Indian Creek

Récit autobiographique de Pete Fromm.

L’auteur raconte comment, alors qu’il était étudiant en biologie animale à l’université de Missoula, il a tout abandonné pour vivre sept mois au milieu des Rocheuses, dans le parc naturel de Selway-Bitterroot. Embauché par l’office de la pêche et de la chasse de l’Idaho, il est chargé de surveiller un bassin où grandissent des alevins de saumon. Avec pour seul logis une tente de toile et pour seule compagnie une jeune chienne nommée Boone, Pete Fromm affronte l’hiver des Rocheuses et la solitude glacée d’une enclave reculée.

Il s’agit clairement d’un témoignage. L’auteur raconte son histoire, à la première personne. Il pose un regard plus mûr sur une folle expérience de jeunesse. Folle parce que vécue après un certain nombre de décisions inconsidérées. Nourri de récits de trappeurs, comme ceux de Jim Beckworth, de Hugh Glass ou de A. B. Guthrie, plein d’idées romantiques sur la vie en pleine nature, il s’engage sur un coup de tête dans une aventure humaine qui frôle avec la survie.

Ce saut dans l’inconnu et dans l’immensité blanche de l’hiver est avant tout un saut dans la solitude, le silence et le temps. D’abord fort occupé à préparer ses réserves de bois pour affronter le froid, très vite Pete est rattrapé par le danger de l’ennui et de l’inaction. « Je commençais à deviner que tâcher de rester occupé allait sans doute devenir la plus importante de mes occupations. » (p. 40) Mais s’occuper n’est pas la plus grande difficulté, il faut d’abord trouver quoi faire : « En acceptant de venir ici, j’avais dans la tête une vague idée de liberté: n’obéir à personne, ne faire que ce que je voulais. Il me semblait maintenant avoir négligé le fait tout simple que même si je pouvais faire tout ce qui me chantait, et à n’importe quel moment, il n’y avait rien à faire. […] Et si je perdais la raison à force d’ennui ? » (p. 52)

Heureusement, la nature offre très vite à l’auteur des perspectives alléchantes. Ce coin de nature qui n’appartient qu’à lui pendant tout l’hiver est un lieu à conquérir à force de marches et d’explorations dans les bois et les montagnes. À cela s’ajoutent les plaisirs inconnus de la chasse et de la trappe pour lesquelles l’auteur se découvre des talents insoupçonnés. Au hasard de ses traques et de ses promenades, il rencontre les animaux emblématiques des Rocheuses sauvages: l’orignal, le mouflon, le wapiti, la grouse et le raton laveur pour les plus sympathiques, le puma, le lynx, l’ours, l’aigle et le coyote pour les plus inquiétants.

L’auteur était à cette époque un gamin perdu, aux idées parfois irréfléchies. Il frôle plusieurs fois la mort et s’engage dans des aventures inconsidérées. Il se sait gauche et dénué de l’expérience que les chasseurs du coin étalent avec fierté. « Faudrait-il que je regarde toujours par-dessus mon épaule pour vérifier que personne ne me surprenne en train de faire une idiotie dont seul un blanc-bec pourrait avoir l’idée ? » (p. 67) Cependant, après des mois d’expériences diverses et de situations incroyables, il se sent devenir un autre homme, davantage conscient de ses capacités et plus fort de ses limites.

La solitude et le silence tant redoutés des débuts, l’inquiétude paniquée de l’homme seul, font rapidement place à un sentiment de plénitude. Il est chez lui dans cette vallée isolée, il recherche et protège sa tranquillité. Aussi ne supporte-il pas le flot des touristes qui envahissent les lieux dès le retour du printemps. Il a développé une jalousie possessive à l’égard d’une nature indifférente et éternelle, qui ne se laisse pas posséder simplement parce qu’un homme a affronté ses rigueurs pendant sept mois.

Ces sept mois sont une éternité toute relative. L’auteur s’interroge souvent sur ce qui se passe en dehors, dans la civilisation, le vrai monde qu’il devra retrouver à l’issue de cette expérience unique. Est-il en train de tout manquer, de se priver d’une part de sa jeunesse ? Ou vit-il plutôt un moment parfait parce qu’éphémère ? « Pendant tout ce temps passé à regretter ce que je manquais dans l’autre monde, jamais je ne m’étais rendu compte de ce que je manquerais en quittant Indian Creek. […] Il me restait toute une vie à vivre dans la civilisation, mais à peine quelques mois à vivre ici. » (p. 170)

Pete Fromm, avec son récit autobiographique, s’inscrit dans le courant littéraire nord-américain du Nature Writing. Les éditions Gallmeister ont fait connaître ce genre en France. Et je suis très attirée par cette littérature, même si je ressens la difficulté de l’écrire. L’auteur le dit lui-même : « J’étais venu ici pour avoir une histoire à raconter, mais il se passa un certain temps avant que je ne trouve quelque chose à dire. » (p. 221) Peu importe le temps qu’il a fallu à Pete Fromm pour coucher ces mots sur papier, le résultat est époustouflant. Pour avoir vécu quelques mois d’hiver au Québec, j’ai reconnu certaines des sensations décrites pas l’auteur : le froid aigu qui grignote le nez et les doigts, le bonheur d’avoir chaud par – 20°C parce qu’on s’affaire à dégager un chemin, la magie de la neige qui chante sous les pieds ou de la glace qui craque dans les arbres. La beauté des espaces vierges de toute trace et le silence assourdissant d’un horizon calfeutré de neige sont des paysages superbement rendus par Pete Fromm.

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