Les mêmes yeux que Lost

Essai de Pacôme Thiellement.

Que vous ayez applaudi ou maudit la fin de la série Lost, en aucun cas vous n’y avez été indifférent. Que vous portiez J. J. Abrams, Damon Lindelof et Carlton Cuse aux nues ou que vous les vouiez aux gémonies, vous ne pouvez nier qu’ils ont créé une œuvre qui se refuse à l’interprétation facile. Ce que propose ici l’auteur, ce ne sont pas des réponses aux questions que la série a soulevées, c’est plutôt un regard particulier qui accompagne le lecteur et invite le spectateur à cheminer lui-même à la rencontre du possible sens de la série.

« Le conflit principal au coeur de Lost n’est pas, comme les scénaristes l’ont longtemps prétendu, celui entre la science et la foi. Ce n’est pas non plus, comme certains personnages se sont maladroitement essayés à le suggérer, celui entre le Bien et le Mal. […] La polarité centrale de Lost est celle de la confiance et de la tromperie. Et cette polarité est le corollaire du conflit entre la fiction et ses règles et le monde réel et son anomie. » (p. 31) Le principal reproche que les fans ont adressé aux scénaristes et à la série, c’est d’avoir déçu leurs attentes. Comme les personnages qui vivent et font vivre des trahisons, d’aucuns ont estimé que la série avait trahi ses promesses et ses spectateurs. « Curieusement, ces fans mécontents ne se sont jamais demandé s’ils ne pouvaient pas trouver, en eux-mêmes, le sens de ces fameuses énigmes. […] Ils ont beaucoup exigé de Lost en échange du temps passé à en regarder les épisodes. Ils ne se sont pas demandés si Lost, en retour, pouvait exiger quelque chose d’eux en échange du temps passé à les écrire et à les réaliser. » (p. 38) Pacôme Thiellement invite le spectateur à ouvrir les yeux. Pour ce faire, il convient de rompre les amarres et de repousser une pensée occidentale moderne et matérialiste qui empêche l’accès au sens véritable et à la compréhension.

« L’ouverture des yeux, l’éveil à sa véritable nature, est le leitmotiv de Lost qui va de pair avec le variateur de perspective que représente l’attribution d’un nouveau centre, incarné par un personnage différent à chaque épisode. » (p. 33) Devant la série, le spectateur ne doit pas ouvrir les yeux que pour voir, mais pour comprendre et pour être. Lost n’est pas une fiction qui se satisfait de la passivité. Lost a des échos dans la réalité, la fiction sort de son cadre pour nourrir le réel. Pour ce faire, elle a besoin que le spectateur s’éveille à elle et à la vérité et, finalement, à lui-même. « Lost est une doctrine de l’éveil dont chaque éveil passe par une négation systématique de l’éveil vécu précédemment par le sujet. » (p. 33)

La série a poussé les spectateurs dans une recherche de la gnose et du sens. Or, la découverte la plus fondamentale de cette quête semble être l’acceptation de l’absence de sens, le lâcher-prise face à l’impalpable. « Lost est une fiction sur le rôle de la fiction de notre vie. Et le caractère déceptif de toute fiction est le noyau de sa propre fiction. Lost est une exploration de la « demande de conclusion » propre à tout spectateur regardant une fiction, et une méditation sur les conséquences possibles de l’absence de conclusion. » (p. 58) Considérer la fiction inachevée comme une initiation, tel est peut-être le message ultime de Lost. Le spectateur, bardé de doutes et de questions, a alors accès à une connaissance plus sûre que celle qui lui aurait été délivrée sans recherche ni remise en question. « La fiction peut se faire la plus transfiguratrice possible, nous restons encore étrangers à son opération tant que nous ne l’avons pas transformée en méthode. […] Une fiction qui ne sert pas à illuminer la vie ne vaut rien. » (p. 115 & 116)

Pacôme Thiellement inscrit Lost sur un palimpseste. Avant la série, un mythe ancestral indo-européen évoquait déjà une île et une source de lumière – la connaissance – protégées par un gardien éternel et retiré de l’action, le Roi du Monde : « Maître du Temps, il ne participe pas aux actions des hommes, mais les conditionne toutes, et il se tient, par le non-agir, immobile au centre du mouvement comme le moyeu au centre de la roue. » (p. 21) Ce que l’auteur veut faire comprendre, c’est que si Lost est une production du monde moderne véhiculée par un média moderne, la série n’en est pas moins nourrie et ancrée dans une pensée traditionnelle que le spectateur doit tenter de comprendre pour cerner l’harmonie de la fiction.

Lost renvoie aux œuvres d’Henry James, notamment L’image dans le tapis, ou à la série Twin Peaks. Elle s’inscrit dans la lignée des textes à clé et des cheminements initiatiques. Rien ne sert d’assener des vérités : elles seront systématiquement battues en brèche par des révélations éphémères et transitoires. Le sens de Lost n’est pas figé, il n’est pas unique et il n’est pas inaccessible. Pacôme Thiellement propose un essai à la fois intelligent et intelligible sur la série qui a fait tressaillir des millions de spectateurs. Le propos est élégamment rédigé et très accessible. Les amateurs et détracteurs de la série y trouveront des clés en pour poursuivre la redécouverte. Parce que Lost n’est pas une fiction que l’on peut appréhender en une seule fois. Elle exige la patience, l’humilité, le renoncement et le recommencement.

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