
Roman de Laurent Gaudé
Après son rachat par GoldTex, la Grèce en faillite a disparu. « Le but de l’entreprise était-il d’offrir un paradis à un petit nombre en asservissant l’immense majorité des autres cilariés ? » (p. 80) La Grèce, c’est de là que vient Zem Sparak, policier de la zone 3 de Magnapole : son passé, il le porte comme un remord, lourd et impossible à oublier. Contraint de travailler avec Salia Malberg, policière de la zone 2, il enquête sur un meurtre qui pourrait être lié à du trafic d’Eternytox, ces prothèses qui allongent la durée de vie. Mais chaque indice dévoile une affaire plus sombre et plus dangereuse qu’un simple assassinat. Dans la période électorale qui opposent Kanaka et Barsok, deux ambitieux qui veulent encore plus de pouvoir, les tensions montent dans la zone 3 où vivent les laissés pour compte, tandis que BreakWalls, mouvement de résistance, multiplie ses actions. « Que les salauds tombent. / Je ferai de mon mieux […], je te le promets. » (p. 143)
De Laurent Gaudé, j’ai déjà profondément aimé La mort du roi Tsongor, Le soleil des Scorta et Pour seul cortège. Chien 51 est un roman noir très réussi, âpre, désespéré, très lucide sur les dérives d’un monde politico-technologique et capitaliste à l’extrême. « Cette ville, décidément, est un animal imbécile qui oublie tout ce qu’elle a été un jour. » (p. 35) On échappe de peu au cliché du duo entre un flic désabusé et meurtri et une jeune recrue qui a la gnaque. C’est hélas pour mieux tomber dans le trope de l’enquête qui est liée au passé d’un des héros. Et ça, vraiment, je ne peux plus l’encaisser ! Le personnage concerné avait déjà un arc narratif puissant, parfaitement développé : il n’avait pas besoin de cet artifice pour mériter son statut de protagoniste, et l’intrigue n’en avait pas besoin non plus pour être pertinente et passionnante à suivre. Je lirai tout de même la suite, Zem, parce que Laurent Gaudé est un conteur de grand talent.
Peu après ma lecture, j’ai vu l’adaptation cinématographique de Cédric Jimenez. Elle n’en conserve presque rien.
- Des personnages gardent leur nom, mais ont un rôle différent.
- Des personnages changent de nom, mais conservent la même ligne narrative.
- Des personnages indispensables ont disparu et d’autres sont ajoutés, sans servir à rien.
- La technologie centrale pour l’intrigue n’est PAS DU TOUT la même.
- Le film se passe à Paris.
- Des détails sans importance sont pourtant modifiés.
- La victime n’est pas la même et le mobile non plus.
- Il y a une love story entre les deux héros.
- Le décor reste vaguement futuriste, mais exit la profondeur politique, historique et sociologique.
Même prise en tant que film, en laissant de côté le fait qu’il s’agit d’une adaptation, l’œuvre n’est pas bonne ! C’est un mauvais polar à la française, un hybride raté de Minority Report, Les Misérables et 2001 : l’Odyssée de l’espace. Je ne prétends pas qu’une adaptation doit respecter à la lettre le matériau d’origine, loin de là : l’adaptation est une œuvre à part entière. Mais s’il s’agit de raconter une autre histoire, pourquoi conserver le même titre ? Chien 51 de Cédric Jimenez m’a volé 1 h 45 de ma vie…