La petite bonne

Roman de Bérénice Pichat.

La petite bonne travaille dans plusieurs maisons : chaque sou compte dans la misère laborieuse. Un week-end, une des Madames décide de se rendre à la campagne avec des amis. Elle laisse son époux, mutilé de la Grande Guerre, aux soins de la domestique. Allons, il faut bien accepter les exigences des patrons, mais jusqu’où ? Face à la demande inconcevable du maître impotent, la domestique doute. « Elle le reconnaît sans honte / elle a peur / Non pas de le faire / De devoir vivre avec » (p. 82) Avant d’obéir, elle tient tête pour la première fois. Pendant deux jours, un ballet complexe se joue entre le maître et la bonne.

Dans le discours intérieur de la protagoniste, il n’y a pas de ponctuation. « Globalement ses employeurs sont contents / Ponctuelle / Discrète / Efficace / Rien à redire » (p. 3) Le flux mental est quelque peu essoufflé, mais ininterrompu et calqué sur le rythme des mouvements parce que s’arrêter, c’est le risque de ne pas se relever, de se laisser submerger par la fatigue. « La bonniche reste à sa place / La patronne aussi » (p. 13) Il s’agit de s’économiser, même en pensée, de repousser aux extrémités de la conscience ce qu’elle ne veut pas voir, comme ces lettres qui attendent d’être lues et qui s’accumulent.

Le texte se construit autour de plusieurs points de vue, notamment celui de l’épouse qui s’offre une partie de chasse, après des années consacrées uniquement aux soins du mari blessé. Le héros de guerre et l’héroïne conjugale sont piégés par un lien qui pèse terriblement sur eux. Hélas, la parenthèse champêtre ne tiendra pas ses promesses. Les différentes narrations explorent finement la condition des domestiques et les libertés que prennent les maîtres. « Monsieur est haut placé / La soubrette qui se pend ne doit pas faire de tort » (p. 11) Mais finalement, toutes et tous sont confrontés à la douleur.

J’ai lu ce court roman en apnée, saisie d’angoisse face au drame imminent et inévitable. Le texte est admirablement écrit et m’a rappelé le tout aussi excellent roman de Nell Leyshon, La couleur du lait.

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