Premier amour

Roman de Joyce Carol Oates.

Josie a onze ans quand sa mère l’entraîne loin de son père. Elles s’installent chez la grand-tante de l’enfant. C’est là que Josie rencontre Jared, lointain cousin bien plus âgé qu’elle, qui étudie au séminaire et se destine à la prêtrise. Entre l’enfant et le jeune homme se noue une relation trouble et inquiétante. « Désormais chacun portera l’autre en lui comme un secret. » (p. 44) Josie ne dit rien à sa mère de ce que Jared lui fait endurer : par amour pour ce cousin si étrange, elle se tait et porte dans sa chair les traces d’une immonde affection.

Pour Josie, Jared est comme le serpent noir qui se faufile dans le marais derrière la maison, effrayant et fascinant. La fillette vit sous la menace insidieuse des représailles du jeune homme. Surtout ne pas lui déplaire, ne pas le trahir. « Équilibre précaire entre ce que Jared veut et ce que Jared ne veut pas. Tu vis dans la terreur de confondre l’un et l’autre, de provoquer son authentique colère. » (p. 64) De Josie ou de Jared, on ne sait qui est le plus perturbé, qui a le plus besoin de cette relation teintée d’horreur silencieuse. On sent en Jared une violence plus ou moins contenue : « Je n’ai pas fait ce qu’il était en mon pouvoir de faire. » (p. 67) Mais rien ne dit si Josie ne souhaite pas subir tout le pouvoir de son cousin.

Le sous-titre du roman est un conte gothique. Les sombres images qui illustrent le texte le justifient pleinement. Et il y a cette ambiance diffuse de terreur, cette angoisse permanente. Jamais l’enfant n’est en repos, toujours tendue vers un mystère étrange et odieux. Le lecteur voit l’enfant pénétrer dans le marais, en dehors de toute surveillance ou amour maternel. La petite chose est en danger et personne ne la retient. La voix narrative qui s’adresse à l’enfant est à la fois la conscience de la fillette, mais aussi un avertissement venu d’ailleurs, une mise en garde aux allures malignes. « Il est bon d’avoir peur, il est normal d’avoir peur. La peur te sauvera la vie. » (p. 9) La peur peut aussi marquer pour toujours l’esprit encore fragile de l’enfant. Quelque chose dans le récit dit que Josie n’oubliera jamais. Et c’est bien le plus terrible.

Joyce Carol Oates propose un court texte très oppressant et troublant. Le malaise s’épanouit dès les premières phrases : le lecteur assiste à la course désordonnée d’une enfant soumise aux yeux froids d’un prédateur pervers. Mais comme une souris prise au piège, il semble que Josie se délecte du danger et que sa course folle est un autre plaisir. Pour une fois, je suis ravie qu’un texte soit si bref, je n’en aurais pas supporté davantage. Mais je l’ai supporté avec un plaisir étrange, coupable, comme une autre fascination devant l’horreur et le danger.

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