Moderato cantabile

Roman de Marguerite Duras.

Pendant un cours de piano, le cri d’une femme retentit dehors. C’est un meurtre passionnel qui a eu lieu en bas, devant le café. Cet évènement trouble durablement Anne Desbaresdes qui accompagnait son jeune garçon au cours de musique. Quelques jours plus tard, elle revient au café, poussée par une curiosité un peu honteuse. Au comptoir, elle avale plusieurs verres de vin et entame une étrange discussion avec un témoin du crime.

« Si vous saviez tout le bonheur qu’on leur veut, comme si c’était possible. Peut-être vaudrait-il mieux parfois que l’on nous en sépare. Je n’arrive pas à me faire une raison de cet enfant. » (p. 33) Anne Desbaresdes est une mère trop affectueuse, anxieuse et dépassée. « Vous aurez beaucoup de mal, Madame Desbaresdes, avec cet enfant, […], c’est moi qui vous le dit. / C’est déjà fait, il me dévore. » (p. 16) L’enfant ne veut pas apprendre le piano, il ne veut pas perdre ses après-midi sur des gammes alors que le port est si près et que le bal des navires est si fascinant. « Quand même, […], tu pourrais t’en souvenir une fois pour toutes. Moderato, ça veut dire modéré, et cantabile, ça veut dire chantant, c’est facile. » (p. 20 & 21) Mais à quoi cela sert-il de connaître des indications musicales ? Ne vaut-il pas mieux jouer la mélodie comme on l’entend, même si l’on est en avance de plusieurs mesures ?

Ce court roman de Marguerite Duras ressemble à une pièce de théâtre : on y trouve la tension de certaines tragédies grecques, mais il y manque le drame, l’action. En fait, une fois le crime liminaire accompli, il ne se passe plus grand-chose et l’on suit Anne Desbaresdes et Chauvin sur le chemin d’un adultère incertain. Le dialogue est composé de répliques en décalage : on n’est pas vraiment certain que ces deux-là s’entendent et se comprennent, mais il s’agit d’une absurdité régulière, étrangement acceptable.

Après le cri, il faudrait continuer la petite musique, modérément et de façon chantante, mais quelque chose s’est brisé dans l’harmonie artificielle d’avant, et la partition sonne faux. Anne Desbaresdes fuit l’ennui et laisse enfin s’exprimer sa haine des heures fixes, des partitions figées. Le vin devient son évasion et plus rien ne reste dans ses limites.

À la fin de l’édition que j’ai choisie sont compilées les critiques contemporaines de la parution du roman. Ces textes donnent un nouvel éclairage et l’envie de reprendre la lecture parce que, c’est certain, on est passé à côté de quelque chose. À la fois fascinant et agaçant, ce roman concentre le talent de Marguerite Duras : plus que jamais, elle exprime son art de ne pas finir.

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