L’art e(s)t vous

Essai de Yosserian Geairon.

L’auteur, qui est également artiste-peintre, propose d’interroger la perception que nous, spectatrices et spectatrices, avons d’un tableau. Entre ce que nous voyons et ce que nous exprimons de cette vision, il y a un monde, un gouffre. L’humain étant un être de parole, il traduit presque systématiquement et automatiquement chaque perception en langage : voir, c’est faire langage de ce qu’on voit. « […] mettre à mot la peinture, c’est passer trop vite l’étape de sa perception, et prendre le risque de s’enferrer dans les mécanismes du verbe. » (p. 51) Ce faisant, nous traduisons – et traduire, c’est trahir – le tableau pour le faire entrer dans notre réalité. « En s’obstinant de résumer la valeur du tableau au sens qu’il lui donne, le spectateur ne s’autorise à le voir que sous sa seule empreinte, en l’intégrant dans un univers dont il est le maître. » (p. 44) Et ainsi, nous appauvrissons l’œuvre, voire nous lui faisons dire ce qu’elle ne dit pas.

En quatre chapitres richement nourris de références à des philosophes ou des théoriciens de l’art, Yosserian Geairon nous invite à nouer une nouvelle relation avec le tableau : voir véritablement l’œuvre, c’est lire ce qui ne se lit pas et ne se traduit pas en mots. « Les mots ont le tort de nous faire croire qu’ils peuvent tout exprimer. » (p. 31) Avant d’intellectualiser, laissons-nous ressentir en dehors du langage et percevons l’objet-art pour ce qu’il est : des formes et des couleurs, des textures et des reflets, des ombres et des lignes. Gardons-nous de nommer ce qui échappe au verbe et ne nous laissons pas tenter par l’orgueil créateur.

Quel plaisir de me frotter de temps en temps à des textes exigeants ! Ça me renvoie à mes années de khâgne où chaque bribe de sens arrachée à un ouvrage était une victoire autant qu’une stimulation addictive. Je vous laisse avec trois extraits à réfléchir.

« Tout savoir d’un tableau ne permet pas nécessairement de mieux le voir, ou encore de mieux le connaitre. » (p. 12)

« Une action créatrice communiquée et une action créatrice perçue sont deux choses trop différentes pour les considérer ensemble. » (p. 13 & 14)

« La première chose que nous voyons dans une œuvre, c’est nous-mêmes : c’est-à-dire la correspondance entre nos représentations que nos mots induisent avec les formes-couleurs. Dès lors, la première vérité que nous impose l’œuvre est la nôtre. » (p. 24)

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