La chair de la salamandre

Roman de Jean-Louis Marteil. Réédition du texte, à paraître le 22 octobre 2010.

À Cahors, en 1221, une série d’accidents tragiques est taxée de surnaturel. Un échafaudage s’effondre et c’est le vent qui a tué. Un noyé est tiré de la rivière et c’est l’eau qui a tué. Un cadavre est rempli jusqu’à la gorge de boue et c’est la terre qui a tué. Puis le feu tue à son tour. Les quatre éléments sont assassins. Tous les cadavres qui s’accumulent ont un lien avec Bertrand de Vers, Cahorsin notable et riche usurier de la ville. Ce vieil homme, que d’aucuns surnomment la Salamandre, toujours vêtu d’un long manteau noir, est persuadé qu’un complot vise sa famille. Cette dernière se compose, outre le maître de maison, de son épouse, la jeune et belle Pèirone, de ses deux filles, la trop douce Maurina et l’impétueuse Braïda, et de son fils, Bernat, un benêt qui a « le feu dans les braies » (p. 320). Au sein de la maison de Vers, des secrets se dissimulent derrière les portes barrées des chambres, sous les lourdes tentures poussiéreuses et dans les regards haineux qui s’échangent par-dessus la table richement garnie de l’usurier. Domenc, le commis de Bertrand de Vers, a aussi des secrets et le soudain penchant qu’il éprouve pour l’une des filles de son maître n’est pas pour aider ses affaires.

Après La relique, Jean-Louis Marteil propose une nouvelle saga médiévale du meilleur ton ! La dédicace, « À mon banquier, quel qu’il soit, passé, présent et à venir… » (p. 5), annonce d’ailleurs une impertinence délicieuse, teintée d’humour noir, de sarcasme assumé, véhiculé par une langue truculente et hilarante. Comme dans sa trilogie sus-nommée, l’auteur fait un sort aux pigeons, « ces volatiles merdailleurs de toitures et de pavé.«  (p. 189) À croire qu’il a un contentieux avec ces bestioles à plumes. Les fientes de ces oiseaux urbains mais peu civilisés sont toujours en tête de la liste des ordures les plus honnies.

Jean-Louis Marteil s’attaque à un gros morceau en choisissant pour héros une figure négative de l’univers médiéval, le banquier-usurier. Le tour de force est grand puisque l’auteur conjugue le personnage de l’usurier avec celui de la salamandre, animal de feu et créature diabolique par excellence, grandement représentée dans le bestiaire médiéval. « Le prêteur à usure appartenait au Diable et s’en irait rôtir avec les démons car il vendait, disait-on, ce qui n’existait pas, et surtout parce qu’on considérait qu’il ne travaillait point. » (p. 70) Le Cahorsin – synonyme d’usurier – rassemble toute l’imagerie de son personnage: avare, dur en affaires, âpre au gain, prompt à réclamer son dû, il est thésaurise avec bonheur, n’investit qu’après réflexion et ne dépense qu’avec grimace. « Tout ce qui n’était pas négociable intriguait Bertrand de Vers et, d’une certaine manière, excitait sa jalousie. » (p. 20) Mais le personnage gagne en popularité : il est comme Picsou, un incorrigible avare, mais concerné par sa famille et capable d’émotions. À Bertrand de Vers s’oppose Matteo Conti, Lombard de son état et concurrent banquier. L’homme, bien que chargé du soin de son neveu Giovanni, un idiot d’une laideur infernale, n’est qu’un tiroir-caisse surmonté d’une machine à calculer.

Jean-Louis Marteil excelle dans le portrait de personnages grotesques et hilarants. De l’évêque Guillaume de Cardaillac, aussi mauvais payeur que glouton, à Mord-Boeuf, Rince-Fût ou Pasturat, des hommes de mains et soldats plus prompts à la bagarre qu’à la réflexion, l’auteur explore de nombreuses facettes du caractère humain. Et il rappelle avec justesse combien le désir d’amour peut rendre fou.

Ce roman médiéval tourne à l’enquête. Il apparaît rapidement que le surnaturel n’a rien à voir avec les meurtres. Derrière les attentats répétés se cache un homme qui se fait appeler « Messire ». Visage masqué et silhouette furtive, le personnage sait se dissimuler. Le suspens est intense. Mais pour une fois, j’ai découvert son identité avant la révélation (fait suffisamment rare pour que je le signale…), peut-être parce que j’ai pris le parti d’être complètement tordue…

L’auteur offre de vivantes descriptions de paysages et de villes. Je retiens particulièrement les tableaux qu’il fait de l’Olt, la rivière aux abords de Cahors: les méandres et les rives du cours d’eau invitent au voyage. Les gabarres chargées de tonneaux naviguent sous nos yeux et le langage fleuri ou l’haleine chargée des gabarriers ne font pas défaut dans le paysage.

Jean-Louis Marteil a eu la grande gentillesse de me faire parvenir le livre au format PDF avant sa parution sur format papier. La lecture sur écran est une nouveauté, mais l’essentiel, c’est le texte ! Et quel texte ! Le roman est drôle, écrit dans une langue parfaitement maîtrisée, servi à souhait par des détails historiques pertinents et une intrigue conçue pour tenir en haleine le plus blasé des amateurs d’enquêtes littéraires.

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