Le sport des rois

Roman de C. E. Morgan.

Fils unique d’un homme tyrannique et d’une mère muette, Henry Forge grandit dans les relents racistes du Kentucky, au sein d’une propriété agricole dont il sait qu’il héritera, mais qu’il veut transformer. Finies les monotones étendues de céréales : Henry veut élever des chevaux de course. Mais dans les années 1950, un jeune homme peut encore difficilement s’opposer à l’autorité brutale du patriarche. « Les gens appellent cela un sport, mais je vais te dire une chose : ce soi-disant sport n’est guidé que par l’obsession, et il n’y a rien que les hommes faibles aiment davantage que de se laisser aller à leurs obsessions. » (p.58) À force de volonté, Henry mène à bien son projet. Désormais, à la tête du domaine Forge, c’est lui qui impose sa tyrannie : il cherche la perfection génétique en toutes choses, tant pour produire le pur-sang le plus parfait que pour maîtriser sa descendance. Sa fille Henrietta le subit pendant une enfance solitaire, privée de mère et de tendresse. « Tu ne ressembleras à aucune autre fille. […] Car je ne te laisserai pas faire. » (p. 137) Quand Allmon Saughnessy, repris et épris de justice, orphelin noir et ambitieux, arrive au domaine Forge, il brise un cercle pervers et rebat les cartes d’un jeu trop longtemps truqué. « Qu’est-ce qu’il venait faire ici ? Il venait chercher les choses qu’on lui avait volées, les choses auxquelles il n’avait pas le droit de toucher. » (p. 374)

L’autrice décrit sans concession le racisme profond et structurel qui règle encore en Amérique. « Depuis toujours, la race noire a besoin de nous pour trouver un sens à la conduite de la vie. » (p. 59) C’est toute une vision du Sud du pays qu’elle présente, sans ménager les égos boursouflés de ceux qui fondent leur légitimité sur un billet jauni du Mayflower. La critique est acide : les différences de classe, de chance ou de naissance ne valent que parce que le système les entretient. Ce qui m’a surtout frappée, c’est la façon dont s’opposent frontalement et au fil des générations l’obsession de la lignée et la haine du père. Cela m’a rappelé Le fils, de Philipp Meyer.

Sur la forme, immense bravo. L’autrice maîtrise les ellipses et le temps narratif, entremêlant passé et présent, récit des origines et changement de point de vue, sans jamais perdre son lecteur, et même en attisant encore plus sa curiosité. Je ne m’intéresse pas aux courses ni à l’élevage des chevaux, mais C. E. Morgan a su capter mon attention. Et à chaque Derby, une chanson résonnait en moi, la tristissime Stewball d’Hugues Aufray. Quand une œuvre écrite suscite l’émotion par support interposé, c’est que sa portée dépasse largement ses pages. Et ça mérite d’être salué !

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Les cartes de désavœux / Les cartes de désavœux : l’album de la maturité

Une carte de vœux, tout le monde comprend ce que c’est. Eh bien, une carte de désavœux, c’est exactement le contraire. Là, ce que vous souhaitez à votre interlocuteur, ce n’est surtout pas la santé ! C’est tout ce que vous rêvez de dire sans oser le faire. En gros, c’est offrir des fleurs carnivores ou empoisonnées, en forme de jolies couronnes (que vous aimeriez plutôt mortuaires), à Jean-René le lourd de la compta, à Belle-Maman ou au voisin dont le chien vient encore de pisser sur vos crocus !

Ce sont des messages cruels, menaçants, méchants, sarcastiques, toujours gratuits, parfaitement injustes et vachards. Et ils me font marrer comme une baleine à bosse. Sérieusement, je pleure de rire devant certains ! Il y a une carte pour chaque occasion de la vie, qu’il soit normal ou non de la fêter. Et c’est encore plus drôle quand rien ne justifie le message…

Avec quelques exemples, vous allez comprendre.

« Bienvenue. Mais rentre chez toi maintenant. »

« Emma Watson ne sait pas que tu existes. »

« T’as eu la fève, mais t’as raté ta vie. »

« Heureusement que Facebook m’a rappelé ton anniversaire. »

« Ton chat est un con. »

« Tout le monde pensait que tu allais échouer. »

« N’hésite pas à te sortir les doigts. »

Et en couleurs, ça donne ça…

Ces petits carnets se lisent comme des recueils de blagues et vous pouvez détacher les cartes et les envoyer, pour de vrai ! Il y a les lignes pour l’adresse et la place pour le timbre ! J’espère ne jamais en recevoir, hein… Et je vais surtout garder toutes les cartes, pour les relire quand une journée aura été bof… pour me remonter le moral !

La dessinatrice a invité des potes, et ils se sont lâchés avec des cartes franchement épicées. « Alors, ça y est ? On ne se sent plus pisser ? On sort un deuxième album ? » Ledit deuxième album propose des cartes à colorier pour les enfants. Les messages sont moins caustiques, mais ce sont des madeleines de Proust. On retrouve les grandes déclarations insultantes qu’on balançait entre la balançoire et le cours de géographie, et la transgression était si délicieuse de dire à voix haute des GROS MOTS !

Je suis abonnée au compte Twitter de la dessinatrice et je me marre à chaque nouveauté. Les cartes de désavœux se déclinent en sacs, badges, mugs… Parfait pour faire un cadeau passif agressif à une personne que vous n’aimez pas trop trop… Ces deux albums/recueils sont publiés chez les éditions Lapin dont je veux l’intégralité du catalogue pour la seule et évidente raison que leur nom est génialissime !

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Oser renaître

Roman d’Agathe Vauvillé.

Joséphine encaisse plutôt mal sa rupture amoureuse. Et puisqu’il lui faut trouver un nouvel appartement, elle a besoin d’un peu plus d’argent que son salaire. Elle accepte de rendre quelques services à Céleste, une vieille dame en fauteuil roulant. Très vite, l’aïeule se montre perspicace et trouve les failles de la jeune femme. « Je me demande comment tu parviens à marcher sans tomber avec un cœur si lourd. » (p. 10) Joséphine est paumée, alors autant qu’elle jette les maigres boussoles auxquelles elle se raccroche. C’est le moment de faire place neuve, et avec l’aide de Céleste et de son bon sens à l’ancienne, elle ose interroger son identité, ses désirs et le sens de sa vie. De méditations en relaxations, Joséphine déconstruit minutieusement son égo et les schémas prédéfinis qu’elle avait intégrés plus ou moins consciemment. « Si je résume : tout ce que je pense être, ce n’est pas moi, enfin si justement, c’est le MOI, mais ce moi, ce n’est pas le vrai. » (p. 31 ) Elle rédige des mémos, elle se promène en forêt, elle prend le temps de rêver à nouveau. Bref, c’est par l’acceptation que commence le renoncement. En s’affranchissant de ses peurs et en découvrant le passé de Céleste, Joséphine embrasse sa propre existence.

L’autrice a un vrai talent pour les dialogues qui sont dynamiques, rythmés, crédibles et drôles. J’ai trouvé le narratif moins fluide, parfois engoncé dans des phrases un peu trop longues et des expressions toutes faites. Toutefois, j’ai apprécié les métaphores et nombreuses images qui permettent d’aller au fond des choses et de voir au-delà du voile et de l’ombre. Roman ou ouvrage de développement personnel ? À vous de voir et d’en tirer le meilleur ! Tout le monde n’a pas la chance de rencontrer une Céleste, autant maître zen que psy, mais chacun a la faculté de se réinventer, se reprendre en main et de se laisser enfin vivre. Ce genre de texte n’est pas ce que je consomme habituellement : je préfère les écrits bien denses des classiques ou les histoires plus sombres. Avec ce premier roman très feel good, Agathe Vauvillé montre une plume intéressante qui ne peut que s’affiner par la suite. Et ce livre est surtout une fabuleuse porte ouverte sur le devenir, alors saisissez-la !

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Usagi Yojimbo – 8

Bande dessinée de Stan Sakai.

Le samouraï aux grandes oreilles est une nouvelle fois confronté aux ninjas neko qui veulent s’en prendre au rat Kakera, un maître qui contrôle les forces de la nature. La grande bravoure de Miyamoto Usagi ne suffit pas à protéger Kakera. Ce dernier convoque donc dans ce monde des tortues venues d’ailleurs… les tortues Ninja ! Quatre carapaces et deux longues oreilles, rien de moins pour défendre les innocents ! Dans la suite de ses aventures, Miyamoto rencontre des magistrats sans scrupules, quatre tueurs impitoyables et des brigands prêts à se vendre pour quelques pièces. Lui respecte toujours le bushido, intransigeant code d’honneur des samouraïs. Et même s’il charme toutes les femmes, il ne cherche jamais à en séduire aucune ni à profiter de leur tendresse. On sait bien à qui le cœur du lapin aux fines lames appartient… (Et ce n’est pas à moi, hélas !)

Je suis toujours fascinée par les scènes de combat si bien chorégraphiées. Mais surtout, j’apprécie l’humour très fin de Stan Sakai qui respecte les légendes japonaises tout en s’en moquant candidement. « C’est la dernière fois que je laisse les dieux choisir le chemin à prendre ! » (p. 128) Ainsi se plaint Miyamoto après que le hasard l’a conduit – encore une fois – dans de beaux draps. Mais finalement, il faut croire que sa présence est toujours pertinente et que le destin le mettra toujours sur la route de ceux qui en ont besoin. Le samouraï est généreux et juste. Et l’on comprend comment il s’est forgé cette ligne de conduite, comment il a pleinement fait sien le bushido, grâce à quelques chapitres sur ses années de formation. On rencontre le petit Usagi en apprentissage qui s’enrichit de ses erreurs et de ses mauvaises décisions. L’enseignement prend de nombreux chemins et, même adulte, Miyamoto Usagi ne cesse d’apprendre et de polir son âme noble. Il y a notamment une histoire sans paroles avec des lézards affamés : le lapin d’abord excédé sait montrer sa reconnaissance quand des plus faibles que lui se portent à son secours.

Bref, si vous ne l’avez pas encore compris, je suis raide dingue amoureuse de ce samouraï fictif…

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Patin et le livre perdu

Album de Marie Bouyer.

Le lapin Patin s’est endormi en lisant. « À son réveil, son livre n’est plus là ! Saperlipopette ! » Comme il veut connaître la suite de l’histoire, il part à la recherche du bouquin disparu. Avec son ami, le chat Couffin, il interroge tous les animaux du jardin et des environs. Mais ni le hibou, ni la pie, ni la taupe, ni le hérisson, ni la souris n’ont pris son livre ! La chute de cette histoire en surprendra plus d’un, mais ne manquera pas de tous nous ravir !

Quel plaisir de suivre le cheminement de Patin et Couffin et de repérer les petits détails amusants cachés dans les pages. Jeune lecteur, trouveras-tu à qui appartiennent les yeux qui apparaissent dans les fourrés et suivent la progression du lapin ?

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Outresable

Roman d’Hugh Howey.

Dans un monde que les dunes ont recouvert, la seule façon de trouver des ressources, c’est de les chercher sous des tonnes de grains fuyants et pesants. « Il était difficile d’ôter autant de sable sans qu’il soit rejeté au fond. Le sable s’écoulait trop aisément pour creuser, et le vent avait bien plus de mains que ceux qui grattaient la surface. Le désert ensevelissait même ce qu’on construisait sur le sable, alors pour que ce qui était de ce qu’on faisait en dessous. » (p. 23 & 24) Palmer est plongeur des sables et, comme tant d’autres, il rêve de trouver la cité légendaire de Danvar, ses gratte-sols et ses trésors engloutis. Les vagabonds du désert, les pirates, les brigands et tout ce que Springton et Low-Pub comptent de racailles se précipitent dans l’immensité des dunes quand la rumeur court que la cité aurait été localisée, jusqu’aux frontières du No Man’s Land s’il le faut. Mais pour Palmer et sa fratrie, c’est quelque chose de plus intime qui se noue, une chance – peut-être – de recréer une famille éclatée par le départ de leur père, de nombreuses années auparavant.

Le récit suit chaque frère et sœur indépendamment ou en petits groupes, dans des fils narratifs qui se rejoignent comme, symboliquement, les liens familiaux qui se retissent. Après l’étouffement d’un monde sans air décrit dans Silo, Silo – Origines, Silo – Générations et Phare 23, Hugh Howey propose un monde où la poussière s’insinue partout et où la soif est une constante implacable. Avec ses combinaisons vibrantes, il réinvente la plongée et la peur de la noyade. « Ce n’était pas les efforts physiques, c’était la pensée qui faisait se déplacer un homme. » (p. 45) Ce roman tient surtout par sa construction et le lent dévoilement du cœur de l’intrigue. Cela reste de la SF de très bonne facture, avec des airs forts plaisants de Mad Max et de La horde du contrevent.

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La route de Los Angeles

Roman de John Fante.

Arturo Bandini vit avec sa mère et sa sœur. C’est à lui d’assurer la subsistance de la famille. « Je commence à être las de mon statut d’homme de peine au service de deux femmes parasites. Je vous préviens que je viens d’atteindre l’apogée de mon courage. D’une minute à l’autre, je vais briser les chaînes de mon esclavage. » (p. 164) Le jeune homme est paresseux, poseur, voleur, menteur, cruel, condescendant, grandiloquent et très imbu de sa personne. Se contenter de petits boulots, très peu pour lui ! Il faut pourtant qu’il accepte un emploi dans une conserverie sur le port. « J’ai cru sentir quelque chose ! a dit ma mère. / C’est moi. L’odeur du travail honnête. Une odeur virile. Qui choque les femmelettes et les dilettantes. Ça sent le poisson. » (p. 105) Mais il lui est venu la frénésie d’écrire et de devenir un auteur à succès. Dès qu’il quitte son monde de fantasmes plus ou moins malsains, il met son imagination au service de sa grande œuvre et ne tolère aucune critique négative.

J’ai tant apprécié Mon chien stupide que j’espérais retrouver le même plaisir avec le premier roman de John Fante. Pari raté… Je n’ai eu aucune sympathie pour Arturo Bandini, alter ego de l’auteur. Le bonhomme s’enferme dans un placard pour vivre des amours secrètes avec des femmes sur papier glacé. Bon, passe encore… Mais il a une relation des plus ambigües avec sa mère et il se conduit comme un pervers avec une jolie bibliothécaire. Enfin, sa tendance à se parler à lui-même, dans une distanciation du « je » qui relève sans aucun doute de la pathologie, n’a pas suffi à me faire comprendre sa psyché profonde et ses motivations. Qu’Arturo Bandini continue sans moi son chemin vers les lumières de Los Angeles…

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La rose la plus rouge s’épanouit

Essai en bande dessinée de Liv Strömquist.

Quand on voit à quelle fréquence Leonardo DiCaprio change de petite amie, il est assez aisé de douter de la profondeur de ses sentiments amoureux envers les nombreuses mannequins de maillot de bain qui se succèdent à son bras ou à son guidon, l’homme étant amateur de balades citadines à vélo. Se pose alors une question simple : c’est quoi, être/tomber/rester amoureux ? « On sait qu’il n’y en a pas d’autres comme la personne dont on est amoureux – c’est ça d’être amoureux de quelqu’un. » Passé le constat liminaire selon lequel le beau (ça se discute…) Leo change de copine comme de chemise, l’autrice/dessinatrice s’interroge sur le bonheur en amour. Elle fonde sa réflexion sur divers essais relatifs à la masculinité et aux relations sentimentales/maritales. Elle démontre notamment qu’un renversement s’est opéré en quelques décennies entre les rôles sociologiques des hommes et des femmes. Au 19e siècle encore, c’était les premiers qui exprimaient intensément leurs sentiments et leur volonté de s’engager à vie avec une compagne au sein d’un foyer. « Tomber amoureux est une espérance surnaturelle/mystérieuse/indéfinissable. » À moins que cela ne relève que de la biologie évolutive ? Dans l’amour s’affrontent l’altérité chérie de l’autre et l’égoïsme porté à soi-même. Aimer est-il nécessaire pour vivre ? Survivre ? Perpétuer l’espèce ? Être heureux ?

Comme dans Les sentiments du Prince Charles, Liv Strömquist développe une pensée claire et pertinente sur la qualité des rapports entre femme et homme. Le graphisme a hélas été un vrai frein à ma lecture et il m’a fallu pas mal d’efforts pour surmonter mon peu d’attrait pour le caractère visuel de cette œuvre. Fort heureusement, le fond est suffisamment puissant et intéressant pour avoir su capter mon attention.

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Le Silmarillion

Roman de J. R. R. Tolkien.

Quatrième de couverture – Les Premiers Jours du Monde étaient à peine passés quand Fëanor, le plus doué des elfes, créa les trois Silmarils. Ces bijoux renfermaient la Lumière des Deux Arbres de Valinor. Morgoth, le premier Prince de la Nuit, était encore sur la Terre du Milieu, et il fut fâché d’apprendre que la Lumière allait se perpétuer. Alors il enleva les Silmarils, les fit sertir dans son diadème et garder dans la forteresse d’Angband. Les elfes prirent les armes pour reprendre les joyaux et ce fut la première de toutes les guerres. Longtemps, longtemps après, lors de la Guerre de l’Anneau, Elrond et Galadriel en parlaient encore.

Quand ça veut pas… Après avoir lu et relu Bilbo le Hobbit  quand j’étais toute môme et avoir dévoré Le seigneur des anneaux en moins d’une semaine quand j’avais 12 ans, j’ai voulu tenter, le même été, de lire Le Silmarillion. Déjà à l’époque, j’avais abandonné. Je pensais alors que c’était trop compliqué pour moi et que je comprendrais mieux en vieillissant.

Mauvais calcul ! Plus de 20 ans après, la sauce ne prend pas toujours pas. J’ai beau être passionnée par les mythologies en tout genre et les cosmogonies, là, c’est l’ennui. Mortel, déprimant, profond. Je n’accroche pas et je n’ai même pas envie de faire des efforts pour y arriver. Il me semble qu’il faut être véritablement passionné par l’univers de Tolkien pour arriver à rentrer dans cette lecture. Ce métatexte lent, long et complexe n’est pas pour moi.

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Khalat

Bande dessinée de Giulia Pex, d’après une histoire vraie transcrite par Davide Cottri.

Khalat est syrienne, d’origine kurde. Grâce au soutien de son frère Muhsen, elle part étudier à Damas au lieu de se marier. Mais ISIS progresse en Syrie et en Irak, et la famille de Khalat envisage l’exil. « Nous, les Kurdes, nous survivons en silence ou dans les mots murmurés entre les minces cloisons de nos maisons. Pour les maîtres d’école, pour les employés de l’état civil, pour l’État comme pour tout le monde, notre langue en revanche n’existait pas. De même que nous autres n’aurions pas dû exister. » (p. 258) Avec ses parents et son très jeune neveu, la jeune fille entame un long voyage vers l’Europe. Dans sa maigre valise, quelques vêtements et un livre de Prévert. Même l’espoir semble parfois trop encombrant quand il faut tout laisser pour se lancer vers l’inconnu afin de se reconstruire, peut-être, une autre vie ailleurs.

La douceur du crayonné et des couleurs contraste avec l’horreur des situations que vivent les personnages. Sur une page, un fil barbelé déchire le regard. Je suis restée sans voix devant une double page montrant la mer sous le ciel nocturne. Et je retiens surtout la beauté des visages auquel le crayon donne un grain poudré qu’une véritable peau ne renierait pas.

Le sujet des migrants – politiques, climatiques, sexuels, etc. – n’en finit pas d’être cruellement actuel. Je vous conseille la lecture de textes qui m’ont beaucoup émue récemment : L’archipel du chien de Philippe Claudel et L’opticien de Lampedusa d’Emma-Jane Kirby.

 

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Cerise rouge sur un carrelage blanc

Poèmes de Maram al-Masri.

La voix qui s’élève est celle d’une femme mariée qui contemple l’usure que le temps impose à son couple. Et voilà qu’elle est prise d’une attirance folle pour un autre homme ! Que faire de ses rêves perdus et de ses désirs nouveaux ? Dans des phrases en prose poétique, hachées et saccadées comme un souffle affolé, il est question d’amours douloureuses et contrariées, non payées de retour. La femme cherche à combler le vide laissé par l’amour parti ou celui, fantasmé, qui ne s’incarnera jamais dans la peau et la chair. Tout est terriblement éphémère, et donc fantastiquement beau, sensuel et troublant.

Je vous laisse sur quelques extraits sublimes.

« Quelle sottise ! / Au moindre grattement à la porte de mon cœur, il s’ouvre. » (p. 12)

« Mon office est-il éternellement / d’être / une femme, / de te laver les pieds / et de me couronner de roses / chaque fois / que tu rentres ? » (p. 36)

« Elle, la mauvaise / qu’on appelle la mangeuse d’hommes, / sincère, / lui a donné son cœur / à manger. » (p. 63)

« Tu n’aurais pas dû / prendre mes mains, / pour les laisser/ rêver de te toucher. » (p. 72)

« Donne-moi tes mensonges / que je les lave / les fasse pénétrer dans l’innocence de mon cœur / et les transforme en vérités. » (p. 115)

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La vie princière

Roman de Marc Pautrel.

Dans une lettre d’amour, le narrateur s’adresse à L***, quelques jours après le départ de la belle Italienne. « Je sais que je ne t’ai pas rêvée, parce qu’il reste quelque part en moi une trace tangible, une empreinte profonde de ce bonheur d’avoir été près de toi. » (p. 12) Ils se sont rencontrés au Domaine. Lui est un auteur en résidence qui travaille sur son prochain roman. Elle est thésarde et poursuit des recherches sur la figure du Christ. Pendant une courte semaine, sur des chemins bordés d’oliviers et de cyprès ou sous des ciels étoilés finement voilés de la fumée des cigarettes, ils discutent, apprennent à se connaître, à apprécier la présence de l’autre. « Tout me semble plus facile et naturel avec toi, mon corps ne paraît plus avoir besoin de faire un quelconque effort, il suit ma tête qui discute avec toi, et tout simplement se tient à côté de toi, et cette seule proximité suffit à le stabiliser. » (p. 41) Hélas, point d’avenir pour cet homme et cette femme. La dernière a déjà un compagnon. Le premier ne peut que se résoudre à voir mourir la promesse ténue d’un bel amour. « Je ne connais rien de plus douloureux que se retrouver obligé de vivre à côté d’une vérité insupportable, et sans pouvoir ni s’en éloigner ni rien faire pour la modifier. » (p. 66)

La brièveté de ce texte si délicat est sa plus grande beauté. Le narrateur écrit ce qui a été, le souvenir des quelques jours partagés et intensément vécus avec l’Italienne si chaleureuse, sans rien de plus intime qu’un frôlement de joue, contact pourtant tellement sensuel et enivrant. « Se quitter pour se retrouver, encore, encore et encore, c’est sans doute une des multiples formes que peut prendre le paradis ici-bas. » (p. 71) Sans l’écrire, l’homme dit aussi ce qui n’a pas été et ne peut pas être. Chaque regret est marqué du sceau d’un bonheur trop fugace et d’un espoir déçu, comme tant d’autres avant lui. Et ce qui semble terriblement évidemment à la fin de la lettre, c’est que le narrateur n’enverra pas son courrier…

Je découvre Marc Pautrel avec ce texte et je souhaite désormais tout lire de lui !

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Optimiser son score au Certificat Voltaire

Manuel de Marie-France Claerebout.

À des fins professionnelles, j’ai décidé de passer l’épreuve du Certificat Voltaire. Cet examen évalue le niveau orthographique des candidats. Sans fausse modestie, je pense maîtriser plutôt bien la langue française, mais une remise à jour de quelques règles ne peut pas me faire de mal. Et en travaillant cette épreuve, je ne peux que m’améliorer.

« Prouver sa connaissance de l’orthographe, c’est certes prouver que l’on connaît l’écriture et le sens des mots courants tels que le dictionnaire nous les propose, et indépendamment de l’usage qu’on en fera. C’est aussi montrer que l’on sait conjuguer correctement les verbes usuels, que l’on maîtrise l’accord des mots entre eux. Connaître la langue française implique également de pouvoir exprimer sa pensée avec précision, en trouvant le mot juste. » (p. 1) Le dernier point est fondamental dans mon travail.

Ce manuel est très clair, très intelligemment conçu, avec explication des règles, présentation des exceptions et illustration avec des exemples. Des points d’étape réguliers permettent de vérifier si les règles sont acquises ou doivent être revues.

En travaillant, j’ai constaté un phénomène étrange. Il y a des difficultés que je maîtrise par habitude et non parce que je connais la règle. Et face à cette dernière, j’ai le sentiment de ne plus savoir surmonter la difficulté. Preuve que plutôt qu’imiter ou recopier, il est toujours préférable de maîtriser la technique…

L’épreuve est notée sur 1000. Il n’y a pas de note éliminatoire. « Dépasser 900 points sur 1000 n’est pas facile. […] Obtenir plus de 700 points n’est pas courant non plus, et atteste déjà une parfaite maîtrise de la langue. » (p. 2) Suis-je trop ambitieuse d’espérer un total entre 650 et 750 ? Nous verrons cela après la session !

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La vie secrète des arbres – Découvertes d’un monde caché

Essai de Peter Wohlleben.

L’auteur est forestier et travaille depuis des années dans une forêt allemande. À force de fréquenter les espaces boisés et d’observer les espèces végétales qui s’y développent, il est devenu de plus en plus curieux. Son livre présente ses découvertes, certaines étant véritablement surprenantes. On apprend ainsi que la forêt est un super organisme et qu’il existe des solidarités nutritives entre individus d’une même espèce. « Chaque arbre est donc utile à la communauté et mérite d’être maintenu en vie aussi longtemps que possible. Même les individus malades sont soutenus et approvisionnés en éléments nutritifs jusqu’à ce qu’ils aillent mieux. »(p. 8)

Saviez-vous que les arbres communiquent par leurs racines, mais aussi en envoyant des messages chimiques dans l’air et en émettant des sons sur des fréquences particulières ? Leur forme et leurs couleurs sont également des informations. Il existe une hiérarchie liée à l’âge : en gros, chacun son tour ! Et la reproduction aussi, c’est toute une histoire… Et si je vous dis que les forêts se déplacent, vous me croyez ? Vous devriez, c’est tout à fait vrai ! Les arbres développent des stratégies de défense et de survie, notamment en s’associant à des champignons et en ayant appris, au fil des millénaires, à se défendre contre les parasites animaux et végétaux. Enfin, évidemment, personne n’ignore le rôle fondamental des arbres dans la production d’oxygène et la régulation du climat. Peter Wohlleben le rappelle ici en quelques chapitres simples et clairs. « Si nous voulons que les forêts jouent plus pleinement leur rôle dans la lutte contre le changement climatique, nous devons les laisser vieillir. » (p. 84)

Cet essai de vulgarisation botanique est très intéressant et je peux comprendre l’engouement qu’il a suscité après sa parution. Toutefois, il faut le prendre pour ce qu’il est : une porte d’entrée dans un univers extraordinaire complexe. C’est simple et facile d’accès, et également très plaisant à lire, sauf pour les nombreuses fautes syntaxiques et typographiques, mais là, c’est ma déformation professionnelle qui parle…

Je ne peux m’empêcher de vous inviter à écouter la très belle chanson de Maxime Le Forestier, Comme un arbre dans la ville. Et aussi à lire The End de Zep, bande dessinée où la fin du monde est menée par les arbres…

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Le vicomte pourfendu

Roman d’Italo Calvino.

Le vicomte Médard de Terralba revient de la guerre contre les Turcs, mais amputé. Un boulet de canon l’a coupé en deux et a emporté la partie gauche. « C’est l’avantage d’être pourfendu que de comprendre dans chaque tête et dans toute chose la peine que chaque être et toute chose ressentent d’être incomplets. » (p. 60) Hélas, la partie droite restée intacte est la mauvaise moitié, celle d’un homme méchant et qui prend plaisir à tourmenter ses semblables. Au château de Terralba, on ne sait s’il faut se réjouir du retour du vicomte ou déplorer que la trajectoire du boulet n’ait pas dévié de quelques centimètres. « Pour beaucoup d’hommes valeureux […], leurs ordures d’hier sont encore sur la terre alors qu’eux sont déjà au ciel. » (p. 8) Après quelque temps, quelle joie de voir finalement revenir la deuxième moitié de Médard, celle qui est bonne et généreuse. Mais les deux parties sont hélas extrêmes dans leur comportement : le vice et la bonté poussés à leur paroxysme sont finalement aussi intolérables l’un que l’autre ! « Nos sentiments devenaient incolores et obtus parce que nous nous sentions comme perdus entre une vertu et une perversité également inhumaines. » (p. 74) Ah, si seulement il était possible de réconcilier les deux moitiés du vicomte…

J’achève la trilogie Nos ancêtres par le premier texte. Après Le baron perché et Le chevalier inexistant, je peux affirmer que je n’ai pas pris autant de plaisir à des lectures depuis longtemps. Ces trois textes sont courts, mais riches d’une réflexion intelligente sur les caractères et ce qui fonde la nature de l’homme. Italo Calvino exploite avec talent le genre du merveilleux pour délivrer des contes aux allures de paraboles et d’allégories. En le lisant, on rit autant qu’on s’interroge, et c’est assez rare pour être souligné.

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Les fêlés laissent passer la lumière

Recueil de nouvelles de Camille Deneu.

Dans ce livre, vous trouverez :

  • Des êtres en mal d’amour(s),
  • Des êtres en mal de deuil,
  • Des êtres en mal de vie,
  • Des êtres en mal d’humanité,
  • Des êtres en mal d’eux-mêmes,
  • Des ratés, des losers, des aigris, des perdus, des tristes, des cassés, des bancals, etc.

L’autrice a une tendresse indéniable pour les personnages qu’elle développe, surtout les plus déglingués. « Ça fait dix ans que je fréquente des hommes et que je m’acharne à me trouer le cœur sans réagir. » (p. 118) Son talent pour les portraits et le rythme ne fait aucun doute, avec la qualité principale d’aller à l’essentiel, sans plus de détails que nécessaire. « Dans un monde de contenus quasi illimités, nous sommes constamment soumis à la possibilité d’une meilleure option. L’excès de possibilités nous paralyse. Ou comment l’abondance conduit à une impasse. » (p. 136) Chaque individu expérimente la perte et la solitude, mais aussi la résilience, le plus douloureux étant souvent d’assumer ses décisions et de se pardonner ses propres erreurs. Les histoires développent une science-fiction médicale ou médico-sociale, ainsi qu’une conception suprahumaine de la justice, souvent de l’ordre du Talion et selon des lois non écrites, mais intransigeantes. « John, tu es reconnu coupable d’avoir raté ta vie. » (p. 46)

Si vous appréciez la série Black Mirror ou les drames sociaux, vous êtes bien tombés, car Camille Deneu propose un habile mélange de ces deux genres. La science-fiction qu’elle développe n’est pas un prétexte creux : c’est une manière de réfléchir à ce qui fonde l’humanité, ce qui la justifie et, sans doute, ce qui la rend vivable et supportable. Et l’autrice ne se laisse pas non plus aller à un pathos incontrôlé : les sentiments puissants que ses personnages éprouvent ne sont pas des poses, mais bien des vibrations primales et universelles.

C’est toujours une expérience étrange de lire le roman d’une personne que je connais, côtoie et apprécie. Entre certitude que je vais la retrouver entre les lignes et peur d’être trop indulgente, et tendance à être encore plus intransigeante pour compenser le biais de sympathie, difficile de ne pas basculer d’un côté ou de l’autre… Je n’ai pas pu m’empêcher de relever les nombreuses erreurs typographiques présentes dans cet ouvrage : ma déformation professionnelle est toujours là quand il ne faut pas… Je déplore également chez Camille Deneu une tendance quasi maniaque au name-dropping, procédé narratif qui me hérisse le poil : c’est tout à fait personnel, évidemment, et cela a du sens pour ancrer un récit dans son époque.

Mais le gros défaut de ce recueil, ce sont surtout des incohérences et des répétitions d’un paragraphe à un autre, et c’est vraiment dommage, car il y a un potentiel énorme dans les écrits de Camille Deneu. J’en veux pour preuve le manuscrit qu’elle m’a fait lire dans le cadre d’un appel à textes : c’est percutant, intelligent, avec une forme au service du fond. Dans ce recueil, que l’on peut qualifier d’œuvre de jeunesse, bien que l’autrice est encore une jeune femme, il y a les défauts d’un premier roman, et sans doute également la précipitation sincère et impatiente d’être publiée. Je gage qu’en prenant le temps de mieux retravailler ses textes, Camille Deneu produira prochainement des écrits d’une grande qualité, en connexion directe et vibrante avec les préoccupations de notre époque.

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La transparence selon Irina

Roman de Benjamin Fogel.

Sur le Réseau, la transparence est une évidence : plus de pseudo, plus de secret. Tout le monde a accès aux données complètes de tout le monde. Pour se cacher, il faut désormais se retrouver hors connexion. « L’anonymat dans la réalité ne permet pas d’être soi. Il offre seulement un espace de liberté temporaire. Des vacances en apnée. » (p. 8) Camille dissocie strictement ses deux identités : sur le Réseau, elle est l’assistante de la célèbre et virulente essayiste, Irina Loubovsky ; dans le monde réel, elle est une « nonyme » sous le pseudo de Dyna Rogne. Sa relation avec Irina est étrange : sans l’avoir jamais rencontrée, Camille sait qu’Irina est son âme sœur. « Je canalise Irina tandis qu’elle m’exhorte à donner le meilleur de moi-même. » (p. 76) Mais en dehors du Réseau, elle rencontre Lukas, et c’est une autre passion qui commence. « Je réalise qu’on peut aimer deux personnes simultanément. Il suffit que la barrière entre leurs mondes reste étanche. » (p. 148)

Je passe sur la plume très plate de l’auteur. Le principal reproche que j’adresse à ce roman est son manque d’aboutissement. De nombreuses intrigues se croisent et s’achèvent à la va-vite. « Il faut alimenter la machine en données. » (p. 19) Là, la machine, c’est moi lectrice… Beaucoup de personnages traversent le roman sans être vraiment développés, comme des PNJ de jeux vidéo, à peine des silhouettes interchangeables. « Voilà votre problème à vous les rienacas, vous confondez les gens et les informations que vous avez sur les gens. Vous aimez des faits, pas des personnalités. » (p. 20) J’aurais aimé que l’intrigue relative aux Obscuranets soit traitée plus longuement, et non pas expédiée, voire noyée dans une autre, devenant de fait un prétexte assez inutile pour différer la révélation finale. J’avais d’ailleurs anticipé celle-ci à la page 73. La transparence selon Irina n’est pas un mauvais roman, c’est un texte qui, à mon sens, n’est pas fini. Il y a beaucoup de La zone du dehors, d’Alain Damasio dans ce texte, et l’auteur ne s’en cache. Mais la comparaison n’est hélas pas à l’avantage du roman de Benjamin Fogel.

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Les morts ont tous la même peau

Bande dessinée de Jean-David Morvan, German Erramouspe et Mauro Vargas, d’après le roman de Vernon Sullivan/Boris Vian.

Daniel est un métis blanc, obsédé à l’idée que ses origines noires soient découvertes. Habité d’une violence bouillonnante, il donne libre cours à ses instincts brutaux dans le bar où il est videur. Quand son frère Richard, dont la peau est vraiment noire, le retrouve et menace de tout révéler à Sheila, son épouse, Daniel perd pied. Il refuse de voir sa vie de blanc voler en éclats. Il refuse de perdre Sheila et leur enfant. D’un meurtre à l’autre, Daniel ne sait plus réfréner ses pulsions sombres. « Il me fallait maintenant une noire. » (p. 39) Et plus il combat sa négritude, plus celle-ci semble prendre le dessus. « Pas si rares que ça, les Blancs qui veulent changer de peau. » (p. 40)

Cette bande dessinée reprend à merveille la surenchère de brutalité qui sous-tend le roman de Boris Vian. À chaque fuite, Daniel questionne son identité multiple, incapable d’en réconcilier les facettes contradictoires, jusqu’à la révélation finale qui achève de détruire un portrait qui ne tenait pas dans son cadre. Le dessin est ultra dynamique et illustre parfaitement la tension de l’histoire. Un vrai plaisir de lecture !

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Circé

Roman de Madeline Miller.

Fille du titan Hélios et petite-fille du titan Océan, Circé aurait dû, à l’instar des autres nymphes, vivre une existence futile et sans éclat. Mais comme son oncle Prométhée, elle s’intéresse beaucoup trop aux humains pour s’en tenir à sa condition. « Si tu pleures chaque fois qu’un mortel meurt, tu te seras noyée en un mois. » (p. 179) Après des siècles d’une jeunesse malheureuse, la déesse mineure trouve son pouvoir : elle sera sorcière, la première d’une longue tradition de femmes qui maîtrisent les plantes et les secrets de la nature. Ce don contre lequel tremblent les dieux lui permet de prendre sa revanche sur tous les hommes qu’elle a aimés et qu’ils l’ont trahie. « Sauf que bien sûr, je ne pouvais pas mourir. Je continuerais à vivre, passant d’un moment cuisant à l’autre. C’est ce genre de chagrin qui nous rend heureux d’être transformés en pierres, en oiseaux et en arbres, nous autres les Dieux. » (p. 67 &68)

Bien qu’exilée sur une île, Circé mène enfin une vie selon ses désirs. « Sous la surface lisse et familière des choses, il en existe une autre, qui attend pour déchirer le monde en deux. » (p. 25) Elle apprivoise et développe son pouvoir. Malheur aux marins qui accostent sur ses rives et pensent pouvoir s’emparer de ses richesses et de son corps : un destin de cochon les attend ! « Si j’avais eu de la valeur pour quiconque, on ne m’aurait pas laissée vivre seule. » (p. 219) Mais seule, elle ne l’est plus, entourée de lions et de loups. Évidemment, il y a Ulysse qui fait escale, suffisamment longtemps pour lui laisser un fils quand il repart. Là encore, Circé devra défendre ce qui lui est le plus cher contre les caprices des dieux et des hommes.

Révoltée contre les violences faites aux nymphes depuis toujours, et aux femmes en général, Circé est une incarnation antique de la femme forte, autant amante que mère, sans dichotomie entre toutes les facettes de sa personnalité. Dans un style simple et sans fioritures, Madeline Miller a brossé un tableau vivant et dynamique d’une figure antique dont on sait peu de choses. L’autrice a un talent incontestable pour la narration, et les nombreux siècles de l’existence de la sorcière passent sans longueur. J’aime vraiment les romans qui réinventent les mythes antiques. Dans le même esprit, je vous conseille les excellents romans de David Vann et David Malouf, L’obscure clarté de l’air et Une rançon. Et sur Circé, il faut évidemment écouter la chanson de Juliette, Le sort de Circé.

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Woman World

Roman graphique d’Aminda Dhaliwal. Mise en couleurs par Nikolas Ilic. Traduction de Clémentine Beauvais.

La population masculine a disparu et après plusieurs catastrophes écologiques et économiques, il ne reste que des femmes sur Terre. Plusieurs générations se côtoient dans des petits groupes où chacune à son rôle. Se pose la question d’une reproduction 100 % féminine pour que l’espèce humaine ne disparaisse pas. Dans la communauté que nous suivons, la mairesse est constamment nue et aussi blonde en haut qu’en bas. Elle fait de son mieux pour organiser la vie de ses compagnes, mais sans tyrannie. Les femmes sont paresseuses quand elles veulent, mais aussi maladroites, contradictoires, et encore indépendantes, fortes et déterminées. Puisqu’il n’y a plus d’hommes, les amours lesbiennes sont devenues la norme, mais ce n’est pas plus simple pour autant : parce qu’aimer, quel que soit le sexe de l’autre, c’est toujours extraordinairement complexe. Et si vous pensez que la disparition du prétendu sexe fort règle toutes les questions, détrompez-vous… « Tu penses que le féminisme existe encore ? / Ben, dans un monde où y a que des femmes, non seulement ça existe, mais c’est la réalité. / Oui, mais si le féminisme, c’est l’égalité des hommes et des femmes… S’il n’y a plus d’hommes, y a plus de féminisme. / OK, juste mate les étoiles. » (p. 192)

Cette œuvre n’est pas un pamphlet misandre, même si les hommes en prennent largement pour leur grade. « Parfois mon cœur saigne et pleure. Quelle tristesse ! Je ne verrai jamais d’hommes. Personne pour m’expliquer ce que je sais déjà. » (p. 45) C’est une démonstration intelligente et drôle qu’aucun des deux sexes ne peut vivre sans l’autre. Et donc que le féminisme ne projette pas d’anéantir les porteurs de zizi ! Donc, Messieurs, détendez-vous et avancez avec nous pour construire un monde meilleur. Le monde sans homme ne serait ni meilleur ni moins angoissant : nous demandons simplement à le partager avec vous, et non à devoir vous l’arracher. Ah, et aussi, lâchez-nous les ovaires : notre corps est à nous et nous en faisons ce que nous voulons ! « Quand il est question du corps des femmes, là, tout le monde a son mot à dire. » (p. 21)

Les dessins sont simples, avec des aplats de couleurs très efficaces : ce qui compte, c’est plus la dynamique et le geste que le détail, et notre imagination comble les vides. Les scènes sont souvent désopilantes et présentent des situations et des émotions complexes sous couvert d’un humour qui se veut détaché et léger. Les œuvres développant l’absence d’hommes et des sociétés exclusivement féminines m’intéressent beaucoup, car elles se complètent et m’aident à forger mes convictions féministes. Je vous conseille Moi qui n’ai pas connu les hommes de Jacqueline Harpan et Herland de Charlotte Perkins Gilman.

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La vie des elfes

Roman de Muriel Barbery.

Nées le même jour dans deux points du monde très éloignés, Maria et Clara sont liées. Elles grandissent sans se connaître, l’une dans le Morvan, l’autre dans les montagnes d’Italie, puis à Rome. Choyées et aimées, elles enchantent leurs entourages autant qu’elles suscitent d’interrogations. « On protégeait une petite qui parlait comme on chante et savait causer aux esprits des rochers et des combes. » (p. 17) Maria et Clara sont précieuses, traversées de visions et douées de talents qui se révèlent au hasard des jours, lors de la livraison d’un piano ou de la maladie d’un homme. « La petite est bénie et nous découvrirons comment. » (p. 36) Ces deux enfants particulières sont en fait sur terre pour sauver les hommes et les elfes dont le monde de brumes s’estompe inexorablement. « Nous n’avons aucune idée de ce que nous faisons, […], et pourtant nous transformons nos filles en soldats. » (p. 50) Pour accomplir leur destin, Maria et Clara devront se rencontrer et unir leurs forces.

L’histoire est traversée d’un lièvre, d’un sanglier et d’un cheval d’argent. Les deux fillettes sont des orphelines. Une bataille épique ravage un petit village français. Le Conseil elfique se réunit en grand secret. Nous sommes dans un monde poétique et merveilleux. Le style est tout en arabesques et fioritures : c’est très beau, mais à dose raisonnable. Avec ce troisième roman, j’ai le sentiment que l’autrice a privilégié la forme au fond, d’autant plus que l’histoire semble s’achever là où elle devrait commencer. Le texte tout entier semble un long prologue : il est passionnant et pose un univers fascinant. De fait, la frustration est immense de devoir le quitter alors que la lecture a à peine permis de l’explorer et que tout reste à venir. Évidemment, ce roman n’est pas une démonstration, c’est une question ouverte sur le monde. « Voyez-vous, c’est un conte, bien sûr, mais c’est la vérité aussi. Qui peut démêler ces choses ? » (p. 23) Mais cette œuvre me laisse un puissant sentiment d’inachevé.

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Le brouillard qui ronfle

Roman de Nico Bally.

Rictus Avril est un orphelin de 10 ans. Ah, et c’est un lapin-garou. Il est très souvent en colère et se bagarre facilement. Aussi, quand il pulvérise un vampire-crabe, les lords Caulfield l’engagent pour qu’ils retrouvent leur fille. La jeune Prudence Caulfield s’est aventurée dans Blackchapel, quartier londonien depuis peu envahi par des monstres et où le brouillard ronfle. Avec l’aide d’un bouledogue nain qui pète, Rictus entre à son tour dans le sinistre quartier, prêt à se battre et à honorer sa mission.

Avec ce roman, on entre dans le monde des rêves pas beaux et qui traumatisent. « Un cauchemar de petit lapin peut être aussi terrifiant qu’un cauchemar de pieuvre géante volante. » (p. 75) Le plus important est d’apprendre à surmonter ses peurs et ses angoisses. Le jeune (et moins jeune) lecteur est aussi invité à gérer sa colère et son impatience, deux traits de caractère qui aboutissent rarement à de bons résultats.

L’auteur fait une discrète – mais efficace – référence à l’un de ses précédents romans, Lucie Corvus contre Mister Poiscaille et fait des bestioles qui occupent sa vie des personnages hauts en couleur (et en odeur, mais il ne faut jamais juger quelqu’un au fumet de ses pets !) Comme toujours, la plume de Nico Bally est drôle et maîtrisée. On se régale avec une histoire loufoque légèrement saupoudrée d’horreur et nourrie de bienveillance et d’acceptation de la différence. Une belle lecture simple et très agréable.

Du même auteur, lisez Pipirate !, Le Baron Miaou, TAUPE et Lucie Corvus contre Mister Poiscaille !

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Mort en lisière

Recueil de nouvelles de Margaret Atwood.

Dans ces dix nouvelles, vous trouverez :

  • Le souvenir d’un camp d’été sur une île,
  • Une vengeance amoureuse,
  • Un mauvais poète et une vraie poétesse,
  • L’admiration d’une femme pour son amant plus âgé,
  • La disparition d’une adolescente dans un camp d’été,
  • La réussite d’une jeune femme qui irrite son ancien mentor,
  • La décongélation d’un homme mort depuis 150 ans,
  • Des femmes battues et des femmes qui essaient de vivre libres,
  • Trois sœurs et le mari de l’une d’elles,
  • Une journée dans la vie d’un couple d’âge moyen.

Attention, ces histoires ne dispensent pas joie et bonne humeur ! Margaret Atwood présente des vies médiocres, parfois pathétiques, des désillusions amères et des avenirs moroses. Tout passe et tout lasse sous sa plume. Chacun à leur manière, les protagonistes essaient de prendre leur revanche sur le passé, sur la jeunesse qui se défile, sur les espoirs déçus. « Il n’avait pas envie de son corps. Ce qu’il voulait, c’était être transformé par elle en quelque chose qu’il n’était pas. » (p. 101) L’autrice canadienne dépeint à merveille la triste condition humaine, tout en manifestant une tendresse lucide envers ses personnages. En moins grinçant, ce recueil m’a beaucoup rappelé Inhumaines de mon cher Philippe Claudel.

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Jérémie-Pêche-à-la-Ligne

Album de Beatrix Potter.

Jérémie est un heureux crapaud dans sa petite maison humide. « Jérémie aimait avoir les pieds mouillés et il n’était jamais enrhumé. » (p. 10) Un matin, il part à la pêche sous la pluie pour préparer le dîner auquel il a convié quelques amis. Mais l’étang lui réserve quelques mésaventures… Finalement, il faudra improviser un repas, mais les amis passeront une excellente soirée !

Vous savez mon affection pour les histoires de lapin écrites et dessinées par Beatrix Potter, mais l’autrice britannique aimait de nombreux autres animaux et s’est plu à inventer des historiettes charmantes pour elle et les enfants de son entourage. Pierre Lapin reste mon préféré, mais je compte bien compléter ma collection de ces adorables petits albums. Petit plus absolument charmant, j’ai retrouvé en Jérémie quelques traits du Mr Crapaud du Vent dans les saules de Kenneth Grahame.

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Jack et le Jackalope

Bande dessinée de Ced et Mino.

Jack est un petit garçon casse-cou et intrépide qui, sous l’œil calme et caustique de sa sœur Suzanne, cherche sans cesse à impressionner son papa. « Tu crois que c’est facile d’être le fils du grand Richie Revolver ? T’es une légende… Je veux juste être un peu comme toi. » (p. 9) En dépit des paroles rassurantes et aimantes de son père, Jack décide de frapper un grand coup en capturant une des créatures légendaires de la jeune Amérique. Non, pas le Sasquatch, un peu trop dangereux, mais le lapin cornu, ce serait parfait ! « Jackalope : farouche, mais mignon. » (p. 10) Jack rencontre Atchoum, une jeune Indienne qui protège la nature, mais manque d’instinct de survie… Auprès d’elle, le gamin apprend à respecter les animaux et ne pas chercher une vaine gloire au détriment d’êtres plus fragiles.

Avec son air de Tom Sawyer, Jack vit une fabuleuse aventure à la poursuite du petit animal à cornes friand de légumes. Il se perd dans une mine abandonnée, rencontre des brigands et se montre un vrai bon copain. Voilà une bande dessinée que les mômes peuvent lire, mais je la conseille plutôt aux adultes qui en saisiront mieux l’humour spirituel et le ton désopilant. OK, le Jackalope est foutrement adorable et c’est lui qui m’a donné envie de lire cette BD, mais je ne m’attendais pas à la cascade de détails hilarants qui truffent les pages, entre références classiques et pop et franche rigolade. Dans ce monde où le bestiaire folklorique nord-américain est tout à fait vivant, on n’a pas trop d’imagination pour les prénoms. Ainsi, dans la petite ville, vous croiserez Billy-Georges, Billy-Gus, Billy-Bob, Billy-Joël, Billy-Billy, etc. Et au détour d’une course dans les bois, vous verrez clouées sur des troncs des affiches de truands à capturer où figure la trogne des auteurs.

N’est-ce pas que c’est adorablement mignon ???

Point bonus non négligeable, cette bande dessinée est publiée par la maison d’édition qui a publié Le cirque – Journal d’un dompteur de chaises, d’Ileana Surducan. Preuve qu’il faut toujours fouiller dans les catalogues des petits éditeurs, car ils ont des pépites. Celle de Ced et Mino est dotée de longues oreilles : je ne pouvais pas passer à côté !

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La Louve et autres récits de Sicile

Recueil de nouvelles de Giovanni Verga.

La Nedda est une pauvresse courageuse et travailleuse dont la vie de souffrances n’est émaillée que de maigres joies. La Louve ne vit que pour des amours coupables et scandaleuses qui causeront son malheur et celui des siens. La malaria est une menace que tous les paysans italiens connaissent, maladie aussi inévitable que le cours des saisons. « Mais là où est la malaria, c’est une terre bénie de Dieu. » (p. 68) La liberté aux mains de pauvres hommes qui ne l’ont jamais connue débouche sur une émeute aux airs d’ivresse meurtrière.

L’auteur explore quatre figures féminines, deux humaines et deux abstraites, toutes puissamment allégoriques. Dans ces cours récits où les personnages semblent abandonnés par tout et tous, le jugement des hommes est encore plus cruel et impitoyable que celui de Dieu. La vie terrestre offre peu d’espoir et beaucoup de douleurs. La plume de Verga est précise et incisive, même si elle s’attache à entourer d’une tendresse maladroite les personnages.

Je vous laisse avec la description aussi sulfureuse que puissante du personnage qui donne son titre au recueil. « Au village, on l’appelait la Louve parce qu’elle n’était jamais rassasiée – de rien. Les femmes se signaient quand elles la voyaient passer, seule comme une mauvaise chienne, avec cette allure incertaine et soupçonneuse de la louve affamée : elle dévorait leurs fils et leurs maris en un clin d’œil avec ses lèvres rouges, et les entraînait derrière ses jupes rien qu’en les regardant de ces yeux de démon, quand bien même ils auraient été devant l’autel de sainte Agrippine. Heureusement la Louve ne venait jamais à l’église, ni à Pâques, ni à Noël, ni pour entendre la messe, ni pour se confesser – le père Ange de Sainte-Marie de Jésus, un vrai serviteur de Dieu, avait perdu son âme pour elle. » (p. 55)

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Entre mes lèvres mon clitoris – Confidences d’un organe mystérieux

Essai d’Alexandra Hubin et Caroline Michel.

« Si la femme peut jouir sans pénétration, elle est définitivement indépendante (quelle horreur !). Alors on a préféré, de tout temps, fermer les yeux sur cet organe. » (p. 22) Heureusement, la recherche – même si elle a pris le temps – a fini par (re)mettre le doigt sur cette partie si sensible et à s’y intéresser vraiment. Rappelons tout de même que la première modélisation 3D du clitoris date de 2005 : gageons que la première représentation en trois dimensions du pénis remonte au moins à l’âge de pierre… Le clitoris est le seul organe du corps humain spécifiquement et uniquement dédié au plaisir. Mais se l’approprier est parfois difficile face à la pression d’une sexualité réussie, qui s’entend souvent comme une sexualité phallocentrée. « En somme, le clitoris n’était pas le grand serviteur du plaisir masculin : si les femmes pouvaient jouir sans pénétration, comment les hommes pouvaient-ils prendre leur pied ? » (p. 30)

La presse féminine est utile sur le sujet, mais elle n’est pas parole d’évangile. Chaque femme est la seule à connaître son corps et ne doit se soumettre à aucune mode. Le mieux est encore d’en parler sereinement, sans honte, avec curiosité et simplicité. Ce livre n’est pas un mode d’emploi unique. Il ne donne aucune règle et n’impose aucune norme. Il rappelle ce qui peut être considéré comme des évidences. Mais souvent, ce qui va sans dire va mieux en le disant !

Il y a autant de jouissances qu’il y a de femmes. La seule vérité est que nous sommes toutes clitoridiennes, car le fameux sacrosaint orgasme vaginal n’est finalement obtenu que par la stimulation interne du clitoris. Donc, Freud, tu es mignon, tu te tais et tu dégages ! Le plaisir s’apprend, s’apprivoise, d’abord seule, puis avec un ou une partenaire. « Ce n’est pas parce que l’orgasme n’est pas une obligation que l’on doit se contenter d’un rapport qui nous plaît moyennement. » (p. 44) Il faut refuser toutes les injonctions à l’orgasme, mais tout simplement vivre le moment, lâcher la pression et s’ouvrir aux sensations. Oui, ça semble très facile à dire… et comme toute chose, la réussite est affaire de pratique. Ça tombe bien, voilà un exercice physique très agréable ! « Le clitoris s’accueille à bras ouverts, sourire aux lèvres, esprit détendu et corps réceptif. » (p. 44)

Le ton est léger, comme celui de la bonne copine avec qui on discute en prenant un verre, mais il est aussi documenté et clair, car ce n’est parce qu’on parle de cul qu’il ne faut pas être sérieux ! Les autrices usent de nombreuses métaphores culinaires pour présenter leurs idées. Je trouve ça parfait : rien de tel pour se mettre en appétit !

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Le service des manuscrits

Roman d’Antoine Laurain.

À peine sortie du coma où l’a plongée un accident d’avion, au retour d’un voyage aux États-Unis pour rencontrer Stephen King, Violaine Lepage reprend le chemin de la maison d’édition où elle dirige le service des manuscrits. « La raison d’être d’un service des manuscrits est de trouver de nouveaux auteurs et de les publier. Cette mission est remplie deux à trois fois l’an. » (p. 20) Parmi les centaines de textes reçus, celui de Camille Désencres, Fleurs de sucre, retient l’attention du service et de Violaine. Mais impossible de savoir qui est l’auteur : il reste inaccessible et invisible, alors même que son roman se place dans la sélection du Goncourt. Tout ce que Violaine arrive à obtenir de lui, c’est un message sibyllin. « Ceux qui doivent mourir vont mourir. Toutes les dettes seront payées. » (p. 43) Et de fait, les événements décrits dans le texte semblent se réaliser, et avoir un lien avec le passé de Violaine.

Vous aussi, poussez la porte du service des manuscrits et venez voir ce qui se trame dans le secret des maisons d’édition ! « Il y a une sorte de radar à mettre en place, un radar qui oscille entre la qualité littéraire et le potentiel commercial. » (p. 84) Mais surtout, voyez comment réalité et fiction se rejoignent pour régler des comptes et lever des voiles lourds sur le passé. Et si vous êtes un lecteur de peu de foi, osez dire que la littérature est sans pouvoir ! « Le livre vit sa propre vie. Tout roman est un traité de magie noire. » (p. 169) Oui, je suis volontairement allusive pour vous laisser entier le plaisir de découvrir l’intrigue finement troussée par Antoine Laurain.

J’ai beaucoup apprécié les débuts du livre, autour des aspirations des auteurs en mal de publication. Sans doute parce que – hem hem – je m’y retrouve un peu ! C’est écrit avec beaucoup d’intelligence, mais aussi un ton assez vachard parfaitement délicieux ! « Deux millions de Français rêvent d’être publiés, si l’on en croit les sondages parus ces dernières années. La plupart rêvent d’un livre qu’ils n’écriront jamais. […] Tous ces livres fantômes formant une sorte de matière gazeuse qui entoure la littérature comme la couche d’ozone la terre. » (p. 12 &13) Je découvre Antoine Laurain avec ce roman et j’ai très envie de me frotter au reste de son œuvre.

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Croire aux fauves

Récit de Nastassja Martin.

« Je me demande un instant si l’ours va revenir, pour m’achever, ou pour que je l’achève, moi – ou bien pour que nous mourrions tous les deux dans une ultime étreinte. » (p. 5) Attaquée par un ours quelque part au milieu du Kamtchatka, l’autrice est une miraculée. « Lui sans moi, moi sans lui, arriver à survivre malgré ce qui a été perdu dans le corps de l’autre ; arriver à vivre avec ce qui y a été déposé. » (p. 5) Des jours d’hôpital, d’abord en Russie, puis en France, pour retrouver visage humain. Tout le monde la dévisage. D’abord parce qu’elle a changé physiquement, mais surtout parce qu’elle a survécu et qu’elle semble différente. Cette nouvelle identité, Nastassja doit l’apprivoiser. « Je suis en train de devenir quelque chose que j’ignore ; ça parle à travers moi. » (p. 22) Et pour guérir complètement, l’anthropologue française retourne en Russie, là où a commencé sa métamorphose après sa puissante étreinte avec l’animal.

Dans ce récit court et incisif, l’autrice évoque une certaine relation au monde. Elle présence ce dernier dans une vision où l’homme n’est pas central, mais connecté, sous réserve qu’il se donne la peine de s’ouvrir à l’altérité. « Je me dis qu’il vaut mieux que j’accepte mon inadéquation, que je m’arrime à mon mystère. » (p. 39) Il est question d’animisme et de souffrance des écosystèmes. À l’image de son corps supplicié par la mâchoire du fauve, Nastassja Martin présente la nature en proie aux activités humaines. Et elle invite l’homme à plus de tempérance et de respect envers ce qu’il ne comprend pas, mais cherche pourtant à dominer. « Je dis qu’il y a quelque chose d’invisible, qui pousse nos vies vers l’inattendu. » (p. 67)

J’ai lu ce roman d’une traite, fascinée par la clarté du propos de l’autrice. Et avec l’envie puissance de rererelire L’ours, histoire d’un roi déchu, de Michel Pastoureau…

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Usagi Yojimbo – 7

Bande dessinée de Stan Sakaï.

Miyamoto Usagi a donc repris son chemin, ne pouvant rester dans le village de son enfance. Il fait la connaissance de la jolie Kitsuné, aussi charmante que fieffée voleuse, et règle un vieux différend avec un parieur. Respectant toujours le bushido, code d’honneur des samouraïs, il porte secours à la veuve d’un seigneur et aide le fantôme d’un général à trouver le repos grâce à la cérémonie rituelle du seppuku, suicide d’honneur des guerriers. Avec le même courage qu’au combat, il affronte les démons du Japon médiéval. « Je n’ai pas survécu à la bataille pour finir dans la soupe d’une sorcière ! » (p. 69) Et sa route croise à nouveau celle de Gen, chasseur de primes dont le passé est bien plus honorable qu’il ne le laissait entendre. Entre ces deux-là, c’est l’amitié vache, de celles qui durent longtemps. « Au fond, t’es qu’un cœur tendre, Gen ! / Dis-le encore une fois et je fais un nœud de tes oreilles ! » (p. 174)

Rassurez-vous, il n’arrive rien aux douces oreilles de mon cher Miyamoto ! J’ai toujours autant de plaisir à parcourir le Japon en sa compagnie et à le suivre dans ses braves aventures ! Il me reste plus de 20 tomes à découvrir et j’ai bien hâte que les librairies rouvrent pour passer une grosse commande auprès de ma libraire préférée ! Ça manque de lapins dans mon clapier… dans ma bibliothèque !

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