Qu’elle était verte ma vallée

Roman de Richard Llewellyn.

La famille Morgan vit depuis toujours dans les montagnes du Pays de Galles et elle a la houille dans le sang. Gwilym et Beth Morgan ont plusieurs fils et filles : leur famille est soudée par l’amour et la foi. Les mines donnent en abondance et le pain ne manque jamais. Mais survient un jour où le charbon se vend moins bien, où les salaires baissent et où l’immobile tranquillité de la vie vole en éclats. La Vallée noircit et le monceau de déblais n’en finit pas de s’étendre. « Considérablement allongé, noir, énorme, sans vie, il s’étalait au fond de la Vallée, des deux côtés de la rivière. L’herbe verdoyante, les roseaux, les fleurs, tout avait disparu, enseveli par lui. Et, sans cesse, les bennes, grinçant et cahotant le long des câbles, venaient y déverser leur poussiéreux fardeau, grossir le dos noir, sale, ridé, de ce monstre hideux. » (p. 103)

Les mineurs grondent et les grèves se succèdent, pendant des mois entiers. Alors que la famine ravage la vallée, le père Morgan s’oppose à ses fils qui croient en l’Union et au communisme. Le merveilleux équilibre n’est plus et l’argent est devenu le centre d’attention, entraînant dans son sillage les dérives et les vices. « Or, votre plus grand ennemi, en ce moment, c’est le charbon. C’est donc plus fort que lui que vous devez devenir. Le charbon est inerte, sans âme. Mais, leurrant les hommes, il s’anime et prend vie, sous la forme de l’or. Vous l’évaluerez par wagonnets, à tant la tonne. D’autres l’estiment par cargaisons, titres, lettres de change, actions, emprunts, taux d’intérêt. Et là commence l’usure, votre seconde ennemie. » (p. 154) Les idéaux sont puissants et les révoltes sont légitimes, mais le feu de la contestation prend difficilement devant la faim qui creuse le ventre et qui fauche les enfants.

Huw Morgan, à la veille de quitter sa maison, se lance dans un récit pétri de nostalgie. Il évoque les siens, sa Vallée et le passé. « Ma Vallée, ô Vallée qui es en moi, c’est en toi, éternellement, que je veux vivre. Que la Mort, pire que la Mort frappe mon esprit, que la cécité dévore mes yeux, si ma pensée ou ma vue t’oublient. Vallée devenue pour certains celle de l’Ombre de la Mort, tu ne peux l’être pour moi, car la meilleure partie de mon être, c’est le souvenir de tes bruns, de tes verts, lorsque tu nous envoyais tes doux parfums, faisais croître les herbes odorantes pour la marmite, les fleurs, et que les oiseaux chantaient éperdument leur joie. » (p. 231 & 232) Huw a la nostalgie d’un passé prodigue où régnait le bonheur de l’abondance. La cassette familiale, symbole de richesse et de sécurité n’était jamais vide et s’ouvrait généreusement aux voisins et aux pauvres. Les années ont passé et la fertile source a tari. Le récit de Huw est mélancolique et désabusé. La résignation est douloureuse, sans sérénité. « Comment garder rancune à des choses devenues poussière ? » (p. 100) La fatalité pèse désormais plus lourd qu’avant.

Huw est un garçon sensible et passionné. Quand il évoque les siens, c’est toujours avec respect et amour. Quand il décrit sa Vallée ou sa maison, son cœur est plein d’une tendresse qui se traduit dans une langue riche et lyrique. La douleur du départ n’a pas d’égale : « Chère petite maison, dans laquelle j’ai vécu, de quel bonheur tu as été témoin, même avant ma naissance. C’est en toi qu’est ma vie, et tous ceux que j’ai aimés sont partie de toi, de sorte que m’en aller, te quitter, c’est comme me quitter moi-même. » (p. 156) Et pourtant, on le sent, ce départ est inéluctable. Les déblais ont envahi la Vallée, la maison est sur le point d’être submergée et l’heure n’est plus au bonheur. Ce que décrit Huw, c’est un Paradis perdu, un âge d’or révolu. « Oui, c’était vraiment le bonheur ; nous avions bonne maison, bonne nourriture, bon travail. Le soir, rien ne nous appelait au-dehors, sinon le culte à la Chapelle, une répétition du chœur, parfois une lecture en commun. Malgré cela, nous trouvions toujours à employer notre temps jusqu’au moment d’aller nous coucher. Nous lisions, étudiions, bricolions dans les communs, ou partions chanter quelque part, de l’autre côté de la montagne. Je ne me souviens pas que nous ayons jamais manqué d’occupation. Je me demande ce qui a bien pu se passer, pendant ces cinquante dernières années, pour que tout soit ainsi changé. Et je ne trouve pas d’autres explications que la mort. » (p. 156)

On assiste au déclin d’une société patriarcale ancestrale. Certaines traditions disparaissent, un nouvel ordre s’installe au nom du progrès et du profit. Les fils s’opposent aux pères et quittent les foyers pour des contrées plus prometteuses. Les femmes sont toujours le ciment des familles. Beth Morgan est une mère coulée dans un moule robuste : elle mène à la baguette sa famille et son cœur pardonne toujours puisqu’il aime au-delà de tout. Les sœurs sont les meilleures amies des frères. La fierté se porte haut en Pays de Galles et personne n’a à rougir d’être un Morgan. La force du cœur et la force des poings font les hommes d’honneur.

La communauté de la Vallée est profondément pieuse. Le protestantisme y est pur, voire originel, sous l’égide du bon Mr Gruffyd, un pasteur éclairé et sensible. La modération préside toute chose, même si la foi ne prévient personne contre les passions. Souvent, la Vallée résonne des cantiques que les hommes entonnent à toute occasion. « J’entendis vibrer les voix riches et mâles des hommes de la Vallée, sonores, courageuses, nettes, bonnes, nobles et fières, et je sus que ces voix étaient aussi la mienne, car je faisais partie d’eux, comme eux de moi, et nous de la Vallée, et elle de nous. » (p. 231) La Vallée a une voix puissante. Les aléas ne la font pas taire : le chant de la terre galloise résonne pour longtemps entre les montagnes et envoie à l’Angleterre un éternel message d’insoumission.

Huw est habile narrateur. Il redevient l’enfant qu’il a été et repose un regard candide sur son univers. Mais il a toute la sagesse et la mémoire de l’homme fait et il conclut les chapitres par des annonces terribles : avant de les lire, on sait que des accidents de mine déciment les familles, qu’une fillette sera souillée par un monstre en haut de la colline ou que la grève se profile. Le roman tient le lecteur en haleine sans discontinuer. Le récit mêle les grandes affaires des travailleurs et les affaires privées de la famille. Les mariages et les naissances, les scandales et les épreuves sont d’une égale importance pour le cœur d’un enfant.

Qu’elle était verte ma vallée n’est pas un Germinal gallois, en aucun sens. Richard Llewellyn met à l’honneur les sentiments, son texte n’est pas une étude sociale de la grève chez les mineurs. Les mines galloises sont cruelles et exigeantes, mais pas comme le Voreux de Zola. Lantier est un homme seul, enragé de socialisme. Les Morgan sont un clan, soudé même dans la discorde. Richard Llewellyn offre une œuvre qui flirte avec la poésie : c’est une longue élégie qu’il nous est donné de lire, le chant du cygne d’une époque qui s’éteint.

Le film éponyme de John Ford avec Maureen O’Hara, Roddy McDowall et Walter Pidgeon est très fidèle au texte de Richard Llewellyn. Les quelques raccourcis ne dénaturent pas l’histoire et c’est un plaisir d’entendre le chœur des chanteurs gallois résonner dans la vallée. L’image en noir et blanc se prête à la nostalgie et à la célébration du passé. J’ai passé un agréable moment avec cette adaptation qui prolonge brillamment un texte d’exception.

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