Enola Game

Roman de Christel Diehl.

Avant, il y avait le printemps, le soleil, l’insouciance et le superflu. Puis, il y eut Enola Game, cette grande lumière et ses nombreuses détonations. Depuis, la mère et la petite vivent recluses dans leur maison, sans savoir ce qui se passe à l’extérieur. Chaque jour, elles écoutent un morceau de musique et font une photo pour le père qui n’est pas là. Dehors, l’armée distribue des rations d’eau et de nourriture que la mère stocke avec appréhension. Elle sent que la pénurie finira par les condamner à la fuite, qu’il faudra quitter la maison, quitter cet univers.

« La mère s’aperçoit qu’elle a toujours considéré l’hygiène et le confort comme définitivement acquis. » (p. 33) Le quotidien sans eau, ni électricité est devenu une succession d’économies et de rationalisation. Il ne faut plus rien gâcher, le temps n’est plus au superflu et chaque chose compte puisqu’elle pourrait être la dernière. La mère voudrait tout donner à son enfant, mais c’est par amour qu’elle apprend à compter. « Elle voudrait que sa fille n’ait pas besoin de subir l’épreuve de la prodigalité pour apprendre à suspendre mille fois le temps et choisir de révérer mille choses, que sa fille, d’instinct, ne claque jamais les volets au nez du printemps. » (p. 41) Quand une crêpe cuite au-dessus d’un feu de fortune devient une fête et un cadeau, quand la petite se met à raisonner comme un adulte, la mère sait qu’elle perd le combat contre l’inconnu.

Alors que l’anarchie envahit les rues, la mère veut maintenir une apparence de normalité dans la maison. Pour combattre le froid, la solitude et la peur, elle met en place une organisation salvatrice. « Elle respecte le rituel matinal du maquillage comme les quelques autres habitudes qu’elle a pu conserver. Il s’agit de baliser les journées pour ne pas se perdre dans le néant. Elle refuse de donner à son enfant l’image d’une femme qui se laisse aller. » (p. 50) La survie est aussi un état d’esprit et la mère veut donner à la petite l’illusion d’une réalité normale. Et pour se sauver elle-même, elle s’impose d’écrire un journal, de tenir l’espoir au bout de la plume. Elle raconte le passé et évoque les proches dont elle ne sait plus rien. « Elle se demande comment on en vient à se laisser aller. Au bout de combien de temps. Elle se demande ce qu’il faut de lassitude pour faire pencher la balance du côté du renoncement. » (p. 97)

Petit à petit, les mots deviennent des souvenirs puisqu’ils désignent des réalités disparues. Quand le langage devient relique, la pensée est plus solennelle, mais elle est également plus pratique : il faut dire l’utile, le concret et l’immédiat et ne pas se perdre, ni perdre la raison, à évoquer ce qui n’est plus. « Enola Game l’a débarrassée de sa vanité en lui volant son insouciance. » (p. 51) Enola Game est à la fois l’évènement fondateur et le nom d’une nouvelle époque. Enola Game a créé une nouvelle réalité qui demande de nouveaux mots et une nouvelle façon d’être au monde.

Enola Game a un air de déjà vu et la référence à la première catastrophe nucléaire est explicite. Au-delà de la survie en autarcie d’un petit groupe de survivants, le roman évoque le comportement de l’humanité devant un évènement traumatisant majeur. Cette réflexion alimente les terreurs de la mère. « Elle ne se fait pas d’illusions. Elle sait que chaque époque est capable de générer sa propre barbarie. Il suffit d’un déclic et les pires instincts se réveillent. Depuis plusieurs jours, des hordes sillonnent les rues. » (p. 71) Comme les deux femmes, le lecteur est enfermé dans cette maison qui ne pourra se suffire à elle-même. Dans ce huis clos narratif, le découpage en paragraphes plus ou moins courts évoque des fragments de conscience, des sursauts d’humanité après Armageddon.

Si le sujet n’est pas neuf et si le traitement n’est pas spécialement original, ce roman est toutefois très réussi. Il dégage une atmosphère profondément oppressante et une angoisse palpable. Les rapports duo/duel entre mère et fille, entre intérieur et extérieur, entre passé et présent alimentent une dialectique qui tend à devenir cyclique et à générer la folie. Un roman que je recommande aux amateurs de dystopies et de science-fiction post-apocalyptique.

Ce contenu a été publié dans Mon Alexandrie, avec comme mot(s)-clé(s) . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire