Le chat du rabbin, intégrale

Bande dessinée de Joann Sfar.

La Bar-Mitsva – Parce que le perroquet du rabbin Sfar était trop bruyant, le chat l’a goulument croqué. Il y a gagné la tranquillité, un bon repas et la parole. Le voilà bien décidé à faire sa bar-mitsva pour prouver au rabbin qu’il peut fréquenter sa jolie fille. « Je lui dis que si je suis un chat juif, je veux faire ma bar-mitsva. » (p. 16) Le rabbin enseigne donc le Talmud au chat. Mais avec la parole vient la fin de l’innocence et le début des ennuis. Le chat est menteur et insolent et bien incapable de garder sa langue dans sa poche. Mais que ne ferait-il pas pour retrouver la tendre compagnie de sa douce maîtresse. « Ça vaut le coup de fermer sa gueule pour être heureux. » (p. 42)

Ce premier volume des aventures du chat du rabbin pose le décor : nous sommes en Algérie, au début des années 1930. Le rabbin respecte la loi judaïque. Son affection pour Zlabya, sa fille, confine au laxisme et la demoiselle s’enivre de romans et de théâtre français. Voici donc pour les personnages principaux. Dans ce premier volume, nombreux sont les phylactères qui comprennent le verbe « dire » ou ses synonymes : la bande dessinée de Joann Sfar est une allégorie de la parole, voire de la Parole. Dire, c’est faire et ce n’est pas le chat qui prétendra le contraire.

Le Malka des Lions – Le rabbin a reçu deux lettres. La première est de son cousin, le Malka des Lions, un sage qui arpente le désert et protège des fauves. La seconde est du Consistoire israélite français : pour être agréé en tant que rabbin, il doit prouver qu’il maîtrise la langue française et se soumettre à une dictée. « Pour faire la prière en hébreu à des juifs qui parlent arabe, ils veulent que tu écrives en français. » (p. 68) Le rabbin doit pratiquer et il demande au chat, affectueux bien qu’impertinent, de lui faire la dictée d’ouvrages français. « Si vous voulez, je peux chercher une fable composée uniquement d’animaux cashers. » (p. 67) Hélas, l’examen officiel semble mal se passer et le chat désespère. Perché sur une fenêtre, il prononce plusieurs fois le nom de Dieu pour attirer la miséricorde céleste sur son maître. Pour cet outrage verbal, il perd le pouvoir de se faire comprendre : il parle toujours, mais on n’entend que des miaulements. Pendant ce temps, dans la maison du rabbin, un mariage est sur le point de se nouer.

Ce deuxième tome donne de nombreuses informations sur la religion juive, sa culture et ses traditions. L’Algérie telle que la décrit Joann Sfar est haute en couleurs et en verbe. Le chat qui perd la parole rappelle l’épisode de la tour de Babel : pour avoir voulu s’approcher trop près du Seigneur, les hommes ont été punis et chaque peuple parle un langage que l’autre ne comprend pas.

L’exode – La belle Zlabya a épousé un jeune rabbin qui a fait ses classes en France. Pour le voyage de noces, tout le monde (même le chat) embarque pour l’Hexagone afin de rencontrer la famille du gendre. Mais le voyage ne sera pas de tout repos. « Tu crois que ça me fait plaisir cet exode ? Tu t’imagines que je suis heureux que le mari de ma fille, il l’emmène chez les eskimos ? » (p. 114) Une fois à Paris, la colère du vieux rabbin est à son comble et il part seul dans Paris, son chat sur les talons, à la découverte d’une ville inconnue et d’un mode de vie bien étrange. C’est l’heure du doute et des questions au Seigneur.

Le shabbat tient une grande place dans ce troisième épisode : le respecter ou non semble démarquer le bon du mauvais juif. Mais c’est toujours avec humour, voire dérision, que Joann Sfar présente la religion juive. À la suite du rabbin et de son matou qui n’a rien de gouttière, on patauge dans le caniveau parisien, sous des pluies torrentielles, bien loin des chaleurs épicées de la ville algérienne.

Le paradis terrestre – Le chat du rabbin suit le Malka et son lion dans le désert. Le Malka raconte ses histoires : entre mythe et vérité, la frontière est mince. Le Malka est une légende vivante dont la réputation traverse les pays et déplace les dunes. Au cœur des oasis, on découvre une loyauté animale plus forte que les contingences humaines. « Je vous aime parce que vous êtes vulnérables. Je vous aime parce qu’il faut bien que quelqu’un vous aime. […] Et ceux qui ne t’aiment pas seront toujours plus nombreux. » (p. 203) Malheureusement, dans les villes, l’antisémitisme va croissant. Mais c’est compter sans le Malka qui, du bleu des ses yeux qui ont tout vu, transperce les âmes.

Ce quatrième album est mon préféré sur les cinq : il a des airs de contes des mille et une nuits et un parfum exotique plus prononcé que les autres. Le chat y est moins central, mais sa présence discrète est vraiment celle que l’on attend d’un félin domestique.

Jérusalem d’Afrique – Le mari de Zlabya s’est fait expédier des textes religieux de Russie. Dans la boîte qui contient les livres, il trouve un Russe juif qui fuit l’Union soviétique et cherche à rejoindre l’Éthiopie et ses mythiques juifs d’Afrique noire. Étrangement, le chat comprend la langue russe et se fait entendre du réfugié. Se décide alors une folle équipée à travers le désert, pour remonter aux origines du judaïsme. « Quelle preuve avons-nous que nos ancêtres avaient la peau claire ? / La preuve, c’est que regarde : les Noirs, ils ont l’esclavage, les Juifs, ils ont les pogroms. C’est lourd à porter. Alors imagine un peuple qui aurait les deux à la fois, c’est pas possible. » (p. 242) Cette expédition vers la Jérusalem d’Afrique est à la fois loufoque et mystique. Le chat est du voyage, comme toujours.

Au début de ce dernier volume, Joann Sfar a des mots courageux. « Pendant longtemps, j’ai pensé qu’il était superflu de faire un album contre le racisme. Il me semblait que c’était une évidence, qu’il ne fallait pas enfoncer les portes ouvertes. Les temps changent, semble-t-il. Tout a sans doute été dit, mais comme personne n’écoute, il faut recommencer. » (p. 208) Je n’en dirai pas plus pour vous laisser apprécier la profondeur de ce bel album. Juste un mot sur la présence de Tintin qui s’avère être, comme je m’en doutais, un parfait crétin.

*****

Le chat est un héros élégant, un brin poseur et désabusé, mais toujours en quête de caresses et de tendresse. « Je suis le chat du rabbin. Il m’arrive des tas de choses. Par exemple, une fois, je suis allé à Paris et il a plu. Alors je suis rentré chez moi, en Algérie. » (p. 157) Mais le félin ne prend pas toute la place : il s’efface, file sous une table et laisse se dérouler sans lui d’autres histoires. Cette intégrale est un vrai bijou : outre le grand plaisir de lire les cinq albums d’un trait, j’ai particulièrement apprécié l’humour fin et parfois cynique de l’auteur. Son dessin est particulier, avec des traits vifs et nerveux. La couleur explose sur la page et donne l’impression d’un souk qui ne cesse jamais de s’activer. Les cinq albums constituent une version moderne et ironique de l’Ancien Testament, avec ses légendes, ses cantiques d’amour et ses récits édifiants.

Ce contenu a été publié dans Mon Alexandrie. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire