Le fusil de chasse

Roman de Yasushi Inoue.

Le narrateur raconte comment, après avoir publié un poème intitulé ‘Le fusil de chasse’ qui fait le rapprochement « entre un fusil de chasse et l’isolement d’un être humain » (p. 8), il a reçu le curieux courrier d’un inconnu. L’homme, qui se fait appeler Josuke Misugi, ne doute pas que le poème raconte sa propre existence. Touché au cœur par ce texte, il envoie au narrateur trois lettres qu’il a reçues de trois femmes différentes. La première est signée par la fille de sa maîtresse, la seconde par son épouse et la dernière par sa maîtresse.

Dans sa lettre, Shoko raconte le suicide de sa mère et déclare qu’elle connaissait le secret qui la liait à Josuke Misugi. La jeune femme avoue toute sa haine pour l’épouse légitime et pour le mari volage. Sa lettre est un réquisitoire dont la sentence finale a des airs d’expiation. « Je veux me dégager des décombres du péché sous lesquels ma mère a été écrasée. » (p. 37)

Midori, l’épouse trompée, raconte comment elle a été une épouse infidèle et pourquoi elle veut quitter son époux. Elle a toujours su qu’il aimait sa cousine et qu’il partageait avec elle une relation adultérine. C’est avec soin et calcul qu’elle rédige le courrier de la rupture.  « J’écrirai donc une lettre franchement désagréable, et qui augmentera ta froideur à mon égard. » (p. 50)

La lettre de Saiko est posthume. C’est une voix passionnée qui résonne d’outre-tombe. « Quand tu liras ces mots, je ne serai plus. » (p. 65) Saiko, prête à prendre le poison fatal, prend la plume pour se révéler enfin à celui qui fut son amant pendant si longtemps. Aux portes de la mort, elle ne nie pas le péché et se présente nue et honnête. « Même si la vie enfermée dans cette lettre ne doit durer que quinze ou vingt minutes, oui, même si cette vie doit avoir cette brièveté, je veux te révéler mon « moi » véritable. » (p. 66)

Dans sa brillante préface, Linda Lê parle d’une « plainte à trois voix ». Les trois femmes écrivent des lettres nourries de ressentiment et de reproche. L’amour n’est pas beau et il est sans cesse questionné, mis en doute et examiné à la lueur du péché et de la morale. C’est l’amour au féminin qui a la part belle. On doute presque de la possibilité et de l’existence de l’amour au masculin. La grande affaire des femmes, c’est l’amour, mais quel amour ? « Même à seize ou dix-sept ans, alors que nous ne savons pas tout à fait en quoi consiste « aimer » ou « être aimée », nous autres femmes, nous semblons connaître déjà d’instinct le bonheur d’être aimées. » (p. 83)

Ce livre très court interroge avec habileté et puissance l’amour et ses conséquences. La notion de péché n’a ici rien de catholique, c’est plutôt la notion d’une transgression de la morale et de la bienséance. Josuke Misugi est condamné sans appel par les trois lettres qui usent chacune d’un ton différent. L’homme ne se défend pas et le voudrait-il qu’il ne le pourrait pas, aucun argument ne pouvant balayer les déclarations des femmes qui le pointent du doigt. Ce court roman m’a vraiment secouée. Le message est clair : pas touche au cœur des femmes !

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