Nous autres

Roman d’Eugène Zamiatine.

Au sein de l’État Unique, la soumission arithmétique apporte le bonheur et le Bienfaiteur sait comment garder son peuple dans « l’obéissance absolue et extatique, dans le manque idéal de liberté. » (p. 18) Au-delà du Mur Vert, tout n’est que confusion et il fait bon vivre dans « la vie mathématiquement parfaite de l’État Unique. » (p. 16) D-503 est le constructeur de l’Intégral, un vaisseau qui apportera la connaissance aux peuples. Chaque soir, il rédige ses notes personnelles et les compile sous le titre de Nous autres, en opposition aux peuples libres, mais malheureux. Dans les premières pages, sa confiance et sa foi dans le système sont inébranlables. Il est parfaitement heureux de son existence et de son organisation.

Et son regard croise celui de I-330. « Cette femme agissait sur moi aussi désagréablement qu’une quantité irrationnelle et irréductible dans une équation. » (p. 22) Quelque chose de fissure chez D-503. Il confie ses premiers questionnements à ses notes. « Que mon journal, tel un sismographe sensible, donne la courbe de mes hésitations cérébrales les plus insignifiantes. Il arrive que ce soit justement ces oscillations qui servent de signes précurseurs. » (p. 34) Inexorablement, I-330 le pousse à la différence et à la remise en question. Il lui vient une âme : est-ce un bienfait ? Est-ce une maladie ?

D-330 voudrait résister, se soumettre à nouveau à la bienveillante contrainte du système.  Mais il ne peut se passer de I-330 : « Elle est plus forte que moi, beaucoup plus forte et je ferai comme elle le désire. » (p. 110) Et que désire-t-elle ? Quels sont ses plans ? L’État Unique doit-il trembler devant cet esprit libre ? Ou n’y a-t-il que l’équilibre de D-503 qui soit en péril ? « Qui suis-je moi-même : « eux » ou « nous » ? » (p. 142)

Quel roman terrifiant ! Ce système qui promeut le bonheur sous la contrainte est parfaitement rationnel, voire acceptable. Et c’est bien ça le pire ! Les Tables régissent tout, même l’art et la musique. L’Indicateur des chemins de fer est considéré comme la littérature la plus aboutie. La morale est arithmétique et tout est soumis à la rationalisation et au calcul. Moi qui suis fâchée avec les nombres, je m’étonne d’avoir été séduite par cet état mathématique, au point de maudire les acteurs de la rébellion.

Eugène Zamiatine offre un roman d’une densité incroyable : chaque fois que je l’ouvrais, j’étais happée et fascinée, complètement bouleversée. L’intrigue qui date de 1920 est résolument moderne et bien inquiétante. Je connaissais le chef-d’œuvre de George Orwell et celui d’Aldous Huxley. Je les ai aimés. Mais Nous autres surpasse tout : il place l’humain au cœur d’une machine terrifiante, déshumanisée, sans espoir de salut.

Ce contenu a été publié dans Mon Alexandrie. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire