Mammifères

Roman de Pierre Mérot. Prix de Flore en 2003.

Cette histoire, c’est un raté qui vous la raconte. Il y a un raté dans chaque famille, n’est-ce pas ? L’oncle est celui-là. Sa vie professionnelle est loin des aspirations que ses géniteurs avaient conçues pour lui. Sa vie amoureuse est un désastre et, au-delà, sa vie sociale est un égout. Alcoolique, dépressif et désabusé, il fait peu à peu le vide autour de lui. « L’oncle ne boit donc pas parce qu’il est seul, mais qu’il veut l’être. » (p. 14) Le grand drame de son existence, c’est l’amour absent, l’amour qu’il ne sait pas retenir. « S’il est possible de mourir – de mourir physiquement – d’un manque d’amour, alors l’oncle est en train de mourir. Cela prendra un certain temps, mais il mourra. » (p. 14)

Mais le veut-il vraiment cet amour ? Le récit qu’il donne de son mariage avec la Polonaise et de sa relation avec la divorcée indique plutôt un méticuleux sabotage de l’amour, une vicieuse tendresse dans l’art de détruire l’amour. Une fois l’amour enfui, que fait-il ? Il boit, c’est logique. « S’il faut comprendre l’alcoolique, qu’on admette d’abord qu’il est une machine parfaite qui produit chaque jour du manque pour obtenir de la satisfaction ; une fois atteinte, l’alcoolique sécrète à nouveau du manque ; et ainsi de suite. […] Par ces lignes, on voit que l’alcool entretient un rapport essentiel avec l’amour et la destruction. » (p. 16)

Dans une époque où tout semble calibré pour la consommation éphémère, il faut se demander si l’amour aussi est une marchandise remplaçable et sans visage. À en croire l’oncle, ce n’est pas le cas et il semble que nous sommes bien dans le pétrin. « La vie nous fait croire désormais que nous pouvons nous séparer des personnes et aimer à profusion. C’est bien sûr faux. Aimer est exceptionnel. Ne pas aimer est la règle. Accepter cette règle devrait donner un début de bonheur. » (p. 34) Alors peut-on s’aimer pour ne pas souffrir ou pour souffrir moins ? L’autre est-il la solution à la douleur du mammifère qui souffre de sa solitude ? Une fois encore, raté. « L’amour, c’est quand chacun croit que l’autre a trouvé un remède différent, et qu’il va le guérir. Mais la plupart du temps, nous luttons contre des êtres qui nous ressemblent trop, qui souffrent autant que nous, ce en quoi ils sont invincibles. » (p. 35) Autant dire que nous sommes foutus.

Voilà, nous sommes tous des mammifères, bêtement grégaires. Nos pulsions et nos besoins n’ont rien de sublime. Manger, surtout boire et aussi baiser, voilà qui résume le mammifère à l’ère moderne. Mais c’est une définition qui a cours depuis des siècles. L’oncle n’invente rien : il a profondément conscience d’une réalité que les autres cachent sous les ors criards de la civilisation consommatrice et castratrice. L’oncle a peu d’espoir pour le monde, mais son désespoir est plus grivois qu’attristé : « C’est triste à dire, mais enseigner rappelle une chose importante sur l’humanité : l’humanité préfère le fouet à la caresse. En tout cas, si vous caressez, il faut toujours garder le fouet dans l’autre main. » (p. 109) En fait de mammifères, nous ne sommes donc pas des fauves : nous sommes un troupeau bêlant et heureux de se soumettre. « L’époque est médiocre. Plus l’époque est médiocre, plus l’insatisfaction est immense. Des cœurs solitaires battent en silence côte à côte, dans une colère contenue ou encore inconsciente. L’éclatement est proche. » (p. 154) Quel sera-t-il ? On ne le pressent que trop bien.

Le narrateur est figure de l’auteur, aucun doute ou si ténu. Il parle de lui/de l’oncle à la troisième personne, dans une tentative bien vaine de distanciation. Il présente de vieux textes et renvoie à ses autres publications. Il appelle souvent à l’indulgence mais on sent qu’il s’en moque un peu : son désabusement grinçant sur l’amour touche au poétique : « Le sexe est peut-être la seule forme, pitoyable ou non, que nous ayons trouvé pour dire quelque chose de l’amour. » (p. 141) Aux chiottes les vers et aux chiottes les romans, l’amour ne s’écrit pas, il se fait. Rien de sublime, juste du contact. Coït à tout va ou étreinte fugace, ce qui compte, c’est jouir même si la conclusion est terriblement pessimiste. L’homme ne sera pas sauvé par l’amour, il ne sera pas sauvé par l’alcool : « Boire, aimer ou vivre, quelle différence ? C’est une même saloperie somptueuse. » (p. 154) Voilà, l’issue est là, à deux doigts, à un jet de plume. Je vous laisse la dire. Moi, j’ai tant aimé ce texte, aux frontières de l’écœurement, que je ne peux plus en dire un mot.

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