L’attentat

Roman de Yasmina Khadra.

Une femme, une charge meurtrière dissimulée sous une robe de grossesse, se fait exploser dans un restaurant de Tel-Aviv. À l’hôpital, le docteur Amine Jaafari s’affaire pour sauver les victimes de la tragédie. Il opère des heures, ne pensant qu’à soigner et prolonger la vie. Quand la police lui apprend que le kamikaze était sa femme Sihem, Amine perd pied.

D’origine bédouine, Amine a fait sa place dans la bonne société israélienne. Il a pris la nationalité du pays et son travail est reconnu dans les hautes sphères du pays. Mais que faire face à la vindicte populaire: « À ses yeux, […] je reste l’Arabe – indissociable du bougnoule de service et, à un degré moindre, de l’ennemi potentiel. » (p. 89) Amine ne peut croire que sa douce Sihem est devenue cette kamikaze qui a tué une dizaine d’enfants et renoncé à son mariage. Amine se persuade qu’il a manqué l’indice qui lui aurait permis de sauver sa femme et son monde. « Si ma femme s’est donné la mort, c’est la preuve que je n’ai pas su lui faire préférer la vie. » (p. 113)

Amine part à Bethléem et à Janin en Palestine pour trouver des coupables. Mais il se heurte aux hommes de la Cause qui érige sa femme en sainte et lui reprochent d’avoir renié ses origines. « Votre femme était une martyre. Nous lui serons éternellement reconnaissants. Mais ça ne vous autorise pas à chahuter son sacrifice ni à mettre en danger qui que ce soit. Nous respectons votre douleur, respectez notre combat. » (p. 146) Amine se débat dans un nouveau monde où il doit réapprendre à vivre sans sa femme, avec son souvenir, avec le nouveau visage qu’elle a pris et avec le regard des autres.

Amine n’a jamais pris part « dans le conflit sanglant qui ne fait, en vérité, qu’opposer à huis clos les souffre-douleur aux boucs émissaires d’une Histoire scélérate prête à récidiver. » (p. 175) Il a préféré se donner corps et âme à la lutte contre la souffrance, en exerçant de son mieux ses talents de chirurgien. La fin de son histoire ressemble à son début et n’est que la suite d’une longue série de tragédies.

Le récit est à la première personne et, immédiatement, il prend à la gorge. La dérive d’Amine fait suinter entre chaque ligne une douleur infinie. Ce texte m’a bouleversée. Loin d’être une énième illustration du conflit israëlo-palestinien et sans prétendre donner des réponses, la prose de Yasmine Khadra met en mots une déchirure chargée d’histoire et de non-sens. « Le Juif est né libre comme le vent, imprenable comme le désert de Judée. S’il a omis de délimiter sa patrie au point qu’on a failli la lui confisquer, c’est parce qu’il a longtemps cru que la Terre promise était d’abord celle où aucun rempart n’empêche son regard de porter plus loin que ses cris. […] Tout Juif de Palestine est un peu arabe et aucun Arabe d’Israël ne peut prétendre ne pas être un peu juif. » (pp. 252-253)

Je termine avec une bouleversante description de Jérusalem: « Par-dessus le muret de la résidence, on peut voir les lumières de Jérusalem, avec le minaret et le clocher de ses églises qu’écartèle désormais ce rempart sacrilège, misérable et laid, né de l’inconsistance des hommes et de leurs indécrottables vacheries. Et pourtant, malgré l’affront que lui fait le Mur de toutes les discordes, Jérusalem la défigurée ne se laisse pas abattre. Elle est toujours là, blottie entre la clémence de ses plaines et la rigueur du désert de Judée, puisant sa survivance aux sources de ses vocations éternelles auxquelles ni les rois de naguère ni les charlatans d’aujourd’hui n’auront accédé. Bien que cruellement excédée par les abus des uns et le martyre des autres, elle continue de garder la foi – ce soir plus que jamais. On dirait qu’elle se recueille au milieu de ses cierges, qu’elle recouvre toute la portée de ses prophéties maintenant que les hommes se préparent à dormir. Le silence se veut un havre de paix. La brise crisse dans les feuillages, chargée d’encens et de senteurs cosmiques. Il suffirait de prêter l’oreille pour percevoir le pouls des dieux, de tendre la main pour cueillir leur miséricorde, d’une présence d’esprit pour faire corps avec eux. […] Aujourd’hui encore, partagée entre un orgasme d’odalisque et sa retenue de sainte, Jérusalem a soif d’ivresse et de soupirants et vit très mal le chahut de ses rejetons, espérant contre vents et marées qu’une éclaircie délivre les mentalités et leur obscur tourment. Tout à tour Olympe et ghetto, égérie et concubine, temple et arène, elle souffre de ne pouvoir inspirer les poètes sans que les passions dégénèrent et, la mort dans l’âme, s’écaille au gré des humeurs comme s’émiettent ses prières dans le blasphème des canons… » (pp. 149 à 151)

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