
Roman de Mario Alonso.
Paul a douze ans. Quand il en aura treize, il écrira son roman, un texte qui parle de Middelbourg, de sa sœur enceinte, de son père parti, de sa mère qui porte tout à bout de bras. « Les mots, je les réserve pour mon roman. Surtout ceux qui fâchent. » (p. 8) Paul mange peu, parle peu, dort peu, mais il donne le change pour ne pas paraître trop bizarre. Le gamin court dans les polders, il cache ses carnets dans la terre et il renomme le monde. Paul porte sur le monde un regard acéré qui dépasse l’évidence : au-delà du jaune et du rose qui se livrent bataille, il y a l’infinie palette des terres gagnées sur la mer, les nuances subtiles de la monotonie qui composent une gamme chromatique explosive. « Ne suis-je pas ce garçon qui dort les yeux ouverts et qui voit tout et qui sait tout ? Ne puis-je donc pas voir plus loin que la nuit ? » (p. 91) Middelbourg est trop petite pour l’enfant, l’Angleterre n’est pas si lointaine, mais elle est un autre univers dont s’échappent les chansons des Beatles.
Les narrateurs changent souvent d’un chapitre à l’autre. Paul et sa sœur Kim prennent souvent la parole, mais parfois, une voix inattendue s’élève, celle du watergang ou encore celle d’une couleur. Le style est dynamique et enchanteur, poétiquement cru par moment. « Je ne parle pas de cet amour pour mauvais roman, de cette faim qui épaissit les sauces, non, je parle de ce qui naît entre deux êtres qui se taisent et dont les yeux se ferment quand les mains se tiennent. Voilà de quoi manque ma sœur. On ne peut que tomber amoureux d’une fille qui se cache sous ses draps. » (p. 19 & 20) Watergang, c’est finalement le roman qu’écrit Paul : il se rédige sous nos yeux, la page étant l’esprit en ébullition du garçon. Quand une histoire doit naître, elle n’attend pas un anniversaire : elle se déverse, elle déferle comme la vague qui noie les polders. « Les mots s’étaient frottés à plus intenses qu’eux. » (p. 181)
Après avoir découvert Mario Alonso avec Les gens qui meurent et Femme de cabane (qu’il est urgent que je chronique ici !), j’ai été emportée par son roman de terres humides, de digues et de cieux bas. Je garde pour la fin une phrase qui m’a percé le cœur par sa justesse. « Il arrive que l’on vive côte à côte sans prendre la peine de se préparer un passé commun. » (p. 115)