Mamita

Roman de Michel Del Castillo.

Xavier est un très vieil homme. Au terme d’une longue existence, il revisite ses souvenirs et convoque les fantômes qui ont marqué son passé. Il y a Mamita, sa mère si belle et si mystérieuse, dont l’existence fut une longue suite de provocations, de perversités et de crimes. Il y a Marc, son compagnon que la maladie emportât dans une ultime ironie et qu’il ne cesse de pleurer. Souvent en proie à des crises d’angoisse paralysantes, Xavier se réfugie dans la musique pour apaiser ses tourments, alors qu’ils semblent naître de cette musique. « Peut-être est-ce sous le grand piano noir que les terreurs de l’homme avaient pris leurs racines. Parce qu’elle éclairait sans expliquer, la musique laissait dans l’ombre l’impénétrable épaisseur du monde. » (p. 20)

Pianiste émérite et adulé, Xavier décide d’enregistrer l’intégrale de l’œuvre de Chopin. Pour ce faire, il quitte sa maison de Montmartre pour s’installer à Redwoods, sa demeure dans le Vermont. Dans la majestueuse solitude du très bel état américain, il travaille avec concentration à l’étude de l’œuvre du célèbre compositeur. « Il sut qu’il allait désormais se consacrer à l’étude attentive de Chopin. Ce serait sa manière de rejoindre Marc et de répondre à Mamita qui n’avait jamais su résister aux effusions les plus suspectes. » (p. 41) Par la musique, il tente de combler les silences, les non-dits et les incertitudes qui rongent son existence. Alors qu’il pourrait jouir d’une vieillesse bénie par une sérénité bienfaisante, Xavier ne cesse de courir après ses doutes et ses douleurs.  « Depuis sa naissance, il était de nulle part, oublié, partie prenante au désordre de sa Mamita. » (p. 110) Ses nouveaux amis, la douce et fine Sarah et le jeune et beau Tim, désespèrent de le voir trouver la paix et fermer enfin la porte du passé.

La musique et le piano sont des composantes fondamentales de la vie de Xavier. « Il l’avait souvent dit d’un ton d’ironique provocation : il était né sous un piano. » (p. 17) Et le piano, c’est ce qui le relie et le ramène depuis toujours à Mamita et à son enfance malmenée des années 1930 à la fin de la seconde guerre mondiale. Xavier se débat dans l’incertitude de ses sentiments et de ses souvenirs. Son enfance espagnole a-t-elle été un traumatisme ? Les fuites éperdues de Marseille à Paris et le retour à Madrid n’ont-ils pas été les meilleurs instants de sa vie, auprès de sa chère Mamita ? Alors que tout le monde s’accorde à dire que cette femme était un monstre, Xavier lui reste indéfectiblement et nourrit toujours pour elle un amour exclusif et dérangeant. À mesure que progressent les réminiscences, le portrait de Mamita se dévoile par couches successives et révèle le visage d’un montre adoré et honni.

La première de couverture présente deux très belles mains blanches sur un piano noir et annonce une femme forcément superbe. La lecture nous fait découvrir une héroïne perverse et exaltée, en rupture avec la société et la morale. Opportuniste et calculatrice, Mamita ne laisse rien au hasard. « Rien, dans cette existence tumultueuse, ne pouvait être attribué à l’inconscience ou à la légèreté. Chaque forfait résultait d’un calcul. » (p. 291) Ses agissements pendant la révolution espagnole de 1936 ou au cours de la seconde guerre mondiale font d’elle une coupable sur tous les fronts. « Mamita était la fleur vénéneuse issue d’une époque corrompue. » (p. 146) Infidèle à ses propres et éphémères convictions, Mamita passe sans cesse d’un camp à l’autre dans le seul but d’assurer sa survie, négligeant l’enfant qu’elle trimballe comme un paquet trop encombrant, jusqu’au jour où elle prend la plus terrible des décisions.

Le roman de Michel Del Castillo est pour le moins dérangeant. L’histoire de cette femme est à la fois fascinant et écœurant. La construction du récit rend à merveille les errements intérieurs de Xavier : les souvenirs se mêlent aux réflexions et aux peurs et l’on est entraîné dans les méandres d’un esprit tourmenté. C’est à la fois bouleversant et terrifiant.

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