Ordalie

Roman de Cécile Ladjali.

Zak, orphelin de la seconde guerre mondiale, est recueilli par son oncle, ancien membre du NSDAP. Dans une maussade et pluvieuse ville autrichienne, il grandit en nourrissant une morbide nostalgie du régime nazi. Fou d’amour pour sa belle cousine Ilse, un libre esprit et une auteure talentueuse en devenir, Zak devient malgré lui le témoin de la passion fatale qui l’unit à Lenz. L’homme est poète, roumain, et, le plus odieux pour Zak, Lenz est juif, rescapé des camps de la mort. Dans une Europe blessée qui tente de se reconstruire et de faire amende honorable, au seuil de la guerre froide, au pied du mur qui séparera une Allemagne à peine remise de la guerre, la poésie souffre d’une impossibilité de dire le monde. Ilse, Lenz et Zak souffrent dans leur chair de l’inanité du langage artistique, inanité qui s’accompagne de l’impossibilité d’aimer, quand la passion se fait brasier.

« Ilse et Lenz formaient les deux volets d’un dyptique impossible. De feu et d’eau. » (p.11) Au centre du roman, le couple amoureux incarne les figures d’Ingeborg Bachmann et de Paul Celan. Je ne connaissais rien des écrits ni de la vie de ces auteurs dont les textes nourrissent Ordalie. C’est leur vie romancée qui tient place au centre du roman.

Zak porte en lui le fardeau d’un amour malsain, pas parce qu’il l’adresse à sa cousine, mais parce qu’il voudrait que l’objet de son amour cesse d’être aussi lumineux. Il souffre de l’envie coupable de posséder complètement celle qui hante son cœur. Zak ne sait pas vivre. Il ne sait que prétendre et se goinfrer des miettes d’existence que les autres sèment derrière eux. Armé de son appareil photo, il tente désespérément de capturer la réalité pour mieux la posséder. Son objectif lui tient lieu de cœur et c’est derrière lui qu’il appréhende le monde pour la première fois.

L’antisémitisme est soumis au feu de l’auteure. Zak est un personnage odieux, farouchement opposé à l’amant de sa cousine. « Lenz m’apparaissait désormais comme une négation de l’Histoire et une négation de moi-même. » (p. 35) Admirateur délirant des œuvres de Léni Riefenstahl, la réalisatrice du Führer, Zak entretient une fascination pour la beauté d’Ilse et soulage ses pulsions physiques auprès de la vilaine Rachel, qu’il humilie constamment, jouissant de la banalité de la jeune femme et de sa soumission facile.

Au-delà de la critique se dessine toute l’étendue d’une conscience politique et artistique. Si pour Ilse, l’art ne peut se justifier qu’en s’ancrant dans la réalité et la lutte, Lenz refuse d’être aux prises avec un monde qui a sombré une fois dans l’horreur. Pour lui, il n’y a d’art qu’intérieur, en tant qu’expérience d’une intimité. Le traitement de la question de l’art après l’Holocauste est fin, sans pathos inutile ni réflexion stérile.

L’ordalie, « ce jugement de Dieu par l’eau ou le feu » (pp. 81-82), est éprouvé par Zak. Il s’est soumis à la fureur de l’océan pour voir si la vie allait le garder en son sein ou le rejeter dans les abîmes. Sauvé des eaux, il consacre son art et sa vie à son unique divinité, Ilse. « L’ORDALIE venait d’autoriser ma passion. » (p. 83)

Les premières pages de ce roman m’ont bouleversée, mais la suite du texte est moins puissante. Ordalie est toutefois un récit très bien écrit. La plume de Cécile Ladjali me rappelle celle de Nancy Huston pour la mise en mots du rapport amour/Histoire et celle de Sylvie Germain pour l’expression de sentiments nauséabonds, mais sublimes.

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