Délivrez-nous du bien

Roman de Joan Samson.

Chez les Moore, on cultive la même terre de père en fils. John et Mim sont heureux avec leur petite Hildie et la vieille Ma, au milieu d’un bric-à-brac rassurant. « C’était une maison qui avait été habitée par une même famille pendant des générations, et des trésors de diverses époques en encombraient chaque surface. » (p. 11) Quand Perly Dunsmore, priseur, s’établit à Harlowe, c’est l’occasion de faire un peu de vide pour alimenter les enchères qui bénéficieront à la petite police locale. Après tout, les touristes venant de Boston et d’ailleurs adorent ces vieilleries pour décorer leurs maisons citadines sans âme. Mais insidieusement, les dons ne sont plus volontaires et deviennent obligatoires : quiconque s’y soustrait risque gros. « Tu essaies de me dire que c’est futé de donner ce qui m’appartient ? » (p. 60) Entouré des nombreux policiers engagés grâce aux fruits des enchères, Perly raquette les fermes chaque semaine. Une fois dépossédées du superflu, les familles n’ont plus que l’essentiel, et cela est aussi convoité. Il se dit même que Perly mettrait aux enchères des articles invendables…

Le grand final du roman, tonitruant, secoue la machine infernale qui tenait la ville muette. « Tout ce que j’ai fait, vous m’avez laissé le faire. » (p. 214) Avant cela, l’angoisse qui étreint progressivement et irrémédiablement la famille Moore se communique au lectorat. La soif insatiable de possessions de Perly Dunsmore est terrifiante. « Le fait est que dans ce monde, il faut payer pour avoir ce qu’on veut. » (p. 134) Pour une fois, je trouve le titre français meilleur que l’original (The Auctionner) : il dit tout du drame social et moral qui se noue dans ce petit paradis du New Hampshire, lentement soumis par un priseur aux airs de prédicateur exalté. « Il a cette marotte à propos des fermes, de l’eau du puits, du bois pour le feu et de l’air pur. Pour lui, tout ça c’est pas séparable d’avec les valeurs chrétiennes. » (p. 15) Mais on est en Amérique : les valeurs chrétiennes reculent toujours devant les violences policières et le libéralisme. Écrit en 1976, ce roman n’a rien perdu de sa puissance. Encore une pépite dénichée par les éditions Monsieur Toussaint Louverture !

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