La main de Dieu

Roman de Yasmine Char.

Elle a quinze ans. Elle vit au Liban. De son pays, elle ne connaît que la guerre, la ligne de démarcation. Fille d’un homme libanais et d’une Française qui les abandonnés, elle grandit seule, en équilibre fragile entre deux mondes. Il y a les traditions musulmanes de la famille du père. Et il y a les espoirs occidentaux du lycée français. En robe verte à volants, la jeune fille court sur la ligne de démarcation en priant Dieu qu’il l’épargne, qu’il la sauve de la violence.

La ligne de démarcation, « no man’s land, frontière des deux religions » (p. 17), c’est la ligne directrice du roman. Tout a une place, d’un côté ou de l’autre de cette frontière: la jeune fille et la femme, les chrétiens et les musulmans, le père et l’amant, l’innocence et le crime. Mais il n’y a pas de bon ou de mauvais côté. Chaque pas chancelant que la jeune fille pose sur la ligne est un pas de plus dans l’incertitude. Incapable de choisir un camp, elle s’empare de tout et veut profiter du meilleur. Cri patriotique tout entier, la jeune fille incarne un pays en guerre : « Je ne suis pas une fille, je suis un soldat, avec mon âme, avec mon sang, je libérerai ma patrie. » (p. 53) Mais quelle est sa patrie, on ne le sait pas.

La robe verte virevoltant dans les rues et dans l’horreur est un faux symbole d’espoir. Il n’y a pas d’espoir puisqu’il n’y a pas de dialogue, pas d’échange, puisque la ligne de démarcation est plus solide et infranchissable qu’un mur.

J’ai trouvé dans le texte des échos de Barbe Bleue, notamment dans la pièce fermée interdite, lieu de mystère et d’attraction. Aux côtés de l’amant français, la jeune fille transgresse l’interdit, brise le tabou de la sexualité et s’oppose au père. Le fantasme d’un homme autre que le père est si fort qu’elle oublie même qu’elle est une enfant et qu’elle ne se voit plus qu’en femme absolue, guerrière de l’amour, dévouée à l’homme jusqu’à l’horreur. Il y a aussi des traces de L’amant de Marguerite Duras. La rencontre brutale et dévorante entre une jeune fille et un étranger, la passion charnelle sans avenir, les scènes érotiques et intimes sont de brûlants rappels de l’œuvre de la romancière française.

Le texte se lit vite, mais j’ai peu apprécié l’usage du français dans le récit des souvenirs. Le temps mis à plat, réduit à une unique immédiateté, sans recul ni projection rend le récit peu digeste et opaque. Mais la figure de la jeune fille est touchante, finement traitée dans ses doutes et ses révoltes.

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