Mal de pierres

Roman de Milena Agus.

« Si je devais ne jamais te rencontrer, fais qu’au moins, je sente le manque de toi. » C’est avec cette touchante pensée d’un soldat extraite du film La ligne rouge  que s’ouvre la lecture.

C’est en Sardaigne que grandit l’héroïne d’une histoire singulière. Longtemps rejetée par ses prétendants, elle est persuadée que l’amour n’est pas fait pour elle, qu’il lui manque la « chose principale » qui permet au bonheur de s’ancrer et de durer. Mariée par raison à un homme qu’elle n’aimera jamais, elle court toute sa vie après le souvenir du Rescapé, un convalescent qu’elle a croisé lors de la cure thermale où elle a soigné ses calculs rénaux. Revenue de cette cure, elle accouche quelques mois plus tard de son fils, la merveille tant espérée mais qui lui reste si lointaine. Son histoire, c’est sa petite-fille qui la raconte, d’après ce qu’elle a entendu, ce qu’on lui a répété, ce qu’elle a deviné et ce qu’elle a découvert.

Le portrait de cette femme aux cheveux extraordinairement noirs, au corps fait pour l’amour qui ne connaît que le plaisir sans le sentiment, est bouleversant de délicatesse. Elle n’a pas de nom. Elle est la « grand-mère », celle dont on raconte l’histoire en tentant de démêler le vrai du faux.

Le « mal de pierres » dont elle souffre ne semble pas être uniquement physique. Cette femme sublime et originale traîne une charge teintée de maléfices. Elle porte sur ses rondes épaules la bizarrerie de toute une famille, elle est la sacrifiée qui ne le sait pas, une Iphigénie inconsciente. Mais elle n’est pas malheureuse. Elle vit dans un univers dont elle détient seule la clé. Elle y laisse entrer de temps en temps sa petite-fille, mais garde tout secret entre les lignes de son carnet.

L’histoire est faite de souvenirs fantasmés et d’approximations romancées, sous le regard attendri de la petite-fille. Que sait-elle vraiment de son aïeule ? Que nous en dit-elle ? Dans quelle mesure faut-il croire ce qu’elle dit ? Le récit se replie sur lui-même à l’extrême fin de la lecture. Il ne nous reste ne fait qu’à le reprendre depuis le début, en balayant ce que l’on croyait être des vérités et en relisant nos soupçons à la lueur des dernières révélations.

C’est un texte émouvant, très fin qui laisse une fugace impression de nostalgie, comme quand on ouvre un album de famille et qu’on cherche à remettre des noms sur des visages estompés. Tout simplement sublime.

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