Semmelweis

Thèse de Louis-Ferdinand Céline. La dédicace qui accompagne ce livre est de celles qu’on n’oublie pas.

Ignace Philippe Semmelweis est un médecin austro-hongrois engagé dans la lutte contre les maladies puerpérales et pour la promotion de l’asepsie. D’abord intéressé par la chirurgie, il a de grands projets. « Il ne sait pas encore par quel côté il va entreprendre une réforme grandiose de cette chirurgie maudite, mais il est l’homme de cette mission, il le sent, et le plus fort est qu’un peu plus, c’était vrai. » (p. 48) C’est finalement en obstétrique qu’il exercera ses talents. Convaincu que les infections puerpérales ont un lien avec les dissections cadavériques qu’effectuent les élèves étudiants qui procèdent également aux accouchements, Semmelweis tente d’imposer ses vues sur l’hygiène et la désinfection des mains. « Puisque, pensa-t-il, Kolletchka est mort des suites d’une piqûre cadavérique, ce sont donc les exsudats prélevés sur des cadavres qu’on doit incriminer dans le phénomène de la contagion. » (p. 69 & 70)

Mais il se heurte à son supérieur, le docteur Klin qui réfute ses idées. Semmelweis ne sait pas négocier ni imposer ses vues en douceur. « Nous devons à la vérité de signaler un grand défaut de Semmelweis : celui d’être brutal en tout et surtout pour lui-même. » (p. 41) Il s’oppose profondément et durablement au Dr Klin. Soutenu par une faible poignée de médecins viennois, dont ses maîtres Skoda et Rokitansky, il désespère de sauver les accouchées qui se pressent dans les hôpitaux et qu’une simple précaution pourrait épargner. Moqué et contredit par ses confrères viennois et européens, il rentre en Hongrie en 1848 pour retrouver un pays secoué par des troubles politiques. C’est là qu’il finira sa vie et sa carrière, sans atteindre une reconnaissance pourtant méritée. « Quant à Semmelweis, il semble que sa découverte dépassa les forces de son génie. Ce fut peut-être la cause profonde de tous ses malheurs. » (p. 101)

La collection L’Imaginaire de Gallimard ne sait pas me décevoir, cette fois moins que jamais. La préface de Phillipe Sollers est limpide et met en perspective le grandiose projet d’une vie funeste avec la grande Histoire. « Il y a la littérature, c’est-à-dire une tentative désespérée de compréhension de l’Histoire comme pathologie. » (p. 10) Dans un objectif follement scientifique, Céline voudrait tout assimiler à l’anatomie : les soubresauts du monde sont les manifestations cliniques de sa morbidité. Le fait même que Semmelweis n’ait pas été reconnu est la preuve que ce pauvre monde nourrit son propre cancer.

Nul n’ignore que Céline était médecin. Il a choisi une grande figure du monde médical pour sa thèse. Difficile de ne pas faire le parallèle entre le médecin hongrois qui finit fou et l’auteur désespéré qui signa Bagatelles pour un massacre. Semmelweis expérimenta « le danger de vouloir trop de bien aux hommes » (p. 15) Céline fit la même déplaisante expérience. Si l’on peut dire de Semmelweis qu’« humainement, c’était un maladroit. » (p. 50), il est possible de tenir les mêmes propos au sujet de l’auteur français. Il est des poètes maudits qui n’ont jamais pris une plume, Semmelweis était de ceux-là.

Cette courte lecture diffère radicalement de mes expériences avec Mort à crédit et Voyage au bout de la nuit. On est loin de l’oralité dont Céline s’était fait le chantre. Mais on retrouve une plume tourmentée qui s’élance et se retient tout à la fois. Le plaisir que j’ai pris à cette lecture est sans doute le plus grand depuis un moment. Un texte qui fera date cette année.

Ignace Philippe Semmelweis

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