Le sillage de l’oubli

Premier roman de Bruce Machart.

1895, au Texas. Klara Skala meurt en mettant au monde son quatrième fils, Karel. Inconsolable veuf, Vaclav Skala enferme sa peine dans le travail et fait de ses fils des bêtes de somme. « À compter de ce jour, les gens du coin diraient que la mort de Klara avait transformé cet homme d’un naturel gentil en une personne amère et dure, mais en vérité, Vaclav le savait, l’absence de sa femme avait seulement fait ressurgir celui qu’il était avant de la connaître, celui que seule cette compagnie féminine avait su adoucir. » (p. 17) La seule marque d’attention que Vaclav accorde à son dernier-né, c’est de lui laisser monter ses chevaux de course. Devenu adolescent, Karel court pour son père : les enjeux sont toujours des terres et l’appétit de Vaclav le pousse à en vouloir toujours plus.

Jusqu’au jour où Gillermo Villasenor traverse la frontière mexicaine et offre ses trois filles en mariage aux aînés de la famille Skala. Cela doit encore se conclure par une course : que Karel gagne et le domaine de son père s’étendra. Qu’il perde et ses frères auront de jeunes et belles épouses. Mais Karel ne sait s’il doit gagner la course pour satisfaire son père ou la gagner pour ne pas que la belle Graciela n’épouse son frère aîné. Et puisque les désirs ne sont pas toujours satisfaits ou qu’ils ne le sont que partiellement, le seul recours possible est l’imagination. « Karel allait désormais adopter cette façon de déformer la réalité pour instiller un peu de merveilleux dans le quotidien, en particulier dans les histoires qu’il raconterait à sa progéniture. » (p. 68) Le cou rendu difforme par des années sous le double joug paternel, Karel tord la réalité à son goût, l’adapte à sa vue et à sa vision du monde.

Une quinzaine d’années plus tard, Sophie, l’épouse de Karel, est sur le point d’accoucher et c’est toute une vie de souvenirs, réels ou fantasmés qui fait surface et s’empare du jeune fils d’émigrés tchèques. Karel est aujourd’hui un homme séparé de ses frères par une querelle qui sourd et perce quand le ciel gronde. Et quand les jumeaux Knedlik entreprennent de le rouler et de rouler les autres frères Skala, il est temps de savoir ce qui définit une famille et ce qu’il est bon de laisser au passé.

Un personnage est omniprésent dans ce roman alors qu’il n’apparaît qu’au début, Klara Skala, la mère de Karel. Conscient de l’avoir entraînée dans la tombe en poussant son premier cri, Karel manque de sa mère, même à l’âge adulte. Il ne cesse de la rêver et de l’imaginer, superbe cavalière blonde. À cette image surgie du néant se superpose celle de Graciela : cavalière émérite et belle à se damner, elle hante les rêves du jeune Karel et reste son fruit défendu. Cette obsession de la femme inaccessible est nourrie de ressentiment et de frustration. « Quelle sorte de femme, se demande-t-il, se donnerait à un homme pour ensuite le renvoyer et épouser son frère le jour suivant après une bonne nuit de sommeil ? Quel genre de femme met un garçon au monde pour l’y abandonner sans la chaleur de sa poitrine, sans le doux tourbillon de ses jupes ni la caresse apaisante de ses mains et de ses lèvres, et surtout sans les mots qui pourraient dissiper les peurs qui le réveillent au milieu de la nuit et le laissent seul, les yeux écarquillés dans l’obscurité ? » (p. 249) Chez les Skala, on ne met pas de mots sur les sentiments mais, comme est immuable la chasse du hibou grand duc, jamais Karel ne cessera de chercher la tendresse originelle.

Le récit se compose d’allers et retours entre les années 1895, 1910 et 1924, soit celle de la naissance de Karel, celle de la mort de son père et celle de la naissance de troisième enfant. Ces trois éléments fondateurs s’enchevêtrent dans le présent. L’intrigue se tisse lentement et inexorablement : la navette du temps ne revient en arrière que pour mieux dessiner le motif à venir.

Pour un premier roman, Bruce Machart entre d’un bond dans la cour des grands. Son texte a l’âpreté et la rugosité des romans de Steinbeck et la superbe des romans de Faulkner. Ouvrir Le sillage de l’oubli, c’est fouler le sol sec et poussiéreux d’un comté texan oublié du monde, c’est remonter le temps pour rejoindre l’époque où la vie se jouait à pile ou face sur le comptoir d’un débit de boisson. Si vous voulez savoir qui, de l’enfant ou du cheval, a le plus de valeur, lisez ce roman. Si vous pensez que les liens du sang parlent plus fort que les liens du cœur, lisez ce roman. Si vous êtes prêt à tout parier sur la course d’un cheval, lisez ce roman. Mais ne regardez pas de quel côté tombe la pièce : vous risquez d’être déçu dans les deux cas. Mais par le roman de Bruce Machart, non, vous ne serez pas déçu.

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