Polina

Roman graphique de Bastien Vivès.

Polina Oulinov entre très jeune à l’académie de danse Bojinski. Le professeur Bojinski règne avec exigence et fermeté sur les grandes classes et les admissions. « Si vous n’êtes pas souple à 6 ans, vous le serez encore moins à 16 ans. La souplesse et la grâce ne s’apprennent pas. C’est un don. » (p. 17) Il remarque immédiatement Polina qui est une élève brillante. La jeune ballerine danse avec les classes supérieures et bénéficie de cours particuliers avec le maître. Elle entre au théâtre de Russie, mais continue à travailler avec Bojinski qui lui offre de danser un solo qu’il a écrit et n’a jamais présenté. Mais Polina grandit et cherche à échapper à l’emprise de son mentor. Elle quitte le théâtre avec son petit ami Adrian et rejoint la troupe de Mikhaïl Laptar, un chorégraphe contemporain, qui lui fait découvrir une nouvelle façon d’exprimer et de vivre la danse. Un professeur du théâtre lui avait lancé : « Je ne devrais pas te le dire, Polina, mais tu as du génie. Voilà. Mais le problème c’est que tu ne sais pas quoi en faire. » (p. 81) Finalement, c’est en quittant les institutions que Polina se réalisera en tant que danseuse et comprendra enfin les préceptes de Bojinski.

Polina travaille beaucoup et avec acharnement. « Un artiste est en permanence insatisfait car il recherche une certaine perfection. » (p. 68) Suivant cette maxime et méprisant la fatigue et la douleur, elle cherche à satisfaire les exigences de Bojinski qui lui répète à l’envi« Ne me faites pas regretter. » Si elle se plie d’abord physiquement et machinalement aux demandes du professeur, Polina finit par briser le lien figé qui la rattache à son mentor pour en tisser un nouveau avec les fils du respect. Cheminement intime et apprentissage de la liberté, cet album ne s’embarrasse pas de grandes phrases pour communiquer l’émotion. Polina gagne ses galons avec humilité : même si elle sait qu’elle mérite l’admiration, elle n’oublie pas qu’elle a été une enfant à qui un professeur hors du commun a tout appris.

Avec cette étrange tâche noire sur le nez, Polina n’est pas très jolie. On suit l’évolution du personnage de l’enfance à l’âge adulte. L’ingratitude de son corps d’enfant et la maigreur musculeuse de son corps d’adulte ne sont pas non plus dans les canons de la beauté. Mais que Polina danse et elle est transfigurée : dans le mouvement, elle touche au sublime, elle est étoile parmi les plus lumineuses. Polina n’est pas faite pour le quotidien : quand elle danse, elle ne touche plus le sol et sa fragile beauté explose.

Le professeur Bojinski est un personnage imposant : grand, les bras souvent croisés, on l’imagine avec une voix grave et coupante. Pour lui, « la danse est un art. Il ne s’apprend pas. » (p. 31) Loin d’enseigner la danse, il exige de ses élèves qu’ils se dévouent tout entier à cet art. Ses phrases tombent comme des couperets et n’admettent aucune réplique. « Les gens ne doivent rien voir d’autre que l’émotion que vous devez faire passer. […] Si vous ne leur montrez pas la grâce et la légèreté, ils ne verront que l’effort et la difficulté. » (p. 37) Dissimulés par des lunettes qui font écran, on ne croise jamais ses yeux. Le regard qu’il pose sur les élèves est aussi pétrifiant que celui de Méduse. Dans ses lunettes, la danseuse voit son propre reflet et toutes ses imperfections démultipliées. En une case, le seul vrai portrait de lui et de ses yeux présente un homme aux cheveux blancs et au regard ridé, un homme dépassé qui admire la meilleure danseuse de sa carrière. Pour avoir dansé pendant quinze ans, je sais la valeur d’un regard appréciatif et d’un demi sourire et je connais l’accablement devant les pas qui se détournent et la main qui claque sur la barre. En quelques traits, Bojinski est une illustration fidèle et poignante des grands professeurs de danse dont la passion n’a d’égale que l’espoir de trouver une perle rare.

L’image est en noir, blanc et gris. On est très loin du rose des tutus et des paillettes. Ici, la danse est une introspection intransigeante qui nécessite une concentration et une disponibilité de corps pleine et entière. Je suis subjuguée par le talent de Bastien Vivès qui sait rendre en quelques coups de pinceau la beauté des pas de danse, des enchaînement et des corps au travail. À tourner les pages de son œuvre, j’ai envie de courir au ballet ou, pire, de remonter sur la scène, pas pour y briller mais pour vivre toute l’absolue splendeur de Terpsichore.

Nul besoin d’être amateur de danse pour apprécier cet album, mais il faut aimer le mouvement : Polina  est élancement et tourbillon. On ressort troublé de tant de grâce.

Ce contenu a été publié dans Mon Alexandrie. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire