La folie du roi Marc

Roman de Clara Dupont-Monod.

« Je m’appelle Marc, je suis roi de Cornouailles et ma femme me trompe. Elle s’appelle Yseut. » (p. 11) La suite, tout le monde la connaît, c’est la passion adultère entre la blonde Yseut et Tristan, le neveu de Marc, son presque-fils. Tintagel bruisse des rumeurs de l’infidélité de la reine, mais le roi reste longtemps aveugle et sourd : aveugle parce que les yeux pleins de la beauté de sa femme, sourd parce que les oreilles pleines de ses silences. « Elle se tait et mes mains fourmillent, je ne supporte pas son mutisme. Derrière son silence, je l’entends ordonner le saccage de ma vie. » (p. 11) Fou amoureux d’une femme qui ne pose sur lui qu’un regard vide et un sourire froid, Marc s’épuise à vouloir lui plaire. « C’est toi que je veux posséder, ton cœur, le sens caché de tes phrases, le rêve de tes nuits. Je n’aspire qu’à te comprendre. Je t’aime trop pour prêter attention à mon cœur qui doute. » (p. 56) Mais vient le jour où le doute n’est plus permis. « À défaut de sentir que tu en aimais déjà un autre, j’ai très vite compris que tu ne m’aimais pas. » (p. 219) Si Yseut partage la couche du roi, c’est dans les bras de Tristan qu’elle exulte. Et voilà que la passion de Marc le cocu prend un autre visage. « J’aime une femme que je déteste. » (p. 14)

Dès lors, le roi Marc veut punir et faire souffrir. Il met Yseut sur un bûcher, la livre aux lépreux et la soumet au jugement divin. Il bannit et renie Tristan. Errant dans Tintagel, il jouit de la souffrance des amants séparés et se repaît des larmes de son épouse. Entre imprécations et suppliques, Marc fulmine et s’humilie pour regagner Yseut. « Rends-moi Yseut, Tristan de malheur, voleur d’amour, voleur de vie, rends-moi ma femme ! » (p. 139) Mais être roi ne suffit pas pour avoir du pouvoir sur le cœur d’une femme. Marc est possessif et il clame à cor et à cris sa propriété pour mieux souligner qu’il l’a perdue. « J’ai épousé une absence – un fantôme qui me rend fou, une pièce vide. » (p. 142) Maladivement jaloux et volontiers narquois, Marc tente de rabaisser la superbe Yseut et de ternir les merveilleuses amours des amants. « Elle est toute entière habitée par un autre. À la soie, Madame préfère la terre. Aux honneurs d’un roi, la misère d’un banni. Si je suis roi d’un domaine, un vassal règne en maître sur ma femme. » (p. 21) Sa douleur et sa colère sont légitimes, mais Marc fait figure de bien triste sire.

Clara Dupont-Monod réécrit un des mythes fondateurs de la littérature amoureuse, mais pas du point de vue des amants. C’est le mari trompé, c’est le cocu qui prend la parole. Ni humble, ni pudique, Marc répand son amour/haine sur les amants coupables. Le monologue du roi résonne comme une longue élégie démente. Marc aurait pu être un cocu célèbre, mais la légende n’a retenu que les merveilleux amants, les exonérant presque de toute culpabilité. « Je suis rayé, banni de ma propre histoire – et c’est moi qui rends la leur vivante. » (p. 27) Mais ancré dans son époque et sa douleur, Marc ne veut pas être oublié. Son chant de haine tend à ébranler les livres. « L’amour conjugal doit ennuyer les dieux et les artistes. Le jour où ceux-là se pencheront sur les gens sans histoire, je ferai sonner toutes les cloches de Cornouailles. » (p. 183) Les glorieux héros sont toujours Tristan et Yseut. « Dieu s’intéresse aux élus, aux Tristan et aux Yseut. Dieu n’a que faire des dupes, des misérables et des naïfs. Il n’accorde sa clémence qu’aux amoureux emportés par une passion partagée. Il raffole des hors-la-loi et des bannis. Moi, je n’ai trompé personne. » (p. 182) Mais le roi Marc de Tintagel, sous la plume de Clara Dupont-Monod, prend enfin place dans l’histoire. Il n’a pas la superbe du neveu traître, ni l’éclat de l’épouse adultère, mais sa voix a résonné et porte une douleur qu’il fallait bien reconnaître.

Ce roman est servi par une plume sublime. Quel souffle et quelle puissance dans ces lignes ! J’ai retrouvé dans ce texte la même beauté douloureuse que dans La passion selon Juette, de la même auteure. Une nouvelle fois, Clara Dupont-Monod tire du Moyen-âge un héros oublié et en écrit l’histoire avec des accents de légende. Je vous recommande le roman, mais surtout l’auteure !

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