Les Mohamed

Roman graphique de Jérôme Ruillier d’après le livre Mémoires d’immigrés de Yamina Benguigui.

Après avoir lu le roman de Yamina Benguigui, Jérôme Ruillier a décidé de l’illustrer. Son œuvre se déploie en trois parties qui donnent successivement la parole aux pères, aux mères et aux enfants.

Les pères – Ils sont les premiers à avoir quitté le Maghreb et franchi la Méditerranée. Célibataires ou séparés de leurs familles, ils s’entassent dans des foyers Sonacotra. Ils ont pour nom Khémaïs, Abdel ou Ahmed, mais en France, tout le monde les appellent Mohamed. Ils ont répondu à l’appel de la France qui a besoin de main-d’œuvre pour ses usines. Ces hommes sont devenus O.S. dans les usines de Renault-Billancourt ou de Peugeot ou ouvriers dans les mines. Les perspectives d’évolution professionnelles sont faibles voire inexistantes. Et pourtant l’espoir était grand : « Je suis venu en France et j’ai aimé Renault comme on aime une maîtresse. » (p. 28) En dépit de la misère et de conditions de vie déplorables, les hommes veulent croire au rêve français. Les droits des ouvriers immigrés sont bafoués et l’aide au retour de Stoleru est un scandale. Certains hommes ne travaillent en France que pour faire vivre la famille restée au pays. Quand les familles sont enfin réunies, les pères hésitent entre différentes positions pour leurs enfants. Certains les élèvent dans la nostalgie et dans l’espoir du retour au pays. D’autres encouragent leurs enfants à s’intégrer, à devenir de vrais Français. Mais l’intégration n’est pas facile : « Attention, il faut que tu sois meilleur que les autres, parce qu’en cas d’égalité tu ne passeras pas. » (p. 57) Ces hommes sont à la fois victimes et héros de la France d’après 1950.

Les mères – Avec le regroupement familial autorisé par Valéry Giscard d’Estaing, les épouses et les enfants ont rejoint les hommes en France. Yamina, Zorah, Fatma ou encore Djamila découvrent un pays moins beau que celui dont elles rêvaient. « Une cité composée de baraques toutes pareilles où il n’y avait que des Maghrébins. Elles ressemblaient à un village d’Algérien dont on aurait ôté le soleil, les palmiers et le jasmin. » (p. 93) Ces femmes qui ont traversé la Méditerranée refusent de se laisser enfermer. Elles apprennent à lire, elles osent sortir, elles s’entraident et veulent réaliser le rêve des hommes. Alors que la guerre d’Algérie fait rage, que les Maghrébins ne sont pas vus d’un bon œil en France et que les F.L.N. et au M.N.A. terrorisent à tout va, elles élèvent leurs enfants dans des campements sordides ou des cités ghettos, attentives à donner à leurs familles tous les soins possibles.

Les enfants – Nombre d’entre eux ont été élevé dans la « permanence du provisoire » (p. 175) Ils ont grandi à dix dans des chambres minuscules. Leurs pères se sont vus proposer le retour au pays avec la prime de 10 000 francs. Ces enfants ont très vite compris que la France, sous son nom de terre d’accueil, avait un double visage. Entre les promesses et le quotidien, le fossé est grand. Ces mômes-là savent qu’ils ont fort à faire pour honorer la mémoire de leurs pères. « Dans l’Œdipe, il faut tuer le père, mais nous, au contraire, il nous faut le déterrer, il nous faut le faire revivre. Il a été tué socialement par le colonialisme, par les guerres, puis par l’immigration. Au lieu de le tuer, il nous appartient à nous, les enfants, de le faire revivre, de lui faire redresser la tête, qu’il se tienne fier et droit comme quand il se faisait prendre en photo dans son beau costume, pour l’envoyer et rassurer la famille restée au pays. » (p. 209) Ces enfants ont conscience que l’école et l’éducation « à la française » est leur seule chance de réussir leur intégration. Mais contrairement à certains de leurs parents, ils ne veulent pas devoir choisir entre la France et l’Algérie/Maroc/Tunisie. La double nationalité est un trésor, un sésame qui leur ouvre les portes d’un monde double qu’ils tentent de réconcilier. Certaines femmes font le choix volontaire de porter le hidjab, en signe patent de leur foi et de leur ouverture de cœur. C’est parce qu’elles sont musulmanes qu’elles veulent s’intégrer, parce qu’un Français n’est pas nécessairement chrétien. Tous les enfants d’immigrés peuvent prétendre à la reconnaissance. Ils sont les acteurs de la réconciliation et du dialogue.

L’image est crayonnée, on voit la trace et la marque de la mise. Tout n’est que noir et blanc, mais l’image n’est pas étouffante. Parfois, en pleine page, le dessin fait tout paraître gigantesque ou minuscule. On est en présence d’un monde inconnu. Le texte est écrit à la main, d’une graphie très scolaire mais appliquée et régulière. Le dessin lui-même a quelque chose d’enfantin dans sa simplicité. Les personnages sont de petits animaux, mélange de souris, d’ours et de peluche. On ne peut que penser à Maus d’Art Spiegelman, mais ici le récit n’est pas celui d’une personne. Jérôme Ruillier, comme Yamina Benguigui, donne la parole à des immigrés dont les expériences se complètent, se répondent et se dépassent.

Les portraits et les récits sont touchants et les récits poignants. Jérôme Ruillier a su faire ressentir toute la tendresse et le respect qu’il éprouve pour les immigrés qu’il a rencontrés et, plus largement, pour tous les exclus et ceux que l’on considère différents. Il a transcrit les dialogues en respectant les fautes de langage et les expressions idiomatiques de ses interlocuteurs. Sans cliché ni mauvais esprit, il fait entendre la voix et l’accent des immigrés.

Jérôme Ruillier se dessine lisant le roman de Yamina Benguigui, discutant avec son père (qui a fait la guerre d’Algérie côté français) de cette lecture. Il évoque sa propre famille, son épouse et sa fille trisomique. Il ne tait pas ses doutes, ni ses peurs ou interrogations. Son roman graphique est, outre l’adaptation d’un roman, la mise en image d’une situation complexe qui s’enlise parfois mais n’en finit pas d’évoluer. Les peurs de l’auteur prennent la forme d’une silhouette menaçante qui domine la ville, mais son pendant bénéfique, une sorte de cerf à la ramure feuillue, n’est jamais loin, illustrant que l’espoir d’une cohésion est encore possible.

L’œuvre de Jérôme Ruillier est un magnifique recueil de témoignages, un travail historique sincère et un message d’espoir vibrant. Si la France Black-Blanc-Beur de 1998 a fait long feu, on peut encore espérer la construction d’une France bigarrée, fière de ses origines diverses et revendiquant le droit à la différence.

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