Nouvelles

Recueil de nouvelles de J. D. Salinger.

Un jour rêvé pour le poisson-banane – Dans la chambre 507, Muriel rassure sa mère sur l’état mental de son époux, Seymour, vétéran de la guerre. Pendant ce temps sur la plage, Seymour parle à Sybil des poissons-bananes :« Ils entrent dans un trou où il y a plein de bananes. Quand ils entrent, ce sont des poissons comme les autres. Mais une fois dedans, ils se conduisent comme des cochons. Tu sais, j’ai vu une fois un poisson-banane entrer dans un trou à bananes et en manger pas moins de soixante-dix-huit. […] Naturellement, après, ils sont si gras qu’ils ne peuvent plus repousser la porte. » (p. 43)

Oncle déglingué au Connecticut – Eloïse et Mary Jane se sont connues au collège. Elles aiment à se retrouver autour d’une bouteille de scotch pour évoquer leurs mariages râtés, leurs souvenirs d’école et refaire le monde. « Écoute-moi bien, fille-qui-travaille. Si jamais tu te remaries, ne dis jamais rien à ton mari. […] Ce qu’ils veulent, c’est croire que tu passes toute ta vie à vomir chaque fois qu’un garçon t’approche. » (p. 63) Mais parfois, les confidences gourmandes cachent les vrais problèmes.

Juste avant la guerre avec les Esquimaux – Ginnie Mannox et Séléna Graff partagent le même cours de tennis et le même taxi pour rentrer chez elles. Mais Séléna descend avant Ginnie et oublie souvent de payer sa part. Alors que Ginnie attend dans le salon de sa partenaire de recevoir ce qui lui est dû, elle entend les confidences du fils de la maison et d’un ami peut-être trop bien intentionné.

L’homme Hilare – Le Club Comanche réunit des gamins sous la houlette du Chef John Gedsudski, un étudiant bénévole, qui les emmène sur les terrains de base-ball et leur raconte les aventures extraordinaires de l’Homme Hilare. « J’ai gardé très claire à l’esprit l’image du Chef en 1928. Si les voeux étaient des centimètres, nous, les Comanches, l’aurions transformé en géant en un rien de temps. » (p. 101) On a beau être un géant devant un parterre de gosses admiratifs, on est parfois un tout petit homme devant une fille.

En bas, sur le canot – Boo Boo Tannenbaum a bien des difficultés à faire sortir son fils Lionel du canot amarré au bout du ponton. C’est une douleur immense pour son petit coeur d’enfant qui l’a poussé à se réfugier sur les flots. « Les marins ne pleurent pas, mon petit, les marins ne pleurent jamais, sauf quand leur navire sombre, ou quand ils font naufrage, et quand ils sont sur un radeau et tout ça… » (p.137)

Pour Esmé avec amour et abjection – « J’ai décidé de jeter sur le papier quelques notes révélatrices sur la mariée, que je connais depuis près de six ans. Si ces notes devaient faire passer au marié, que je ne connais pas, une ou deux moments pénibles, tant mieux. Dans les pages qui suivent, personne n’est là pour plaire. Mais seulement pour édifier, pour instruire. » (p. 141) L’auteur de ces mots plonge dans ses souvenirs de guerre et retrouve le fantôme d’une jeune fille de 13 ans qui lui avait demandé de lui dédier une histoire « extrêmement abjecte et émouvante. » (p. 160)

Jolie ma bouche et verts mes yeux – Il est tard quand Lee appelle Arthur pour se plaindre de l’absence de son épouse. Joannie est encore dehors à des heures indues. Lee le sent, Joannie le trompe, encore. Mais Arthur est un ami sur lequel on peut compter : tout en caressant une très jolie femme, il rassure son ami et tente de l’apaiser. « Tu as encore de la veine que ce soit une bonne petite. Je t’assure. Tu ne lui fais jamais confiance, pour rien, ni pour la gentillesse ni pour la jugeote. » (p. 183) Avec de tels amis, les ennemis sont inutiles.

L’époque bleue de Daumier-Smith – Pour avoir remporté trois prix de peinture à Paris, un jeune homme s’imagine artiste de génie. Il se dit descendant de Daumier et se réclame de Picasso pour se faire engager comme professeur dans l’école Les Amis des Vieux Maîtres, à Montréal, qui donne par correspondance des cours de peinture. L’école est dirigé par M. Yoshoto. « Comme beaucoup de très bons artistes, M. Yoshoto n’enseignait pas le dessin mieux que ne peut le faire un artiste quelconque mais doué pour l’enseignement. » (p. 215) Le jeune professeur découvre parmi les élèves qu’il doit corriger les oeuvres troublantes de Soeur Irma, mais il semble que la vocation religieuse est incompatible avec la vocation artistique.

Teddy – Teddy est un jeune garçon singulier. « Sa voix avait un accent particulier, d’une rugueuse beauté, comme celle de certains petits garçons. Chacune de ses phrases ressemblaient à une petite île oubliée, entourée d’une mer miniature de whisky. » (p. 247) Très intelligent, il serait la réincarnation d’un sage indien et il discourt à l’envi sur l’inné et l’acquis, sur la logique et la sagesse. Mais il reste un petit garçon, soumis aux vicissitudes du monde.

Les nouvelles de Salinger soulève des malaises indicibles qui font dire que, parfois, l’espoir ne suffit pas. Au détour des pages, on surprend d’intimes fragilités, des existences dissimulées sous des vernis qui se craquèlent, des douleurs minuscules ou gigantesques, des veuleries ridicules ou des trahisons impardonnables et des révélations qui, pour être fracassantes, n’en sont pas moins ténues. Les univers dépeints par l’auteur sont dérangeants : on entre dans des mondes inachevés, en formation ou en mutation. Garder l’équilibre est un exercice périlleux, chaque phrase manque de faire basculer l’ensemble dans l’étrange et le tordu. Il me semble entendre des échos autobiographiques dans ces nouvelles mais ne connaissant pas suffisamment la vie de l’auteur, je me garde de l’affirmer. Néanmoins, certaines anecdotes sentent le vécu à plein nez.

Les personnages d’enfants sont fascinants : chez Salinger, l’enfance est en décalage avec les normes consensuelles. La naïveté est souillée de perversité, l’innocence dissimule la plaie et la tâche, la candeur n’est qu’artifice et cache à grand peine des esprits tendus vers la révolte.

Je suis enchantée et très émue par cette lecture. Me voici prête à reprendre L’attrape-cœur pour tenter de le finir enfin et de l’apprécier peut-être.

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