On achève bien les chevaux

Roman d’Horace Mac Coy.

1935, à Hollywood. Gloria Bettie et Robert Syberten sont deux acteurs sans avenir. La Grande Dépression bat son plein. Pour gagner quelques centaines de dollars ou se faire repérer par un producteur de cinéma, des couples s’engagent dans des marathons de danse qui durent des semaines. Gloria et Robert sont le couple n°22. De derby en derby, ils poursuivent le marathon. Le principe est simple mais infernal : les danseurs doivent bouger pendant 1h50, disposent de 10 minutes pour se reposer, dormir, manger et se changer et remontent sur la piste pour un nouveau tour de danse. « Durant la première semaine, il fallait danser, mais après c’était inutile. On nous demandait seulement de rester continuellement en mouvement. » (p. 47 et 48) La compétition est rude et chaque couple fait de son mieux. Certains ont la chance d’être patronnés par des sponsors. Mais la fatigue la plus terrible ne vient pas du corps, elle déborde de l’âme. Gloria est lasse de vivre et est obsédée par la mort. « Il doit y avoir dans le monde une tripotée de gens comme moi, qui ont envie de mourir, mais qui n’en ont pas le courage. » (p. 27) Robert, son ami depuis quelques semaines à peine, accède à sa demande la plus démesurée.

« They shoot horses, don’t they ? » C’est la phrase qui clôt le roman. Le récit est mené par Robert qui répond en fait aux questions du tribunal. Dès la première page, on sait qu’il a assassiné Gloria mais sa défense est singulière : « Ce garçon avoue avoir tué la jeune fille, mais c’était pour lui rendre service. » (p. 13) Les titres de chapitre ne sont que la conséquence de cet acte charitable. La sentence, inéluctable, est morcelée et tombe par à-coups : Robert se sait condamné et il attend avec résignation l’issue du procès.

Le Pacifique, figure du dehors, de l’absence et de l’inaccessible, est obsédant. Enfermés pendant des semaines entières dans le bâtiment où se déroule le marathon, les participants ne voient jamais le jour. Et pourtant, le Pacifique est là, au bout de la jetée-promenade et sous leurs pieds. Inlassables et immuables, ses vagues poursuivent leur ballet éternel et se moquent bien des quelques humains qui s’épuisent dans un mouvement qu’ils voudraient incessant.

Il faut lire cet épatant roman en écoutant Old Man River pour ressentir toute la lassitude de vivre d’une femme perdue.« I’m tired of living and ‘fraid of dying. »  (p. 136) Le texte est court mais percutant. Pas de fioriture, pas d’introspection. Le lecteur est happé par le rythme infernal du mouvement. Les faits s’enchaînent, se télescopent jusqu’à l’issue finale, doublement tragique.

Le film éponyme de Sydney Pollack avec Jane Fonda et Michael Sarrazin est épatant. La réalisation est époustouflante : la caméra bouge au rythme des danseurs : frénétique lors des derbys, elle est presque immobile lorsque les couples tentent de ne pas cesser de bouger. L’objectif rend à merveille la fatigue et la douleur qui s’accumulent au fil de jour : les danseurs sont hagards, sales, dépenaillés. L’interprétation rend hommage aux personnages d’Horace Mac Coy : Michel Sarrazin déborde de gentillesse et de compassion, Jane Fonda est amère et lasse. Le film insiste sur la concurrence entre les participants et sur le côté show du marathon : si les danseurs viennent pour gagner le prix de 1000 dollars, le public veut du spectacle et l’animateur du marathon sait quoi faire pour satisfaire l’assistance, à grand renfort de bassesses et de coups montés. L’anecdote qui explique le titre clôt le livre mais elle ouvre le film. Elle remplace l’aveu initial de Robert. L’insertion du procès, par touche, dans le film m’a semblé moins habile que dans le livre. Mais dans l’ensemble, le film de Sydney Pollack est une excellente adaptation du livre en dépit des quelques libertés qu’il prend avec le texte. L’image est fidèle à la lettre et la misère humaine gagne en force sous les projecteurs d’Hollywood.

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