Les morues

Premier roman de Titiou Lecoq

Tout commence avec la commémoration de la mort de Kurt Cobain. « S’il nous voyait maintenant, une bande de trentenaires parvenus qui se souviennent du grunge une fois par an, il se tirerait une deuxième balle. » (p. 9) Tout s’enchaîne avec l’enterrement de Charlotte. Tous ses amis d’enfance sont sous le choc : pourquoi s’est-elle suicidée puisque tout lui réussissait ? Et la question devient : s’est-elle suicidée ? Pour Ema, la meilleure amie de Charlotte, quelque chose cloche. En fouillant dans ses affaires et dans son boulot, Ema découvre une affaire d’économie et de politique qui la dépasse. Avec l’aide de Fred, elle mène une enquête dont les conclusions ne seront pas de celles qui apaisent.

Les Morues, ce sont trois femmes et un homme. Il y a Ema la sadomaso, Alice la barmaid accro aux réseaux sociaux, Gabrielle la superbe descendante de la favorite du Vert Galant et Fred qui boit trop de Nesquik. Les Morues sont résolument féministes et rédigent une Charte qui prône l’indépendance de la gente féminine, mais aussi sa libération des clichés en tout genre. Oui, les hommes sont des enfoirés, mais ils sont comme ça, non ? Aux femmes d’assumer ce qu’elles veulent sans accuser les hommes d’être des obstacles. « Les femmes ne pouvaient pas demander aux hommes de s’occuper de leur émancipation. […] Pour les Morues, il paraissait évident que les réflexes sexistes dont on accusait les hommes, c’était d’abord chez les femmes qu’il fallait les traquer. Tous ces automatismes enfouis, larvés et fruits d’un long conditionnement. Mais il était foutument plus difficile, car honteux, de se reconnaître un comportement de femme soumise que de balancer aux hommes qu’ils étaient des machos en puissance. » (p. 33 et 34) Ni pute, ni soumise ? Ça va plus loin que ça : c’est toute une réflexion sur la sexualité au féminin que l’auteure met en branle. Accrochez-vous à vos soutifs les filles, ça démarre au quart de tour !

Si le personnage principal semble être Ema, il ne faut pas négliger l’importance de Fred à qui plusieurs chapitres sont consacrés. Petit génie adoré par ses parents, en conflit permanent avec son grand frère Antoine (l’ex d’Ema), Fred se satisfait de son boulot de secrétaire qui lui laisse tout loisir de rêver à des nymphettes qu’il aime richement pourvues en courbes mammaires. Alors qu’il n’aspire qu’à la banalité, Fred semble incapable d’y parvenir. « Mais par un curieux paradoxe, cette volonté d’être comme tout le monde suffisait à faire de Fred quelqu’un de marginal. Et chaque jour, il butait sur cette aporie. » (p. 52) Pas facile d’avoir conscience de sa différence et de l’impossibilité de la réduire ou de s’en accommoder…

Avec une large part laissée à la culture sous toutes ses formes, ce roman tape large et juste. À l’heure d’Internet et des blogs, le rapport à l’art et à la responsabilité artistique – et donc à l’anonymat – sont donc remis en question. Plus largement, Titiou Lecoq interroge sur l’expérience artistique.  « Plus qu’à la qualité intrinsèque et a-temporelle d’une œuvre, il croyait à une conjonction plus ou moins miraculeuse mais profondément temporelle, à la rencontre à un moment x entre un public et une œuvre dans laquelle ce dernier puisse s’identifier et reconnaître ses aspirations et ses dégoûts. Et la forme même du blog se prêtait plus que toute autre à ce processus d’appropriation. » (p. 266) Nul doute que si on m’avait proposé une telle réflexion pendant mes années prépa, je n’aurais pas décroché des cours de théorie littéraire ! Je connais le passé (et le présent) de blogueuse de Titiou Lecoq et cette réflexion n’en est que plus pertinente.

Ce qui semblait dès la couverture être un roman girly aux portes de la chick-litt ou un autre roman tiède sur des trentenaires en mal de vivre emprunte au thriller politico-économique, au Kâma-Sûtra (ou pas loin) et aux traités sur les vertus de l’alcool et de la miurge. D’une page à l’autre, on passe des classiques très policés étudiés à l’école aux must-have musicaux du rock. J’ai trouvé quelque chose de puissamment cathartique dans cette lecture, même si c’est assez difficile à expliquer. Disons que Titiou Lecoq a réussi à mélanger tout ce que j’aime et à le rendre parfaitement digeste. Je lui tire mon chapeau parce que quand j’envisage de mixer du chocolat, une Calzone, une Guinness et un thé à la cerise, je doute vraiment du résultat ! Bref, je n’ai pas boudé mon plaisir et je recommande ce roman à ceux qui aiment voir plus loin que le bout de leur nez tout en considérant que leur nombril reste une chose vachement importante !

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