
Roman de Jack London.
Darrell Standing est dans le couloir de la mort. En attendant le jour de sa pendaison, l’ancien professeur d’agronomie raconte les circonstances qui l’ont conduit en prison et son expérience carcérale. Dans la terrible oisiveté du cachot et pour contrer la folie auquel pourrait mener le désœuvrement forcé, Standing mobilise son esprit, seule ressource infinie dont il dispose. Il s’impose des opérations mathématiques complexes, des réflexions approfondies et d’autres exercices exigeants pour tromper l’ennui et reculer le moment du sommeil, seule liberté encore accessible. « La taule […] est une rude école d’entraînement à la philosophie. » (p. 45) Et pendant les longues heures, voire les jours où il est soumis à la camisole de force, il s’emploie à revivre ses vies passées. Oui, Darrell Standing est convaincu que tout humain a la faculté, en prenant le contrôle de son esprit, de revisiter ses existences antérieures. Ainsi, il se revoit aristocrate français, ermite en Égypte, naufragé anglais, fils de colons progressant vers l’Ouest américain, guerrier nordique ou encore marin américain. Par ses transes, le condamné échappe à son quotidien et apaise son effroi de la mort : s’il a tant vécu par le passé, qui sait ce qu’il vivra à l’avenir ? « La matière n’a aucun souvenir, car l’esprit n’est que mémoire. Je suis cet esprit, amalgame de tous les souvenirs de mes incarnations successives. » (p. 295)
Le protagoniste est l’un des plus détestables que j’ai eu à côtoyer en littérature ! Imbu de lui-même, convaincu de sa supériorité intellectuelle et morale – alors qu’il a tout de même tué un homme ! –, arrogant et méprisant, c’est un personnage très peu sympathique. Je me suis pourtant attachée à son histoire, car outre les récits enchâssés de ses vies passés, Darrell Standing – et Jack London via son personnage – délivre un réquisitoire acide contre les violences pénitentiaires. En suivant les autres vies de Standing, le lectorat oublie la condition carcérale du personnage, et c’est toujours avec souffrance qu’il la retrouve quand le terrible directeur Atherton, obsédé par une affaire de dynamite cachée, malmène le prisonnier entravé et le tire de ses catalepsies libératrices. Impossible, donc, de ne pas compatir aux peines du condamné. « J’ai retraversé les enfers de toutes mes existences. » (p. 26) Jack London a créé un personnage complexe et, dans son style ample et si romanesque, il promène ses lecteur·ices d’époques en continents. Le roman est foisonnant, riche, profondément humain. Il affirme la supériorité de l’esprit sur les contingences matérielles et professe que la liberté n’est pas uniquement affaire de porte ouverte ou de barreaux sciés. « La vie ne peut être expliquée en termes intellectuels. » (p. 163)