Un amour de Marmelade

Roman graphique d’Olivier Supiot.

« Lutétia… Cette ville est un monstre… Elle nous absorbe sournoisement… dans sa chair de béton, de verre et d’acier. Perdus dans cet enchevêtrement improbable… comme des étoiles mourantes dans un ciel de plomb… Cette ville est une dévoreuse d’âmes. » (p. 7) Dans un futur sombre, La Guerre des Trois Couleurs a ravagé la belle capitale française qui est devenue dangereuse. Deux visages s’affrontent : l’ancienne Paris, historique et ravagée, et la nouvelle Paris, industrielle et mécanisée. Un nouvel ordre s’est installé, fondé sur la violence et la peur. « Même les cris les plus désespérés sont masqués par le brouhaha de la ville… Lutétia les crache comme autant de poussières. Ils nous survolent, mais nous ne les entendons plus. Ils s’évanouissent. » (p. 75)

Dans les égouts de la ville, le Professeur Louys Cazaviel vit reclus. Sa belle gabardine noire dissimule un corps vert, très souple et résistant, fait d’une matière inconnue. Le Professeur Cazaviel est devenu cette étrange créature après des recherches en biologie physique qui ont mal tourné. Depuis des années, il est à la recherche de sa chère épouse Mathilde, enlevée sous ses yeux. Ironie du sort, il est accusé de cet enlèvement et de l’assassinat du Professeur Cazaviel, c’est-à-dire lui-même ! Et, régulièrement, des crimes odieux perpétrés dans Lutétia lui sont attribués. Le préfet de police Marcel Point est bien décidé à lui mettre la main dessus, lui que tout le monde surnomme Marmelade.

Mais Cazaviel est innocent. Aidé par son ami Apollon et par l’étrange Blanche Noyant, il tente de rétablir la vérité et de confondre le véritable coupable, une créature qui se dissimule sous le nom de La Cagoule. Les desseins du criminel sont effrayants et visent à rien moins qu’à prendre le contrôle sur la ville. Le retournement final, bien qu’assez classique dans l’univers des savants fous, est des plus surprenants puisqu’il est introduit avec une maestria haletante. N’est-ce pas qu’il est vilain ce grand méchant ?

Hormis la dernière planche qui conclut assez banalement l’histoire, ce roman graphique steampunk est une réussite. Qu’est-ce que le steampunk me direz-vous ? Grosso modo, c’est un univers de science-fiction uchronique installé, non pas dans le futur, mais dans le passé, à l’époque de la révolution industrielle (Steam pour la vapeur produite des machines de cette glorieuse époque). Lutétia, nouvelle représentation de Paris, prend place dans la France du XIX° siècle. Tout y est : les costumes des messieurs, les robes des dames, les journalistes et les policiers à l’ancienne. Même la première de couverture a des airs d’enseigne métropolitaine. Sur quatre planches, l’auteur nous offre aussi le luxe d’une balade hors les murs et où nous emmène-t-il ? Dans les tableaux de Monet et Manet, rien de moins ! Envie de nymphéas, de coquelicots, d’impressions au soleil couchant ou d’un déjeuner sur l’herbe ? À votre service ! Mais partout ailleurs, ce ne sont que dirigeables, hauts fourneaux, structures métalliques menaçantes, grondantes machines à tuyaux et soufflets, inventeurs géniaux et laboratoires encombrés. Steampunk jusqu’au bout des phylactères, ce roman graphique nous entraîne dans une Histoire pas tout à fait réelle et parfaitement inquiétante.

L’intrigue se découpe en quelques chapitres dont les pages de garde sont des bijoux d’illustration. On a l’impression de lire un roman feuilleton, livré à la semaine et compilé en fin de publication. Entre flashbacks et échappées picturales, l’intrigue s’agrémente des notes des carnets de recherche du scientifique et d’articles du Lutétien en pleine page, réclames en sus ! Ce roman graphique déjoue les codes de la narration classique. Comme dans les meilleurs romans policiers, celui qui parle, bien que convaincu de son identité, est le premier à se faire berner. La narration est donc faussée dès le départ et c’est en deuxième lecture qu’apparaît toute l’ironie et tout le sens caché du texte. Le Professeur Cazaviel est doublement victime et d’autant plus attachant. Sa quête prend un autre visage à la fin du récit et on rêverait bien d’une suite à ses aventures parisiennes…

Me voilà très enthousiaste à l’issue de cette découverte ! Pour avoir un peu visité Paris le week-end dernier, je suis très curieuse de découvrir des œuvres qui situent leur intrigue dans la capitale. Je ne connaissais pas l’auteur, mais cette œuvre est suffisamment alléchante pour que je commette rapidement une grave descente à la librairie BD d’à côté !

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