Dans la brume électrique

Roman de James Lee Burke.

À New Iberia, en Louisiane, les corps de jeunes femmes sont retrouvés atrocement mutilés. Dave Robicheaux, inspecteur du shérif, est en charge de l’enquête. Ancien alcoolique, homme d’honneur, il est tenaillé par des souvenirs vieux de 35 ans : en 1957, peu de temps après le grand ouragan, il a assisté dans les marais à l’assassinat d’un Noir qui ne fut jamais résolu et dont personne ne veut se charger des décennies plus tard. « À l’âge de dix-neuf ans, je ne voulais pas accepter l’éventualité que le meurtre d’un homme pût être traité, dans la société qui était la mienne, avec la même indifférence qu’un ongle cassé. » (p. 21) Instinctivement, Dave sent que ce crime raciste et les meurtres des jeunes filles sont liés.

À cela s’ajoute le tournage d’un film dans la région : le metteur en scène est très proche de Julie Balbonie, figure de la pègre locale. Et l’acteur principal du film, Elrod Sykes, est un alcoolique qui voit surgir des morts confédérés de la brume des marais. « La brume était aussi rose et épaisse qu’une barbe à papa et donnait l’impression de claquer de décharges électriques, pareille à un kaléidoscope de langues de serpents en train de s’agiter. » (p. 223) Mais voilà, Sykes n’est peut-être pas si fou puisque Dave Robicheaux lui-même converse de plus en plus souvent avec un Général de l’armée sudiste. Cela dit, il lui est bien difficile de faire admettre la véracité de ses visions. « Quel degré de raison était en droit d’attendre de la plupart des gens un homme qui s’en va déterrer des objets datant de la guerre de Sécession dans un marécage au milieu de la nuit, afin de prouver justement qu’il est sain d’esprit ? » (p. 241) La seule et unique preuve est tellement improbable que, finalement, le regard glisse dessus sans y attarder.

Les méthodes de Robicheaux sont parfois douteuses. Assisté de l’agent Rosie Gomez du FBI, il met les pieds dans une sombre histoire de prostitution, de règlements de compte entre Blancs et Noirs, de drogue, de mafia et de corruption. Le shérif ne le soutient pas. Dave le sait, il dérange un peu partout où il fourre son nez. Mais à mesure que l’affaire devient plus personnelle, elle devient plus sombre et Dave Robicheaux n’est pas homme à laisser les ténèbres s’installer. « Étions-nous à la recherche d’un tueur en série qui avait opéré sur tout le territoire de l’État, d’un psychopathe du cru, d’un maquereau ou peut-être même d’un torpédo de la pègre ? Des flics se trouvaient-ils impliqués ? » (p. 358) Les suspects sont nombreux, les fils de l’intrigue se multiplient et les affaires du passé peuvent expliquer les crimes du présent.

Dave Robicheaux est le narrateur et c’est sa voix qui déroule l’intrigue. Homme au passé houleux, il s’est racheté une conduite et incarne le parfait gentleman du Sud. Tatillon avec le langage de ses interlocuteurs, il goûte mal les grossièretés et les blagues de mauvais goût. Pour autant, il n’a pas la langue dans sa poche et sa répartie fait mouche, tout en restant d’une politesse exquise. Il manie également le patois créole avec habileté et sait se faire écouter des petites gens, particulièrement des Noirs qui se sentent moins que jamais intégrés dans la population du Sud.

Les relations entre Blancs et Noirs sont toujours entachées d’un passé indélébile. La guerre de Sécession et l’abolition de l’esclavage n’ont pas réglé tous les conflits. Si les Noirs se sentent exclus, les Blancs ne sont pas non plus totalement à l’aise : « les peurs raciales, et très certainement la culpabilité des Blancs à l’égard des injustices raciales, ont du bien du mal à mourir. » (p. 215)

J’ai commencé cette lecture par temps d’orage et de pluie – ce temps qui me convient tellement – et je suis entrée de plain pied dans l’atmosphère lourde et humide des marais de Louisiane. Un bref passage par la Nouvelle-Orléans m’a plus que jamais donné envie de découvrir cette ville : «  Sans son atmosphère de païenne et décadente, ses spectacles de strip, ses racoleuses, ses bonimenteurs de music-hall, ses macs-taxis, et ses camés à la cervelle atteinte, la ville serait aussi attrayante aux yeux de la plupart de ses touristes qu’un parc d’attraction à thème agraire dans l’ouest du Nebraska. » (p. 143) La majorité de l’intrigue se déroule cependant loin de la grande ville, dans un coin perdu de l’État de Louisiane, là où l’on sent vibrer toute l’Histoire, de la Guerre de Sécession aux exactions du Ku Klux Klan, en passant par quelque sombre cérémonie vaudou.

James Lee Burke signe un polar haletant savamment teinté de surnaturel. Les discussions de Robicheaux avec le fantôme du général confédéré ne sont pas des éléments incongrus. Elles sont parfaitement sens dans la résolution de l’enquête et renvoie sans cesse l’homme à sa propre existence. Le temps s’abolit lors de ces étranges rencontres et certaines ruptures sont réconciliées. Je n’ose en dire plus de crainte de déflorer le roman. Les raisons de le lire ne manquent pas. Les amateurs de polars seront largement servis avec ce personnage de flic rugueux et sensible et cette intrigue très bien ficelée. Ceux qui aiment les ambiances ambiguës pourront également goûter la puissance de ce roman dont la quatrième de couverture dit qu’il a des accents faulknériens, ce dont je ne doute pas, même si je m’interroge sur la nature de tels accents…

Revoir le film de Bertrand Tavernier, Tommy Lee Jones dans le rôle de Dave Robicheaux, est un vrai plaisir après avoir découvert le texte original. Tavernier a fait le choix de transposer l’action après l’ouragan Katrina, soit une bonne dizaine d’années plus tard que l’intrigue originale. Mais il le fait avec intelligence et cohérence. L’interprétation est magistrale et la bande originale rend parfaitement hommage au texte de James Lee Burke. Le tout reste très fidèle au roman et prend une dimension dramatique supplémentaire. Bref, un moment cinéma particulièrement réussi qui fait suite à un très bon roman.

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