Le dissident chinois

Premier roman de Nell Freudenberger. À paraître le 14 janvier 2010.

Yuan Zhao est un peintre chinois. Membre de la communauté des performeurs artistiques de l’East Village de Pékin, il a été emprisonné à plusieurs reprises pour ses idées et ses œuvres. En participant à un échange inter-universitaire, il arrive à Los Angeles pour enseigner dans le lycée pour filles St Anselm’s. Il est accueilli par les Travers, une famille américaine typique qui, sous des apparences banales, dissimule des secrets et des problèmes de toute sorte. Cece Travers a bien des difficultés à maintenir le lien familial. Son époux Gordon la délaisse au profit de son travail de psychiatre et d’études généalogiques dont il a fait sa marotte. Leur fils Max flirte avec la dépression et les comportements à risque. Leur fille Olivia est devenue rapidement une jeune femme séduisante aux troubles alimentaires certains. Chacun évolue sans se soucier des autres. Cece accueille avec plaisir Yuan Zhao chez elle. Ce qu’elle ne sait pas, c’est qu’elle aura très vite un deuxième hôte sous son toit, son beau-frère Phil, toujours éperduement amoureux d’elle. Dramaturge sur le point d’accéder à la gloire et à la reconnaissance, il traverse une crise de conscience et de responsabilités.

Habilement construit, ce texte se lit avec délectation. Le balancement entre première personne narratrice (Yuan Zhao) et troisième personne narratrice (Cece) donne un rythme très particulier au récit. On pourrait croire que Yuan Zhao est un personnage décidé et dynamique puisque l’auteure lui a confié le soin de la narration. On pourrait croire que Cece est une femme débordée et incapable puisque le pouvoir de narration lui est refusé au profit d’un narrateur extérieur. On pourrait le croire. Cette pirouette langagière n’est qu’une des facettes du jeu de dupes que l’auteure met en place dans son livre.

Véritable dilettante et arnaqueur, le dissident chinois cristallise toutes les différences qui opposent Orient et Occident. Mais le traitement fait de ce personnage donne de la grande Chine communiste de Mao une image plutôt bouffonne, faite de bureaucratie tatillonne et de comportements aliénés. Yuan Zhao ne représente que la part des artistes maudits: maudits par le régime. La seule possibilité pour lui de faire reconnaître son art et celui de ses camarades, c’est de s’expatrier pour s’offrir en pature aux Américains branchés.

Il n’y a pas de personnages secondaires réellement intéressants selon moi. J’ai en revanche été séduite par la ménagerie décrite dans la maison des Travers. Il y a deux chiens, un nommé Salty et un lévrier nain appelé Dr. Spock, un chat baptisé Prométhée, un cochon d’Inde prénommé Ferdinand, un lapin nommé Freud et un galago répondant au doux nom de Fionnula. Tous ces animaux différents contraints de cohabiter dans la belle villa de Los Angeles sont un miroir déformant de la tribu Travers et des personnes qui la côtoient, comme un horoscope chinois vivant.

Un point important dans le traitement des personnages est l’usage de diminutifs ou de surnoms. Cece s’appelle en réalité Cecelia. Phil n’est qu’une version tronquée du prénom de son beau-frère. Les enfants, Max et Livy, gardent les petits noms qui ont accompagné leur enfance. Le plus remarquable des polymorphismes nominaux est celui de Yuan Zhao, qui répond à de nombreux surnoms: « Petit Gros », « L’hermite au homard ». Les Américains, incapables de prononcer son nom en respectant les sonorités et le ton, le rebaptise à l’envi, et il gagne un grand nombre de nouveaux patronymes. Cette instabilité nominale caractérise bien les caractères mouvants et indistincts des personnages.

L’art, sa création et sa paternité sont des sujets récurrents. Le principal artiste, Yuan Zhao, ne produit strictement rien de nouveau. Joan la romancière écrit des textes que personne ne lit. Phil le dramaturge ne réalise pas sa pièce. La classe d’art dirigée par le dissident à St Anselm’s ne produira de toute évidence aucune œuvre artistique. Toute élévation de l’esprit semble impossible dans le microcosme de l’entourage des Travers. Tout n’est qu’ébauche ou copie, voire plagiat. L’art chinois que Yuan Zhao est venu faire découvrir aux Américains est par essence un art impalpable et inexposable. L’art chinois reste bien en Chine, comme le défendent certains penseurs, mais il reste aussi dans le passé de la Chine puisque sa seule validité est sa relation avec les événements politiques qui l’ont motivé. Plus qu’une manifestation artistique, les curieux et les amateurs américains viennent chercher du sensationnel.

La fuite du sommeil est une caractéristique commune à plusieurs personnages. Derrière l’insomnie se cachent l’inspiration, l’angoisse, la transgression. C’est la nuit que les masques tombent. C’est aussi autour de la piscine de la villa des Travers que beaucoup de choses se nouent et se dénouent, se révèlent. Le miroir d’eau est mollement secoué par les quelques brasses de certains, mais il est le plus souvent immobile, inutile et inutilisé, mais il est le témoin des vérités qui s’ébauchent et se dévoilent.

Je garderai de cette lecture un souvenir ému. Elle est la dernière de l’an 2009 et la première de l’an 2010. J’ai majoritairement lu ce texte dans un lieu qui m’est cher, par épisode. C’est une page qui se tourne, une autre. Ce livre rassemble beaucoup de choses et de doux souvenirs.

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