Une année chez les Français

Roman de Fouad Laroui.

En 1969, Mehdi, petit Marocain du village de Béni-Mellal, obtient une bourse pour étudier au lycée français de Casablanca. Dans la grande ville européanisée, le jeune garçon est perdu. Il ne se sent plus dans son pays, mais bien chez les Français et toutes les choses ordinaires lui semblent étrangères. « Il était maintenant chez les Français, entouré de leurs immeubles, de leurs bacs à sable, de leurs arbres. » (p. 36) Mehdi est l’espoir de toute famille, mais « il [est] tout petit, ce futur grand homme. » (p. 52) Son premier combat, c’est comprendre le fonctionnement de l’école et de l’internat, leurs codes et leurs rites. Pas question de rester éternellement « le petit Chose, le p’tit boursier de la République. » (p. 91)

Doté d’une imagination sans borne et d’un goût immodéré pour la lecture, Mehdi s’échappe en pensée vers des univers plus cléments dont il a la parfaite maîtrise. Même s’il comprend mal le second degré et l’humour de certains de ses camarades, Mehdi finit par s’intégrer, « jouant au petit Français qui comprend d’instinct ces phrases cryptiques qu’on se répétait dans des familles qui n’étaient pas la sienne. » (p. 169)

Seul et loin de sa famille, Mehdi gagne l’amitié du jeune Denis Berger et partage les fins de semaine dans la famille de son jeune camarade. Toutefois, reste ancrée en lui la peur d’être considéré comme un imposteur, comme un Marocain jouant au Français. « Craignait-on qu’il lui prit l’envie de « surprendre la ville et piller la contrée » ? Medhi le Maure. Allait-on le débusquer ? » (p. 208)

Plein d’un humour tendre, ce roman recèle quelques bons mots. Mehdi entend « Lino Ktavio » ou « nain cunable » quand on lui parle de livres précieux. Mais surtout, ce roman tente de mettre un prix sur l’ascension sociale et sur ce qu’elle demande de sacrifices et de désillusions. Au seuil de deux mondes, Mehdi manque parfois de perdre pied : « Il eut l’impression que c’était un autre monde, un monde de vacarme où tout menaçait à chaque instant de se disloquer, très loin des phrases bien faites, de la Petite musique de nuit et de l’odeur d’encaustique. » (p. 270) Alors que chaque nouvelle expérience apporte son lot de déconvenues, Mehdi ne cesse de remettre en question l’identité du monde civilisé : est-ce le monde des Français, propre et strict, ou le monde d’où il vient, tout en senteurs et en chants ?

Si la fin est un peu trop parfaite pour être honnête, le ton goguenard du roman est très agréable. Replacé dans le contexte de l’année 1969, c’est vraiment rafraîchissant de voir un jeune Marocain réciter du Verlaine. L’ambiance de l’internat, avec les indétrônables pions et le surgé, rappelle des souvenirs surannés, que l’on a vécus ou que l’on a entendus mille fois. Une lecture en teintes sépias finalement très agréable.

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