Rêves oubliés

Roman de Léonor de Récondo. Lu dans le cadre du Prix Océans.

Aïta, son épouse Ama, leurs fils Otzan, Zantzu et Iduri, ainsi que les grands-parents et les oncles, ont fui Irún pour Hendaye pour échapper aux soldats franquistes. Quitter l’Espagne est douloureux, mais Aïta n’a qu’une obsession : « Être ensemble, c’est tout ce qui compte. » Pendant plusieurs années, la famille vit dans la maison de Mademoiselle Églantine, une femme généreuse qui leur a ouvert ses portes. Mais la menace de la Seconde Guerre mondiale gronde déjà et la famille préfère quitter Hendaye, s’éloigner un peu plus de l’Espagne et chercher la tranquillité au cœur des Landes. « En se frayant un chemin d’une allée à l’autre, il s’est demandé en quoi le sol sur lequel il marchait était si différent de celui qui était de l’autre côté de la Bidassoa. C’est le même peuple qui vit ici et là-bas, c’est la même langue, et pourtant sa vie, ses pensées, ses racines à lui sont dans le sol espagnol. » (p. 31)

Le récit de l’exil fait par le narrateur extérieur est associé au carnet que tient secrètement Ama. Cette sorte de journal de guerre n’est pas une introspection vaine. Ama écrit ses peines, ses peurs et ses haines. Mais elle ne cède pas au désespoir. En toutes choses, elle sait pouvoir compter sur l’amour de son époux, sur le lien extraordinaire qui les garde unis. Aïta est un homme de la terre, de celle qui fait pousser la vie et de celle que l’on pétrit pour en tirer des formes. « Aïta m’a dit que ce n’était pas un bol pour boire, mais un récipient à rêves, où ce ne sont pas les lèvres qui se posent, mais les yeux qui se perdent. » (p. 41) Comme les poteries inachevées de son mari, Ama fait de son carnet un récipient pour l’espoir. Et qu’importe si le bol se fend, l’espoir qui s’en échappe n’en est pas moins puissant.

De 1936 à 1949, le lecteur suit la famille d’Aïta au gré des arrestations, des retrouvailles et des cicatrices laissées par la guerre. Si l’espoir du retour en terre espagnole s’amenuise à chaque jour qui passe, Aïta et les siens se renforcent dans l’adversité, ils relèvent la tête et font face à l’avenir. « J’ai compris, j’accepte maintenant que nos jours soient incertains. J’accepte aussi ce qu’ils recèlent d’inavouable et d’effrayant. » (p. 165) Sans pathos, ni excès, le récit de cet exil familial est un hommage aux peuples déracinés, un chant digne au-delà des frontières.

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