave, et qui avait la couleur de la mer. » (p. 10) Ou plutôt, il a l’âge de la mer que lui a donné, celui qu’il a acquis en restant dans sa barque, patient, à attendre la prise. Jamais d’emportement face à l’immensité d’eau, mais une juste et sincère reconnaissance de ses bienfaits et de ses travers. « Il appelait l’océan la mar, qui est le nom que les gens lui donnent en espagnol quand ils l’aiment. On le couvre aussi d’injures parfois, mais cela est toujours mis au féminin, comme s’il s’agissait d’une femme. » (p. 29) L’homme face à la mer ne peut rien, sauf la comprendre et accepter ses états d’âme. « Si la mar se conduit comme une folle, c’est parce qu’elle ne peut pas faire autrement : la lune la tourneboule comme une femme. » (p. 31) L’océan n’est pas un décor du roman, mais ce n’est pas non plus un personnage. C’est davantage une présence omnipotente, une entité hiératique qui s’incarne dans le grand poisson.

Entre l’homme et l’espadon, le duel s’engage comme dans une arène romaine. Des deux combattants de la mer, il ne peut en rester qu’un. « Poisson, je resterai avec toi jusqu’à ce que je sois mort. » (p. 53) Le vieux est prêt à mourir pour tuer le poisson. La pitié n’est pas de mise puisque le respect préside cette danse macabre. « Poisson […] je t’aime bien. Et je te respecte. Je te respecte beaucoup. Mais j’aurai ta peau avant la fin de la journée. » (p. 55) Laisser partir le poisson après l’avoir ferré et blessé, ce serait cruel et irrespectueux. Il ne s’agit pas de prouver la supériorité de l’homme sur l’animal, mais que chaque combattant témoigne de son courage et de sa valeur. L’issue du duel n’est pas certaine, à aucun moment. Et le vaincu est noble jusque dans la défaite.

Le vieil homme est enfermé dans cette pêche mortelle et pris dans une solitude étourdissante. Parler à voix haute, se répéter les mêmes phrases, s’admonester face à la douleur et à la fatigue, ce n’est pas tout à fait suffisant. Le vieux sent qu’il engage un combat fabuleux : il sait qu’il aurait eu besoin d’aide, mais aussi d’un témoin. La carcasse qu’il ramène à terre n’est qu’un piètre trophée. La gloire est restée en mer, l’humilité est tout ce qui reste à l’homme sur le sable. Le combat de titans qui a eu lieu au large est devenu un secret des flots.

À l’opposé de la fatigue et de la vieillesse, il y a l’enfant. Ce gamin a appris à pêcher avec le vieux, mais depuis que ce dernier ne ramène plus rien, les parents du gosse l’ont envoyé sur un bateau qui a de la veine. Pourtant, le gamin reste loyal au vieux. Il l’entoure de soins bourrus où percent une tendresse et un respect immenses. Le vieux est la mémoire de la mer et le petit est avide d’apprendre. Mais certains savoirs ne se transmettent pas, ils s’éprouvent.

J’ai lu ce texte pour la première fois à 8 ans. J’en avais gardé le souvenir d’un texte long et inquiétant. L’espadon m’avait terrifiée au-delà de toute mesure. Aujourd’hui, je redécouvre ce texte avec plaisir. L’espadon n’est plus si effrayant et j’ai découvert la majesté de l’histoire. Ce conte maritime emporte loin, sur le chemin où les hommes font les rencontres qui forgent une existence.

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