Pour quelques gouttes d’alcool

Roman de Matt Bondurant.

Années 1930, comté de Franklin en Viriginie. Howard, Forrest et Jack Bondurant arrosent la région d’alcool de contrebande. Howard, revenu de la première guerre mondiale, dissimule une blessure intime derrière une apparence de brute et une soif irraisonnée d’alcool. Sanguin et brutal, il veut faire fortune vite. Forrest est le cerveau, c’est lui qui organise la production et la distribution, sous la façade très factice d’une station-service. C’est aussi lui qui s’oppose au diktat des autorités locales et qui refuse de payer la taxe. Jack, le benjamin, est pétri d’ambitions démesurées et de rêves de réussite flamboyants. Régulièrement, les frères Bondurant s’opposent au shérif et à ses adjoints, et au-delà s’opposent au procureur Carter Lee. Les coups de feu, la violence et la légende qui entourent les Bondurant attirent l’attention d’un écrivain-journaliste : Sherwood Anderson, celui dont Hemingway et Faulkner ont moqué le style tout en s’en inspirant.

La Prohibition levée en 1933 et l’Alcohol Tax Unit offrent un arrière-plan intéressant pour un roman qui aurait pu l’être davantage. L’intrigue est là, les personnages aussi. Mais la construction du récit empêche la sauce de prendre… On navigue entre les années 1929, 1930, 1933, 1935, dont la mention  n’est pas systématique en début de chapitres. La confusion temporelle, si elle est voulue, dessert l’histoire et le rythme.

Les descriptions de distilleries clandestines, d’alambics de fortune et de caches montagneuses sont belles et rugueuses, mais elles sentent le cliché, la poussière. Rien de nouveau dans ces peintures d’un monde clandestin. Pourtant, on sent bien la volonté de ces hommes assoiffés d’alcool et d’argent. La crise de 1929 et la sécheresse de 1930 sont des malheurs supplémentaires dans la vie rude des habitants du comté de Franklin. Ce comté, réputé pour être le plus violent des États-Unis et celui où circule le plus d’alcool, est un décor angoissant, âpre et plein de promesses trop peu exploitées. Le roman noir n’est pas au rendez-vous, ou pas tout à fait.

L’auteur est le petit-fils d’un des frères Bondurant. Il fait œuvre de récit familial, mais c’est la fiction qui l’emporte maladroitement. La conclusion est clairement autobiographique, mais les 300 pages précédentes sont de l’ordre du roman, du fictionnel. Les extraits des gazettes locales sont un ancrage dans la réalité, mais ils sont anecdotiques. La fiction aurait pu l’emporter sans problème – j’aurais d’ailleurs préféré – mais le mélange des genres est mal maîtrisé.

Sherwood Anderson, personne réelle, entre dans la fiction par la petite porte. Il est censé rapporter les faits, mener l’enquête, pour en faire un article. Sa présence est plus qu’anecdotique, elle frise le ridicule. Il sert de faire-valoir à l’auteur lui-même. Auteur méconnu et sous-estimé, il ne regagne pas en noblesse dans ce texte. Obsédé par Willie Carter Shape, genre de Calamity Jane de la Prohibition, il mène une investigation plate et peu active. Blessé par les critiques et les moqueries de ses contemporains, il ressasse un rêve d’écrivain et de reconnaissance littéraire. Si la littérature lui sort des tripes, comme il le prétend, elle n’est pas mise à l’honneur dans le texte de Matt Bondurant.

La lecture de ce texte ne m’a pas déplu. J’ai lu le livre assez vite en attendant que quelque chose se passe, que les pistes soient suivies ou qu’elles se rejoignent. Je l’ai fini sans difficulté mais avec un sentiment de pas-assez. C’est vraiment dommage parce que ce récit promettait beaucoup et les frères Bondurant, « des types disent qu’à force de fabriquer leur whisky, il est entré dans leur sang. […] Il s’est ancré en eux et n’en est plus reparti. » (p. 234), incarnent sans mal des personnages noirs à souhait, comme on voudrait en croiser plus souvent.

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