La mégère apprivoisée

Pièce de William Shakespeare.

Christopher Sly, bien aviné, s’endort au bord de la route. Un Lord de passage, décidé à s’amuser à ses dépends, le fait transporter dans ses appartements et l’entoure de mille richesses. À son réveil, Sly se croit en plein délire et les domestiques lui affirment qu’il est Lord et qu’il se relève d’une grave maladie. « Suis-je un lord ? Est-il vrai que je possède une telle femme ? Ou bien est-ce un rêve que je fais ? Ou ai-je rêvé jusqu’à ce jour ? Je ne dors pas ; je vois, j’entends, je parle ; je sens ces suaves odeurs, et mes mains sont sensibles à la douceur de ce toucher. Sur ma vie, je suis un lord en effet, et non pas un chaudronnier, ni Christophe Sly. Allons amenez-nous notre femme, que nous la voyions ; et encore un coup, un pot de petite bière. »

Pour poursuivre son étrange plaisir, le Lord a engagé une troupe de comédiens et offre à Sly le spectacle d’une pièce de théâtre. « Les comédiens de Votre Honneur ayant été informés de votre rétablissement sont venus pour vous régaler d’une fort jolie comédie, car nos docteurs sont d’avis que ce divertissement est très bon à votre santé, voyant que c’était un amas de mélancolie qui avait épaissi votre sang, et la mélancolie est mère de la frénésie : ainsi ils vous conseillent d’assister à la représentation d’une pièce, et d’accoutumer votre âme à la gaieté et au plaisir ; remède qui prévient mille maux et prolonge la vie. »

Voici la pièce dans la pièce : Baptista, vieil aristocrate de la ville de Padoue, voudrait marier sa cadette, la douce Bianca, que courtisent déjà deux hommes, mais il doit d’abord trouver un époux à Catherine, son aînée au caractère insupportable. Arrivent deux hommes : Petruchio de Vérone qui ne pense qu’à épouser une fille riche et Lucentio de Pise qui tombe immédiatement amoureux de Bianca. Le premier persuade le vieux Baptista de lui donner son aînée en mariage et le second échange sa place avec son valet pour approcher la belle Bianca sans affronter les deux prétendants en titre. Ne reste qu’à Petruchio à mater son irascible épouse et à Lucentio à séduire et épouser Bianca.

Shakespeare présente un bel exemple de mise en abîme : les premiers personnages, Sly et le Lord, deviennent spectateurs d’une autre pièce de théâtre, ce qui met le vrai spectateur à la marge de la représentation et le force à dédoubler son attention puisque la première pièce continue subrepticement. La tromperie est à l’honneur dans cette pièce : le Lord se joue de Sly et Lucentio prend la place de son valet pour mieux arriver à ses fins. Et la pièce toute entière se joue du spectateur et des repères classiques.

Pour ce qui est de la mégère que l’on apprivoise, le titre français est un peu édulcoré. Petruchio ne prend pas de pincettes pour rendre Catherine docile : privée d’eau, de nourriture et de beaux vêtements, pas étonnant qu’elle devienne rapidement une épouse obéissante. Et quel contraste avec Bianca présentée comme la femme parfaite, douce, tendre et forcément soumise. Le rêve de tout homme ? Mouais. Carrément misogyne le Shakespeare !

La pièce est drôle et facile à lire, mais elle gagne sans aucun doute à être vue sur les planches, surtout pour faire la différence entre les deux pièces qui se jouent plus ou moins simultanément.

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