Je

Roman de Lilia Hassaine.

« Je viens de là : d’une chaleur qui colle à la peau, d’un monde où les hommes ont des fusils et les femmes des silences plein la bouche. » (p. 11) Celle qui parle, c’est Antoinette, la première épouse d’Edward Rochester, le sombre deutéragoniste de Jane Eyre. Celle qui, dans le texte de Charlotte Brontë, n’est qu’une silhouette folle enfermée dans les combles du château, sous la surveillance de Grace Poole, prend la parole et la plume pour raconter son histoire avec ses propres mots. La belle créole qui n’a connu que la Jamaïque est troublée par l’Anglais qui la courtise. Elle se convainc que la raideur de son prétendant est un trait du Vieux Continent et que l’amour assouplira cette âme hiératique et parfois brusque. « Je me suis attachée à lui avec d’autant plus de force que je ne croyais obéir qu’au désir de percer un mystère. » (p. 39) Infiniment sensible et curieuse, Antoinette est avide d’avoir un ancrage, de fonder une famille qui comblera son cœur affamé de tendresse. Hélas, dès les noces célébrées, une menace venue du passé plane sur le jeune couple. Et, pire que tout, Rochester se révèle moins passionné que possessif, moins fier qu’orgueilleux. « J’aime à posséder ce que d’autres convoitent. » (p. 52) Déracinée et plus seule que jamais dans la campagne anglaise, Antoinette ne peut plus échapper à la tyrannie cruelle de l’homme qu’elle a épousé.

Le titre affirme une existence, à défaut d’une identité. Dans Jane Eyre, Charlotte Brontë développe très peu le passé et le caractère de la première Madame Rochester : celle-ci n’est qu’un prétexte romanesque, un ressort narratif dans l’histoire de la pâle gouvernante qui s’éprend de son employeur. Lilia Hassaine propose une version crédible de ce personnage : elle l’ancre dans une société où l’esclavage touche à sa fin sur le papier, mais reste une composante essentielle de l’économie coloniale. Le mariage lui-même est une certaine forme d’asservissement, Antoinette devenant la chose de son époux et perdant progressivement toute liberté d’agir. « Ma chute est le fruit d’une dizaine de petites complicités, de silences prudents, d’intérêts mesquins. Chacun n’y met presque rien. Mais de ces presque riens se forma la prison où l’on m’enferma. » (p. 241) L’autrice insiste avec justesse sur l’abominable caractère d’Edward Rochester : non, il n’est pas un héros ténébreux au cœur pétri de souffrance ; il est un pervers narcissique et un manipulateur éhonté. « Ce que Rochester n’aime pas, il ne le détruit pas. Et ce qu’il ne peut pas détruire ne l’intéresse pas. » (p. 127) Je ne pouvais pas passer à côté d’un roman qui s’inscrit dans la lignée d’un texte brontien : la quatrième de couverture annonce un roman victorien et un thriller intimiste, et le pari est tenu et relevé avec brio ! Il faut désormais que je découvre le reste de l’œuvre de Lilia Hassaine.

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